dimanche 24 février 2013

Le printemps de Georges


Au guichet, l'espace d'un instant, il avait cru au complot. Devant lui,  une femme, froide et  indifférente, confirmait:
"_Non, vraiment, je n'ai rien."

Georges n'aimait pas les salles d'attente, et détestait encore plus celles , maussades, où l'on prenait un numéro. Au lieu, pour patienter,  d'y observer les inconnus, on se trouvait les yeux rivés sur d'insolents panneaux. Celui là clignotait lentement, et envoyait, sans régularité, sa note stupide. Pour se venger d'en être otage, Georges tirait toujours plusieurs tickets. Tant pis pour tous ceux qui suivraient. Il s'amusait aussi à ce jeu là, avec son fils, dans les supermarchés. Le gosse s'avançait vers la borne, tirait avec brutalité, pouffant, puis fourrait la bande dans sa poche, avant d'aller mesurer, un peu plus loin, l'impact de son petit forfait. Au lieu de se précipiter, brandissant le bon point quand le nombre du haut s'affichait, ils attendaient ensemble, l'air de rien, l'arrivée du dernier de la suite arrachée. Les gens s'impatientaient, et le poissonnier s'étonnait. Leur tour pris, ils s'éloignaient en riant.
Mais cette fois, Georges attendait avec anxiété. Prendrait-il un , ou deux billets?

_"Non, je n'ai rien pour le retour..
_Comment ça rien?
_Non, pas pour ce trajet.
Elle aurait pu s'amuser, mais n'en avait pas l'air.
_Mais enfin ! Il y a des trains qui en reviennent s'il y en a  qui y vont ! C'est idiot !
_Pas ce jour là. La ligne est en travaux".

Pas de train. Aucune chance d'envoyer un billet, avec la mention, à l'angle d' une vue aérienne, flèche, adresse, toit cerclé , minuscule:
"Tu fais comme tu veux"... 
Trois heures plus tôt, au réveil, il s'était dit voilà, je monterai dans le train, elle sera là, ou pas. Romantique, le coup du billet. Et plié. Offrir un voyage sans retour, c'est lourd. Il n' y avait plus d'autre manière pour l' inviter. Il avait déjà proposé. Elle ne s'était pas décidée.
Il quitta le guichet,  les impatients, et la femme insipide.

Avant même de partir, _il lui restait un mois_ Georges se regardait voyager, s'interrogeait sur la manière dont il vivrait cette courte parenthèse. Deux jours de liberté, la mer, un hôtel pour sortir de l' hiver.
Ces deux jours là, depuis longtemps, Georges en rêvait.
Georges avait tout retourné. Train ou voiture, le voyage serait différent. 
Le train était pratique, il se serait laissé emmener. Il prendrait avec lui de la musique, et un petit carnet. S'il était courageux, il écrirait un peu, ou prendrait quelques notes. S'endormirait côté fenêtre.
En voiture, il écouterait la radio, puis lassé, enfilerait des cd. Il s'arrêterait, à mi parcours, flânerait dans la boutique, achèterait du nougat. Il surveillerait le compteur, et laisserait comme il aimait, devant lui,  défiler ruban gris, ciel bleu, lignes d'ifs, perpendiculaires au droit fil, nuages. Serait tenté, régulièrement, par un arrêt prohibé, pour saisir une image.

Après tout, un pare-brise offrait mieux qu'une vitre latérale, et son rideau poisseux.

Georges laisserait sa voiture tout en haut de la ville. D'abord un café en terrasse. Fin mars, là bas, il fait doux. Longtemps, il regarderait l'horizon. Il descendrait sur la plage, ferait quelques photos. Eau, écume, cailloux.
Il rejoindrait l'hôtel, épellerait son nom, oui, c'est réglé, prendrait ses clefs, et gagnerait sa chambre. Moquette épaisse, pieds nus. Il ferait coulisser les baies. Plans successifs. Au ras, le platelage du balcon, en larges lames, les deux fauteuils à coussinets, la table basse. Puis, penché sur le garde-corps, plus bas, la piscine; il materait quelques femmes, lisant sur des transatlantiques. Plus haut, le ciel. Entre les deux, la grande bleue. 
Au delà, quarante heures.
Georges déplierait sa carte, choisirait son itinéraire, en évaluerait la durée. Il était bon marcheur. Se baigner, peut-être, mais surtout sans témoins, car l'eau serait glacée. Fin mars, c'est trop loin de l'été. L'air serait quand même parfumé. Dans les montées, il croiserait des randonneurs, serait salué. S'ils étaient trop nombreux, il prendrait la tangente, sortirait des sentiers. Quitte à voyager seul, autant l'être vraiment.

