mardi 25 décembre 2012

Chiens (10,85 €)


candidaté chez dissonances
thème: "le mal"
Non retenu .


Paraît que nous sommes des chiens. Pas tout à fait. Nous devenons des chiens.
Plus tard, nous crevons comme des chiens.
Pour moi, ça s'est passé comme ça.

Avant, j'étais gentille.
Avant il était beau.
Ce soir là j'ai eu mal.

Aboyer?
J'ai acheté un chien.

Détester en silence, c'est pas assez.
Maintenant, c'est faire mal que je  voudrais.
J'étais pas douée, mais à force, j'ai trouvé.

Pensé à une belle pendaison, qui les ferait longtemps cauchemarder. Toute leur vie ils me verraient, kiki sanglé, les yeux qui sortent et la langue bleue. Y diraient, comme on m'a dit,
_ Y avait rien à faire.
Mais en eux mêmes, ils sauraient bien. Ils en rêveraient la nuit, de mes godasses qui se balancent. De la perceuse bien rangée, en évidence, avec marqué:

« Merci. Je peux me débrouiller.
Après tout ce temps, je lis et je comprends les modes d'emploi.
Vous pouvez être fiers de moi. »

J'écris ça en lettres dorées.

Ils en rêveront, du ticket de caisse de chez Leroy Merlin:
_Corde torsadée: six euros quatre-vingt-quinze
Avec la fiche technique. Usage: ligature.
_Crochet pour suspension: trois euros quatre-vingt-dix
_Total: dix euros quatre-vingt-cinq centimes.
Et à côté, la monnaie, dans des belles enveloppes adressées:

Bonne année.

Ils en auront du kitsch: celui qu'ils adorent, celui des histoires qui finissent bien. Celui du mérite, des veuves qui s'épanouissent comme des fleurs, après en avoir tant bavé. C'est tellement mieux, les gens qu'en bavent. Ça vous redonne le goût du vrai.
Alors, comme j'ai le sens de la beauté, celui qui m'a portée depuis, ce sera une belle mise en scène. Avec les pièces jaunes, y aura des cadeaux pour tout le monde. Emballés soigneusement et frisés au bolduc.

Des étrennes, pour ceux qui m'ont baisée vite fait. J'étais si émouvante avec mes yeux cernés, et mon rouge à lèvres de femme digne, qu'y pouvaient pas rester.
Des paquets, pour ceux qui ne l'ont pas fait, tellement ils crevaient de trouille. Fallait les rassurer. Menteurs. Radins. On me la joue pas avec les faux semblants et le prouve-moi-que-tout-est-possible, celui qu'ils brandissaient avant de pisser froid, et de se carapater, l' amour coincé entre leurs couilles pendantes. 
Ils sont contents de m'avoir rencontrée, et l'ont dit en partant. Je te jure, t'es une fille bien, j'ai adoré. De l'amour, t'en auras. Tu vas y arriver. 

 Ils vont payer. Ils auront mal.

Leur faire croire que c'est de leur faute. Un par un, ils y peuvent rien. Mais groupés, c'est des assassins. C'est la même chose l'hiver, quand les clodos meurent. Les passants n'auront fait que passer. Sans regarder. Je suis pas un clodo, et je vais crever quand même. Trop tôt. C'était pas faute de m'accrocher. Je veux qu'ils payent, sans rien pouvoir débourser. Ils payeront par une vie à se faire des ulcères, à traîner les psychiatres et les confessionnaux. Sous l'escabeau, ni godet, ni chapeau. Y'aura pas moyen qu'y s'amendent. Vengeance. Je m'offre une belle mort d' hystéro.
Avant qu'ils me rendent dingue, j'étais une femme équilibrée. Gaie, forte, belle, intelligente, y en a même qui disaient raffinée. Les esthètes, c'est les pires. C'est beau, une petite veuve. Bande de fumiers. Je me pendrai bien maquillée, bien épilée, bien récurée. Robe à paillettes, une vraie saucisse de fête. Et parfumée.
Bah ouais, avant qu'on me trouve, j'aurai sans doute un peu traîné.
Y sauront juste à cause du chien, qu'arrête pas d'aboyer.

Dix euros quatre-vingt-cinq centimes, le prix de ma vie de merde et de mon impuissance. Le solde de ma solitude crassepouille, de mes efforts démesurés. Du marathon pour surnager. Le prix d'une taie d'oreiller, gluante de morve au réveil, quand j'ai encore chialé. Des bras, pitié. Moi, aimer, je savais. C'est eux qui m'ont fait oublier.
Sur mon bureau bien rangé, la perceuse empruntée au connard du dessus, qu'aura longtemps hésité avant de me la refiler, desfois que je la bousille. Et le bolduc de Noël, qui scintillera sous l'escabeau couché. Un entrechat, un petit coup de pied.
Neuf-euros-quinze à se partager. Leur héritage empoisonné. Je les emmerde.

Avant, écrire pour eux mon oraison funèbre. Je vais quand même pas leur laisser. Un vrai foutage de gueule. Leur filer la nausée. Vomir leurs formules creuses, débiles, sans oublier la note d'espoir, avant d'aller s'en jeter un, mines compassées, une fois que j'aurais fini de cramer. Je la ferai à la première personne. Ça commencera comme ça: Chers enfoirés. Un petit mot pour chacun, avec, sous forme littéraire, sa petite lâcheté. En aparté, une dédicace pour le dernier, celui qui m'aura décidée. C'est vrai, ça mérite d'être souligné. Sur Internet, j'ai commandé les fleurs, des chrysanthèmes. A gerber. J'ai tout prévu pour les faire chier. Le petit blanc, ils auront pas à le payer.
Même pas la bière, pour les plus émotionnés. Histoire qu'y puissent toujours rien donner. Enfin, y aura le chien à récupérer.

C'est pas comme ça que ça va se passer. J' me pendrai pas. Y se déplaceraient même pas, y feraient que qu'ils ont toujours fait. Y diraient quoi, c'est une bécasse. On a bien le droit d'être un salaud de temps en temps. Ça fait pas d'hécatombes.
Ça se passera autrement. J'irai dans un hôtel, avec mon chien, et le mode d'emploi. Y a un bouquin pour ça, je l'ai acheté. Loin, un endroit où on me connait pas. Y aura pas de différence. Avant de bouffer la bonne dose, je boirai un petit coup. Parce que ça fait quand même peur ces trucs là.
Quand on me trouvera, on dira encore une qu'avait si mal, qu'elle croyait qu'elle avait pas le choix. Pour vivre, faut un peu d'imagination. Une bécasse, quoi. Une qui préfère avoir mal en vrai, plutôt qu'être aimée en fiction.

Mais même ça c'est trop con. La mort, ça vient tout seul. Y suffit de patienter.

En attendant, j'ai acheté un nouveau chien. J'aime bien changer. 
Lui aussi, il me trouve gentille.
Je ferai ce qu'on m'a appris.
D'abord, je lui couperai les couilles. Après, je lui casserai les pattes.
Lentement. Chaque jour, un petit coup .
Je lui ferai voir une écuelle pleine, avant de lui enlever.

Il apprendra: à force, il se pendra au bout d'une corde.
Je le jetterai dans la fosse, avec ma collection.
Après tout, c'est qu'un chien.
Je dirai qu'il était méchant. Qu'il arrêtait pas d'aboyer.

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