dimanche 15 septembre 2013

8 je suis parti pour faire une pause


Je n'aime pas aller au bistrot seul. Mais c'est ce que j'avais fait. La veille, je n'avais pas dormi. Je ne savais pas comment lui demander. Pas doué pour ces choses là. J'avais peur qu'elle pleure,  qu'elle crie, qu'elle ne comprenne pas. Toute la nuit, j'avais répété, pour que ce soit bien clair. Alors avant de rentrer, deux verres, pour me mettre à l'aise, pour que ça coule tout seul. Quand je rentre le soir, depuis longtemps, elle ne me sourit plus. C'est de ma faute et j'y suis habitué.
Ce soir là, elle était maussade, comme souvent. Comme toujours, depuis deux ans.

_"Bonsoir Chérie, comment ça va?
_Tiens! ça t'intéresse?...Qu'est-ce-qui te prend? Tu sens bizarre.Tu picoles après le travail maintenant?
_Non...Enfin aujourd'hui..Oui...J'avais besoin de tamponner.
_Moi aussi j'ai tamponné: courses, lessive, repas".

Mal engagé.
"_...Ta journée?
_La rentrée commence mal si tu veux savoir. Pas de cantine, ils font la grève. Je ne sais pas comment je vais faire. Toi de toutes façons, tu ne seras pas là".

 Pas maussade. Exaspérée.
C'est sûr, ce n'était pas le moment. Mais j'étais prêt. Alors je me suis lancé.

_"Ecoute, il faut qu'on parle.
_Parler de quoi?
_De nous. De...l'organisation".

Organisation. Je ne pouvais pas choisir un mot plus con. 
_ "Ha! D'organisation! Tu vas rentrer à midi pour faire manger les gosses? Tu rencontres les profs principaux? Ou la bécasse du cours moyen? A moins que tu te décides enfin  à te rendre à la réunion de copro que je me tape depuis toujours?
_Attends, s'il te plait, c'est autre chose.
_Quoi? Tu couvres les livres cette fois?  Bonne nouvelle.
_Chérie je t'en prie. Tout ça j' y pense depuis longtemps. Ecoute...
_Le rouleau est sur mon bureau. Le scotch et les ciseaux, dans le tiroir du bas".

Soit je m'en tenais là, soit je poursuivais. Mais j'avais commencé. Alors droit au but.

_"Je sais que depuis longtemps tu penses que je ne m'occupe plus de toi. Plus des gosses non plus. Mais...Ce n'est pas tout à fait ça. 
_Tiens donc. Non, c'est pire.
_...Oui, je sais...écoute...ça fait quoi, quinze ans qu'on vit ensemble?
_Seize. Et Manon a quatorze ans, Louis douze,  Jeanne huit.
_Oui, seize, pardon. Tu as toujours mieux compté.
_Je n'ai pas besoin de compter, je le sais.
_Enfin seize ans, seize ans qu'on est mariés, et qu'on vit ensemble.
_Qu'on habite sous le même toit . Et alors?
_C'est de ça qu'il s'agit. Je crois...Qu'on s'est perdus de vue. On a beaucoup travaillé, on a eu les enfants, ils nous ont pris du temps...
_A moi surtout.
_Chérie...je voudrais juste....que tu me laisses parler.
_Allez. Déballe.

_Enfin ...Je voudrais que ça soit comme avant. Qu'on se retrouve".

Pour la première fois depuis mon arrivée, elle m'a regardé. Dans les yeux. J'ai pensé cette fois, je vais y arriver. Elle va m'écouter.
Mais non. 
_"Super. Magnifique. Qu'on se retrouve. T'as lu Psycho Magazine, spécial couple?"
Elle s'est mise à rire:   
_" On se retrouve où?"

Confondant. Pathétique. Crétin que j'étais. Et j'allais continuer.

