lundi 2 septembre 2013

2 je suis parti après une analyse


Je ne voyais pas vraiment que je me sentais mal. Je partageais sa vie depuis trente ans. Nous nous étions connus jeunes. Dans un couple, on ne peut pas sans cesse tout réinventer. Au bout d' un moment, oui, la routine. Mais pas de quoi s'inquiéter.

Je ne me rendais pas compte. Mais elle l'avait senti, ma femme me connaît bien.  Depuis un an, c'est vrai que je flottais un peu. Que le week-end, je n'avais le goût de rien. Qu'au travail, je manquais d'entrain. Que je ne lisais plus. Que je n'avais pas faim. Que le soir, avec elle, je bandais moins. Mais je ne m'en souciais pas.
 _"Je suis un peu fatigué, ça reviendra." 
Ma femme m'a toujours compris, et ça, elle le comprenait aussi. 

Pour tout, ma femme trouvait des solutions. 
"_Chéri, prends des vacances. Tu n'as jamais fait ça, on a eu tort. On laisse l'agence, elle peut tourner sans nous. Il faut que tu décroches. Accorde-toi au moins deux mois. Tu es au bout du rouleau.Guillaume a terminé son doctorat, il se débrouille, il a son appartement. J'ai réservé . On s' arrête, et on part au Tréport. Rien de tel que la Manche pour se ressourcer. Je vais te gâter. Je t'accompagne. Ne te soucie de rien. Je m'occupe de tout.
_C'est peut-être une idée."

Mais là bas, tout fut pire. Je devenais vraiment mélancolique.  Elle souhaitait qu'on en parle, mais je n'avais rien à en dire. Dès le matin, elle se mettait au fourneaux, cuisinait mes plats préférés. A peine goûtées, je laissais mes assiettes. Si elle voulait marcher avec moi, sitôt sortis, mes forces m'abandonnaient. Elle insistait un peu, vantait les vertus de la mer, de son air vivifiant, puis se rendait et concluait :
_" Ce n'est pas grave, on reste, viens-là et repose-toi, je prendrai mon livre".
Au bout de trois semaines,  en dépit des efforts que ma femme déployait, rien n'était changé. Nous sommes rentrés.
Pourtant, elle était toujours là , rien que pour moi.

Tout le temps là.

 Un soir comme tous les soirs, où les yeux vides, le corps atone, je traînais devant la cheminée, sans que me vienne l'idée d'y allumer un feu,  elle vint s'asseoir.
_"Chéri.
_Oui?
_ Normalement, les vacances font du bien, mais tu vas de plus en plus mal.
_Peut-être que simplement....
_ N'essaie pas de me rassurer. Chéri, si nous n'agissons pas,  tu vas sombrer. 
_Je sais ce que tu penses...tu te trompes. C'est juste que...
_Ecoute-moi. Je le sens.C'est profond.
_Mais non. Je suis fatigué. Juste une mauvaise passe.
_Chéri, s'il te plait, vois les choses en face. Tu fais une dépression. Rappelle toi de René: il parlait tout comme toi, tout devait s'arranger. Il a plongé.
_René buvait.
_Mais c'était un ensemble, et il s'est soigné. Il va très bien maintenant.
_ René... Chérie, après, sa femme l'a quitté.
_Mais, moi, c'est différent: 
Je t'aime!

_... C'est vrai.
_ Mais nous sommes tous les deux si proches, que je ne peux pas t'aider. Cette fois il faut te prendre en main. Chéri, je t'en prie, si tu le fais,  ne le fais pas pour moi. Ne l'oublie pas....
_...Si je fais quoi?
_Ne le prends pas mal... Tu as besoin d'une... Enfin, possiblement...Peut-être juste d' une thérapie".

Le mot était lâché. Je m'étais dit qu'en effet, il fallait qu'elle m'aime. Parfois, cela requestionne tout. Mais elle n'avait pas peur.
_"Si tu le dis".

J'avais un fils aussi brillant qu' indépendant. Grâce aux investissements de ma femme, une entreprise  équilibrée. Une belle et grande maison... Et jour et nuit, elle était là pour moi.
J'avais à peu près tout, et ça ne m'allait pas. Une dépression?
Alors comme ça,  cette chose qui n'allait pas était logée à l'intérieur. Ma femme avait toujours raison. D'une manière ou d'une autre, ça ne pouvait pas durer. Je devais m'en débarrasser.

