dimanche 6 janvier 2013

rêves de Georges (vie de Georges)



Georges avait réussi à tamponner. Mais juste avant début janvier, trois nuits durant, il fut tenaillé par un rêve difficile. Georges sentit que peu à peu, malgré tous ses efforts, sa confiance dans la vie s'effritait.

Cette série faisait suite à d'autres, égrenées, au long des six dernières années: celles où sa femme revenait. Chaque fois, les circonstances de ses retours étaient indifférentes, à peine décrites, mais le contenu des rêves évoluait peu à peu, toujours plus explicite,  vers un même sens. 
Elle revenait. Quand elle apparaissait, les mots ne venaient pas. L'émotion était indicible, et l'emportait  comme un torrent. C'était bien elle, le visage pur, souriant, apaisé. Il la regardait en silence, s'avançait, pour la prendre dans ses bras. 
Mais au moment tout proche du baiser, tout basculait, et un malaise hideux, brutal et implacable, l'envahissait tout entier. Ce retour qu'il souhaitait au plus profond de lui, même en rêve, Georges ne pouvait ni le croire, ni l'assumer. Georges voulait pleurer, lui demander pardon, lui dire je ne peux pas faire autrement. Il disait  juste tu es morte tout le monde le sait, je ne peux pas te garder ici. C'était horrible de la renvoyer ainsi quand il savait à quel point, même dans le monde, on peut traverser le néant. Plus tard, de longs mois après,  elle revenait, et cette fois, il argumentait. Personne ne les croirait, il faudrait fuir, partir à l'étranger, ce serait trop dur si on les découvrait. C'était le même crève-coeur. Elle tournait les talons et partait. Quand elle revint, Georges fut encore plus clair: il en  était rendu trop loin, lui disait non, tu es pareille, moi j'ai changé, tu ne suivras pas, je t'ai semée, ça ne pourra plus marcher. Et dans tous ces rêves là, il ne parvenait pas à l'embrasser, et la priait, douloureusement, de s'en aller. Elle partait  sans un mot, résignée, s'éloignait, et Georges avait mal. 
Il s'éveillait au désespoir, et la tristesse amère du rêve le poursuivait,  le drapait d' un brouillard lourd, épais, à midi  toujours pas levé. Douceur et cruauté.

Georges n'était pas dupe. Il savait bien qu’il fabriquait ses rêves. Que c'était lui qui l' invitait, qu' il n'était pas visité. Que c’était lui le metteur en scène. Quand il perdait trop les pédales,  il l' appelait en dormant, mais pas seulement pour qu'elle soit là. Renverser la vapeur. Si ça ne marche pas le jour, ça marchera la nuit. Il l'appelait pour lui dire finalement, tu vois, je n'ai plus besoin de toi. Après, il se sentait mieux, mais affreusement mal... Mieux parce qu'il l'avait vue... Mal, parce qu'il faudrait qu'elle parte...  Après, il était longtemps triste, mais il se sentait mieux... Mieux, parce qu'il pouvait faire sans... Triste, parce qu'il lui demandait, lui qui l'aimait, de s'en aller. 
Qu'importe. Il ne l'appelait que pour se rassurer. Leur vie n'avait pas été ça. Dans la vie, il aimait juste qu'elle soit là. Georges ne savait plus s'il aimait ces rêves là.
Mais ces songes l'éclairaient,  il comprenait leur sens. Georges, quoi qu'il arrive, confortait son désir de poursuivre, et  l' étoffe de sa vie continuait à se tisser. 
Bon an mal an. 

L'année avait été dure. Elle n'avait offert ni tendresse, ni désir, ni amour, ni reconnaissance. Georges avait tout fait seul pour compenser. Georges était  fatigué. Allait-il rêver d'elle?

Ramène-toi, viens m'aider, avant de te faire virer ! Ce n'est pas l'idéal, mais Georges connaît ce rêve là. Finalement, il console...

Tu parles. Les rêves qui font du bien, c'est dans les contes de fées. Georges, crevé, ne maîtrise plus rien. Ni le jour, ni la nuit. Le rêve revient trois fois.Chaque fois le même et sans détails. Comme une peinture, une scène trop dense, qu'on ne pourrait que résumer aux simples faits. Au début, Georges croit savoir la suite,  le rêve est devenu familier. Mais là, le rêve est buggé. Il ne suit plus le fil. 
Elle revient, s’installe dans le nouvel appartement. Georges, submergé, ne sait pas par où commencer. Il veut faire l’amour, rire, pleurer, raconter. Dire, très vite, comment ce fut terrible, mais maintenant, elle est là. Georges veut montrer. Car depuis qu’elle est morte, il fait. Il en est fier. Il fait des tonnes de choses qu’il ignorait. Montrer ce que maintenant, et grâce à elle, il sait surmonter. Mais elle fuit son regard. Pour ne pas le croiser, elle navigue en silence. Georges insiste, il voudrait la toucher, l’embrasser. Lorsqu’il s’approche, elle esquive et lui tourne le dos. Mais... Reste, qu'est ce que tu fais?
Georges veut comprendre, insiste. Elle fuit. Il veut se dire qu'il rêve, que ce sera comme d'habitude, d'accord, après, elle partira.  
Combien de temps ça dure ? Georges se met en colère, il  devient fou , il a peur . Il hurle :

Mais tu n'es pas revenue pour rien !
Regarde moi !
BORDEL!
Je t'ai attendue!

TOUT LE TEMPS !

Elle reste silencieuse et détourne les yeux, comme certains font devant les impudiques. Et le voyant pleurer, supplier, elle répond, froide, sèche, abrupte:

Ce n'est pas vrai. Je ne veux plus.

Elle balance ça et reste là, sans le regarder, avec un air qu'il ne lui connaît pas. Un sourire lâche, gêné, lassé. Faux. 

NON, S’IL TE PLAIT !

Alors à la dégoûtée, elle finit par lâcher:

Je m’en fous.



Trois nuits de suite.
C'était insupportable. Elle ne pouvait pas lui faire ça, être aussi dure, aussi violente, aussi indifférente. Georges voulut faire revenir les autres rêves, où elle était encore elle, un concentré d'elle même, plus vraie que tous les souvenirs. Intacte. 
Ce nouveau rêve détruisait tout. 


Normalement, dans les rêves, quand elle revenait, c’est Georges qui décidait: Viens, vas-t-en. Et voilà que maintenant, Georges invente un rêve où elle trahit. Elle vient pour rien, et puis elle l'abandonne. Georges réfléchit. Il a passé un cran. Maintenant en rêvant il continue à décider, mais cette fois, qu' elle s'en fout vraiment. Qu' elle se fout qu'il en bave ou qu'il soit content. Que ses photos, son boulot, la pluie, les livres, ses joies, ses peines, ses amis l'indiffèrent. Qu'elle ne fait plus le lien entre toutes ces choses là, année de merde ou pas. Et Georges lui fait dire, cette fois:  

 Démerde toi 

Georges se demande si il la rappellera. On ne peut pas se saborder, la nuit. Se torturer le coeur, quand on devrait se reposer, tranquille. Et Georges se dit quand même, à eux deux, tout seul: 

T'inquiète: On les aura.

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