mercredi 30 janvier 2013

les matins de Georges (vie de Georges)


Le matin, Georges prenait son café, se lavait, choisissait sa chemise, puis se rasait avec soin. Il aurait pu, tout aussi bien, mettre du rouge à lèvres, chausser des escarpins. Car Georges, peu à peu, se réduisait à une personne. Une personne , en général. Il était seul, et en souffrait. Il en souffrait bien plus qu'il n'aurait escompté.

Il se retrouvait homme, douloureusement, au réveil. Après des rêves torrides, ouvrant les yeux et se découvrant seul, il gémissait. Des deux mains il pressait l'oreiller, en mordait l'épaisseur de duvet. Le tissu fade collait sa bouche humide, et asséchait sa langue. Sauvagement, en s'accrochant aux bribes fuyantes du rêve, il se soulageait, puis regroupait son corps, assis, genoux sanglés, mains crispées . Il demeurait ainsi, mâchoires serrées, jusqu'à l'heure  où, acculé, il devrait se lever, et se ressaisir.
Les jours suivants, et comme pour compenser la violence éprouvée, le sexe désertait ses nuits. Ils désertait explicitement. Ses partenaires de rêve, distants, souriant d'un air entendu, évitaient prudemment tout contact. Au réveil, il déchargeait encore, les yeux rivés au plafond blanc, que n' habitaient, cette fois, aucun regard, aucun corps. Cette jouissance froide faisait, sur le coup, moins mal, mais réclamait plus d'efforts. Plus tard, ses libations nocturnes reprenaient, brûlantes. Il s'étonnait d'y voir des femmes, des hommes, qui dans la vie courante, ne lui faisaient aucun effet. Les croisant au grand jour, il les examinait. Il se plaisait alors à spéculer. Eux, elles aussi, avaient fait, qui sait, le même rêve, en simultané. Chacun remerciait l'autre, en secret, de ces étreintes clandestines , de ces défoulements exaltés. Selon les cas, il en riait: des gens si sages, comment imaginer...Lorsqu'il était moins optimiste, il avait honte de ces instants volés. Mais que ses nuits fussent débridées, ou contrôlées, la purge matinale creusait, impitoyablement, son désarroi.

Bien sûr, Georges croisait d'autres gens esseulés, et il le déplorait. Au lieu de s'attirer par paires, comme des aimants, ils ne pouvaient s'associer. Ils n'étaient simplement pas accordés. Comme pour le reste, tout était sans logique, et mal organisé.

Georges ne se sentait pas désespéré. Il l'était, en effet, chaque matin, et  par vagues, un peu dans la journée, mais chaque fois, sa gaîté reprenait. Il travaillait correctement, écoutait ceux qu'il côtoyait, et dans sa vie, prenait du plaisir. Mais pour cela, il avait conscience de lutter. Le week-end, Georges sortait, et chassait , dans la ville, des images assez belles pour combler, autant qu'elles le pourraient, sa vacuité. Pour les jours qui suivraient, il faisait des réserves.
Georges avait de la chance. Il savait, dans les lieux délaissés, trouver la grâce qui se dissimulait. Depuis qu'il était seul, Georges gagnait en acuité. Il repérait, au ras du sol, les reflets irisés, sous les ponts, les collages délicats; dans les friches, les amoncellements parfaits. Ces trésors lui appartenaient. Seul, il pouvait s'émouvoir, et trouver de la joie. Il se disait parfois qu'en aimant de nouveau, trop pris par l'autre, il perdrait cette capacité.

Mais Georges n'était pas à l'heure du choix. Il vieillissait, et l'horizon d'une rencontre, que son regard n'avait jamais quitté, reculait à grand pas. Georges s'en ouvrait peu. A quoi bon, cela n'y pouvait rien changer.Certains jours, il se décourageait. Lorsque il était trop fatigué, il trouvait la vie mesquine, et son destin radin. Il jugeait qu'il méritait mieux. Mais se sentant dériver, Il objectait en lui-même que la vie distribue sans calcul, et qu' elle ne nous doit rien.
Il l'ignorait, mais Georges, qui n'était plus qu'un individu, déprimait comme une femme: avec dureté.

Georges n'était pas suicidaire. Au début, se sentant trop piégé, plusieurs fois, il s'était fait peur. Mais désormais, lorsque l' inconcevable l'assaillait, il le domptait. L'idée, aberrante au début, de sa disparition organisée, devenue familière, maintenant, le traversait au travail, comme on pense à ses courses. Elle figurait d'ailleurs, banale, téléchargée dans ses dossiers, avec les relevés bancaires. Car en effet, un jour, prenant le monstre par les cornes, il avait compilé des données. Le livre, qui détaillait la méthode, bien qu'interdit dans le pays, était, sur la toile, très facile à trouver. 
"pour en finir avec facilité".
Les pages en sa possession, il se sentit rassuré. Au cas où, il saurait comment faire. 
Il n'irait pas plus loin, cela lui suffisait. 
Un soir, cette chose là lui avait échappé. Pour se distraire, il fréquentait un forum. Il lisait simplement, sans y participer. Quelqu'un écrivait qu'au matin, une femme avait été trouvée, gisante, dans son hôtel. La note était déjà réglée. Un cocktail de cachets, précisément dosé.  Et l'homme d'interroger:
« Pourquoi les gens se cachent-ils dans les hôtels pour  mourir? ». Georges, cette fois, eut quelque chose à dire. Très appliqué il répondit, citant ses sources, ce qu'il savait: que les suicidés sont, étaient, bien informés. Que c'était le premier conseil, l'hôtel,  pour n'être pas dérangé. Qu'il s'agissait d'une fin propre, et rondement menée. A peine posté, son commentaire fut supprimé. Censuré. Il s'indigna. Et s'il était venu d' un autre? Si cet homme, cette femme, qui répondait, avait lu ce manuel, c'est que peut-être, il, elle, était menacé.! Ne le voyait-on pas? Personne ne s' en était alarmé. Ainsi, on préférait modérer, plutôt que s'inquiéter. 
Alors, il avait bien raison:  si un jour on en avait assez, rien ne servirait d'en parler. 

Il n'y avait plus qu'à patienter.
Quand il trouvait le temps trop long, Georges se demandait:
« Mais jusqu'à quand cela peut-il durer? »


1 commentaire:

  1. Jusqu'à quand cela peut il durer, comment cela va t il se passer ?
    Rien que par curiosité, ça vaut le coup de continuer.

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