J'ai accepté l'idée. Je me suis documenté. La dépression, on en sortait.  Mais parfois c'était long. Dans tous les cas coûteux.
Il fallait bien parler d'argent. Ma  femme  n'y vit aucun obstacle, aucun inconvénient.
_"Tu fais ce qu'il faut, on ne lésine pas sur ces choses là. 
_Il parait que ça dure longtemps, cela peut être un gros budget, et sur le compte commun, nous n'avons pas tant de réserves. Pour moi, quand on a démarré, tu avais beaucoup sacrifié. Je ne veux pas te léser.
_Chéri. Tu sais bien ce dont j'ai hérité. L'argent, ça sert aussi à ça.
_Chérie, c'est ton argent...Pour moi, tout de même, c'est du superflu.
_On parle de toi, pas d'une voiture! Je te connais par coeur. Pour ne pas que tu sois gêné, je t'ai fait un virement sur ton compte personnel. Pense au bonheur, oublie ce qu'il coûte.Tu pourras gérer ça en toute indépendance, et sans arrière-pensées.  
_Merci , merci Chérie, mais tout de même....
_Sois patient. Oui, cela pourrait prendre du temps. Peut-être six mois. Ou même une, deux, les années qu'il faudra. Du temps pour toi.
_Deux ans tu crois?
_Qu'importe! Libère-toi du poids qui te mine. 
_...As tu songé aussi à ça?... tu sais bien qu'on raconte tout à ces gens là.
_Oui, bien sûr, c'est leur métier de faire parler ! Mais cible bien ton thérapeute, ne te trompes pas. Allez Chéri, détends toi... laisse-toi bichonner.
_Homme, femme, ça ne te dérange pas?
_Chéri, enfin! Bien sûr que non ! Moi,  jalouse? Que tu es bête! Les histoires de divan! Ce qui compte, c'est que tu puisses t'abandonner. Pour moi, ce ne sera ni lui, ni elle. Ce ne sont que des professionnels."
Elle avait l'air si sûre:
_"Je te laisse faire. Trouve simplement la bonne personne. Pour la choisir, prends plusieurs rendez-vous. Donne-toi du temps pour te déterminer. Et dès maintenant, pour que tu sois plus tranquille, je reprends à l'agence.
_Sans moi ?
_Oui, sans toi! Ne sois pas ridicule Chéri, accepte, un peu, de ne pas être indispensable!
_Bien sûr, je le sais bien...Je suis stupide...Pardonne moi, Chérie, tu es si... avisée..."

Avisée, elle l'était. Bien plus que je n'aurais pu souhaiter. Ma femme avait tout préparé.
Elle me remit une liste.Tous compétents, et tous recommandés. Elle avait consigné le téléphone, et l'adresse de chaque cabinet. En face des noms figuraient en colonnes leur qualification, et leur  orientation. 
Le lendemain matin, elle partit travailler pendant que démuni j'envisageai, mollement, la manière dont j'allais bien pouvoir trier. Psychologue? Psychothérapeute? Psychanalyste? Mais alors freudien, ou lacanien? J'étudiai longtemps la question, sans parvenir à un choix. Voyons...
Pour réfléchir, épuisé que j'étais, un café me semblait nécessaire. Mais en ville, au soleil, en terrasse...

Le calcaire de la place brillait en plein midi. De la lumière, enfin. Assis sous les prunus en fleurs, un  homme lançait des miettes, souriant aux oiseaux. Accroupi au bord du bassin, un gosse démêlait la ficelle de son petit bateau. Sur les marches, tout au bout du parvis, quelques jeunes filles fumaient, alanguies. Le printemps décollait.
Ce jour là, je n'appelai aucun cabinet. Comment trier?

Du temps, de l 'argent pour flâner. Le soir, au pub, je me décidai pour une femme. Le lendemain, j'en trouverais une autre, à la sortie du ciné. Plus tard, au bar du musée... Après, je pourrais commencer à comparer.

Je ne suis plus jamais rentré .

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