_"Chérie...
_Arrête avec tes Chérie.
_D'abord on se donne du temps.
_Du temps? Du temps pourquoi? Tu prends un temps partiel?
_Arrête s'il te plait...
_Ou une femme de ménage peut-être, une  baby sitter, bien roulées?"

Nous y étions. 
Depuis deux ans, toutes nos conversations s'arrêtaient là.

_"C'était il y a deux ans, c'est fini, tu le sais.
_Je ne saurai plus jamais".
Elle avait su. Et ne me pardonnerai jamais.
_"Je voudrais...Je crois qu'il faut qu'on fasse ...Il faut qu'on fasse une pause . J'ai réfléchi. Je ne sais pas, quelques temps. Ce qu'il faut pour qu'on se retrouve nous mêmes, qu'on fasse le point... Après...On sera de nouveau heureux."

J'avais débobiné comme un benêt, honteux. Sale effet:

_"Et on fait quoi? On largue les gosses,  congé sabbatique, on bronze quinze jours à Palavas, et hop, on rentre, tout va bien?
_Non Chérie... 
_Voilà ce que j'en dis: 
Pas là-bas, pas la vase ! Ha ! " 

Elle avait passé le cran. Quand elle partait comme ça, dur de l'arrêter. Comme si elle devenait folle. Après, elle délirait. Hurlait de rire. Rugissait des insanités. A faire peur.
Garder le cap. Ne pas lâcher.

_"Un point, en tant qu' individus. Mais pour nous deux.
_Ne compte pas sur moi pour aller m'épancher avec toi chez un conseiller si c'est ce que tu veux dire. Si quelqu'un doit régler ses comptes , c'est toi. La pause ne sert à rien.
_Chérie... Un point chacun pour soi. Nous recentrer.J'ai pensé à...peut être m'installer ailleurs quelques temps, pas loin, pour ne pas perturber les enfants. Je pourrais venir les voir".

Pourtant, j'avais répété, mis les choses dans l'ordre. J'avais prévu ça autrement. Sûr que c'était mal sorti. Crétin.

_"C'est bon. Ne te fatigue pas. J'ai compris. Ne dis plus rien.
_Mais une pause! Juste une pause... S'il te plait.
_Ha ! Je la vois bien notre pause. Gros malin. Et quand tu viens, t'apportes du linge? Depuis quand tu te débrouilles?
_Chérie...
_Et il est où ton lupanar?
_C'est...Chez Luc. Il me laisserait son studio. Il part six mois pour Paris.
_Ben voyons. Chez Luc! Cet imbécile, à Paris. Il ne sait même pas prendre le métro ! Tu veux aller chez cet abruti?"

Luc est mon seul ami.

_"Oui. Nous en avons parlé aujourd'hui. C'est arrangé."

Temps d'arrêt. Celui qu'elle marque avant d'éclater, de claquer la porte en hurlant, pour  s'effondrer sur le lit, verrou tiré.

Mais au lieu de crier, cette fois, elle a soufflé:
_"Alors comme ça...c'est déjà  ficelé, avec lui?
_Oui, il serait d'accord.

Elle est restée un moment silencieuse, puis :

_" Donc tu es prêt."

Elle a marché dans la pièce, lentement, pour s'éloigner. J'ai attendu, longtemps je crois, plusieurs minutes. Elle marchait les mains jointes, sa manière de recomposer, quand tout devenait trop lourd, ou trop compliqué. Je savais qu'elle réfléchissait. Puis elle s'est arrêtée.
Elle m'a regardé de nouveau, et elle m'a souri. Elle avait balayé colère, rancoeur, causticité. Un vrai sourire. Celui que je ne connaissais plus. Ce sourire là, d'avant, si clair, si lumineux, qu'il me faisait baisser les yeux.

_"Chéri. Tu as raison. Je suis d'accord, moi aussi."

Miracle de la parole quand elle parle d'amour. J'avais réussi. Je l'avais émue. Elle pardonnait, et elle avait enfin compris. Je me suis avancé, et j'ai ouvert les bras. 

_"Mais restes -y".

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