Peut-être que la veille, finalement, elle l'appellerait. Ils se retrouveraient tôt. Pendant le trajet, elle choisirait les disques. Elle dirait "Sors avant, je veux longer Marseille".
Sur une aire de repos, il verrait sa voiture. Sous l'essuie glace, il lui glisserait un mot, le premier qui arrive offrira l'Expresso.  
Ou bien, elle arriverait, mais tard, quitte ou double au hasard. Qui sait, au bout de la calanque d' En-vau, il la trouverait assise, délaçant ses chaussures de marche. Elle les serrait toujours trop. Il arriverait, sans bruit, dans son dos, poserait sa main sur son épaule:
_ « Mets les dans l'eau, tes pieds, je surveille tes affaires.
_Aie, c'est vraiment frais ». Il se moquerait, ça finirait trempé.

Une matinée perdue, c'était trop bête.
Il reprenait du début. Arrivant à la réception, il la reconnaissait. Elle disait à l'hôtesse qu'on avait réservé.
_ « Pourquoi n'as tu pas dit que tu venais, on aurait voyagé ensemble.
_Pour te faire mariner »
Il annulait alors sa randonnée et pensait au pageot, king size, au room service et au breakfeast, au plateau renversé, et aux miettes de pain frais qui leur râperaient le dos. Puis au bain qui suivrait, turbulent, bien mieux que la piscine et son débordement.

Plus tard, il dégustait un plat du jour, au soleil, dans un restaurant renommé. Une femme, assise à côté , décroisait ses longues jambes, lui demandait du feu. C'était la remplaçante. Georges était non fumeur, mais sortait son briquet. En désespoir de cause, Georges aurait un plan B. 

Parfois, le scénario se débinait.
En arrivant, il posait ses affaires, quittait sa chemise, ouvrait le mini bar, inventoriait l'artillerie, faisait péter une blonde. Il se rasait, pour apprécier la salle de bains, fenêtres ouvertes. Il ne l'attendrait pas, à quoi ça servirait, n'est ce pas. Canette en équilibre au bord de la baignoire, il zappait la télécommande, on ne sait jamais, un film de boules, crevé, ce soir. A moins qu'il ne se fasse une boite, jusqu'à pas d'heure, à côté du port de plaisance, à se rincer. Tiens, par exemple, avec des yacht-men anglais. Ces types ont des histoires tordantes à raconter. Ils s'esclaffaient, commandaient une nouvelle tournée, trinquaient. Devant la glace, Georges se prenait à témoin, et donnait la réplique. Mais soudain, on frappait à sa porte. Un coup au ventre, d'un geste il essuyait la mousse, planquait sa bière et se précipitait, je savais qu'elle viendrait, je savais bien. Il ouvrait, et un homme en costume, lui montrant son portable, s'excusait d'oublier, chaque fois, son chargeur. Il fallait qu'il appelle sa femme, elle s'inquiétait toujours. Il s'excusait à son tour, n'ayant pas la marque adaptée, et congédiait l'importun. 
Déçu, il exhumait sa bière et bâclait son rasage, puis résigné, se changeait, vérifiait son sac à dos, eau, appareil photo, et se mettait en route.

L'effort chauffait ses cuisses et ses mollets, et le bien être s'installait. Ces deux jours là étaient les siens. Le plaisir serait égoiste. Nul besoin d'ajuster son pas, quand on n'est pas accompagné. Des roches brutales, éblouissantes, émergeaient, de loin en loin, des pins malingres, aux troncs torturés. Le long des failles frisaient bruyères, laurier-tin, astragales. Georges rajustait sa casquette, et marchait. Il s'en mettait plein les mirettes, goûtait sa sueur. Puis de nouveau insatisfait, il brocardait ces images de cartes postales. Il inventait les incendies qui provoquent, dans ces lieux, des ravages pleins de poésie. Des touristes à moitié grillés, tentaient, sur la colline d'en face, de fuir la garrigue embrasée. Ils toussaient dans l'épaisse fumée. Les canadaires ventrus, jaunes et rouges, plongeaient au loin, avalaient, remontaient, déversaient leurs nuages d'eau salée. Georges, sur son rocher, admirait le spectacle. Au soir, il s'en remettrait une giclée, dans sa chambre d'hôtel, devant la télé, vautré, vodka orange, avec l' interview des pompiers. Une femme, que l'on aurait pas pu sauver.

Georges arrivait à l'hôtel, en sortait, y rentrait. Il se racontait des histoires, ajustait, mentait, rectifiait. Il marchait, arpentait, grimpait, descendait, jusqu'à ce qu'il se sente épuisé. Il regagnait alors sa chambre, se préparait. A force de marcher, la faim le tenaillait.
De nouveau, à la porte, Georges entendit frapper.
Georges laissa son clavier, et se rua dans la cuisine. Depuis une demie heure, au travers de sa porte fermée, les enfants réclamaient. Ils étaient affamés. Il répondait "j'arrive", sans vraiment écouter. 
Mais cette fois, ça sentait le brûlé. 

3 commentaires:

  1. Réponses
    1. putain j'ai à peine fini de corriger, qu'y a des commentaires.

      Supprimer
  2. Georges voyage sans billet, quand le contrôleur passera il s'en prendra une, s'il passe.

    RépondreSupprimer