samedi 8 décembre 2012

Ça aurait pu être moi. (vie de Georges)



Georges avait attendu. Elle était arrivée. C' était quelqu'un de bien.

Un soir d'hiver, il se décida. Il fallait bien une première fois. Elle viendrait pour dîner. Les enfants seraient là. Il leur avait parlé avec sincérité. Affranchis, ils avaient peu questionné. Pourtant, tout confiant qu'il était dans l'amour de ses gosses, Georges n'était pas dupe, et s'attendait à des difficultés. Avant de la présenter , prudent, il dressa, pour les ménager, autant que pour la protéger, la liste des dangers possibles.
Il s'était renseigné. Souvent, la seconde pouvait arriver, malgré toute sa finesse et sa bonne volonté, comme un chat dans un vaisselier. Il le savait, elle pourrait être maladroite. Trop anxieuse, faire une erreur fatale. Câliner des enfants peu enclins à l'accueil d'une rivale. Leur offrir des présents que vexés, ils détruiraient, ou n'ouvriraient jamais. Apporter, mal inspirée par un hasard pipé, un dessert que leur deuil avait, pour longtemps, enfermé au musée.
Mais il la connaissait, et lui faisait confiance. Car quand bien même. Si elle commettait un impair, avec eux , il saurait quoi faire.
Maintenant, il se sentait prêt.

Elle était délicate. En arrivant, elle salua avec douceur, mais sobriété. On mangea sans cérémonial. A table, d'abord un peu méfiants, les enfants quittèrent leur réserve. Ils parlèrent librement, et le repas fut gai, et convivial. 
En vérité, ça leur était égal. Leur père avait choisi , mais chacun resterait chez lui. Des affres, tant redoutés, de la recomposition familiale, ils se savaient dispensés. Le devoir accompli, ils regagnèrent leur chambre.

Georges était soulagé. Un cap était franchi.

Il se méfiait plus de lui-même. Au fond de lui, Georges savait que ce n'est pas facile.
Qu'à plus de quarante ans, aimer réclame plus d'efforts. Qu'il faut parfois déjouer les pièges qu'à soi-même on se tend. Et que longtemps après, dans les draps du fantôme, on trébuche encore. Qu' on est encore soumis au façonnage de l'autre, même mort.
Georges réfléchissait. Elle était là pour lui. Il saurait la garder. L'amour ne se passe pas d' intelligence. Georges en avait conscience. Pour la chérir il devrait, contre lui, être vigilant. Et pour elle, s'armer d'indulgence.
Il avait fait son inventaire, avait évoqué tous les risques. Tout s'était bien passé. Georges se détendait. Maintenant, il déroulait des scènes cocasses. Briserait-elle, en voulant le ranger, le vase que sa morte adorait? Oserait-elle tirer, de la bibliothèque, le seul ouvrage qu'on ne pouvait feuilleter? Laverait-elle, pour participer, la tasse, dont la poussière accumulée emprisonnait les restes du dernier café ? Choisirait-elle la seule serviette qui depuis, sous la pile, n'avait jamais bougé? Mais quoi. Il lui dirait. Tout cela serait drôle. 

La soirée commençait. Tout étonné, il retrouva des gestes simples, dont la banalité, partagée, s'éclairait d'une couleur qu'il avait, trop longtemps, oubliée. Ensemble, ils rangèrent un peu. Il ne voulait rien presser. Sur la commode, il prit un livre, et s'installa dans un fauteuil. Elle était là, chez lui. Debout, elle attendait. Il lui dit:
_"Chérie, je t'en prie. Sers toi. Prends ce que tu veux. Tu sais,  je n'ai aucun secret, tu peux tout regarder."
 Il sentait que cette femme, si calme, envers et contre tout ce qu'elle avait  traversé, cherchait dans cette intimité, de son oeil aiguisé, les traces d'une demi vie. Des années qui, sans qu'elle l'y eut forcé, s'étaient peu à peu dévoilées. Sa vie à elle était bien différente. Elle marchait dans la pièce, et en silence, observait. Georges se réjouissait. Ils inventeraient la suite. Car depuis qu'ils s'étaient rencontrés, près de lui, évitant les écueils , elle naviguait avec grâce.  Il l'aimait, l'admirait, l'estimait.

Elle fit bien pire que tout ce qu'il avait imaginé.

Au fond de la pièce principale, lorsqu'ils avaient déménagé, Georges avait disposé, dans un angle un peu protégé, quelques photos , en ligne verticale. D'abord, sa femme et lui. Puis chaque enfant, en ordre d'apparition, dans les bras de sa mère, souriant, s'éveillant, s'endormant. La série finissait, heureuse, en famille réunie. Ni lui ni eux ne s'y arrêtaient plus. Pourtant les images restaient là, définitives.

Elle s'approcha, et s'attarda sur chaque cliché. Elle était de profil, et souriait. Georges la regardait; c'était simple, et si sain. Après un long moment, elle se tourna vers lui. Elle rosissait comme il aimait. Ses yeux brillaient . Elle les plongea dans les siens, et dit:

_« C'est drôle...
_    Oui, ma chérie...

_    Ça aurait pu être moi. »


 KO debout .


Une fraction de seconde. En un souffle, il murmura:

_« Je comprends ».

En le disant, glacé, il se sentit si mal qu' aussitôt, par réflexe, il voulut déglutir. Mais sa bouche était sèche. Les mots ne passaient pas.
Elle était trop émue.Ces images de bonheur... Elle pensa qu'en effet, il comprenait. Elle ferma les paupières. En elle, elle poursuivait. Elle mesurait le temps perdu. Dix, vingt, trente, quarante...tant d'années sans amour... Qui l'avaient menée jusqu'à lui. Ce n'était pas du temps perdu.

Au même instant, Georges flanchait, et tentait de se rassembler. Sans succès.
_« Viens, je voudrais me coucher. »
Désemparé, il ne trouva rien d'autre: il l'entraîna dans la chambre, s'allongea. Il se laissa caresser. Georges ne disait rien, ne sentait rien. Car Georges s'en foutait. Il était bien trop loin. Elle pensa, à l'étape qu'il venait de franchir, qu'il était vraiment fatigué, et qu'il s'abandonnait. Elle se cala sur son épaule.
Georges luttait, comprimait. Assez vite, elle sombra, apaisée. Dès qu'il en fut certain, il s'écarta. 

Trop près, elle lui donnerait la nausée. Oui, Georges comprenait. Il ne pourrait pas s'endormir. D'abord, il put tenir sa tête en laisse. Mais sa colère montait. Il connaissait bien trop ses déchaînements. Et dans l'obscurité, alors qu'il avait cru, et grâce à elle, en être libéré, il laissa imploser, en lui, sa bombe à retardement.
Qu'importe ce qu'il redevenait.
Car elle, pour qui se prenait-elle? Elle s'attaquait à la seule chose que Georges ne pourrait jamais discuter. Elle venait à peine d'arriver, et s'arrogeait déjà des droits sur son passé. Tout ça était à lui, et à ses gosses. Georges tenta de se calmer. Mais plus il y pensait, et plus la phrase le torturait. Au bout d'une heure, il ne pouvait plus rien contrôler.

Ça. Comment pouvait-elle oser. Elle n'était pas ça. Sa femme. Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu' elle était.
Ça aurait pu. Non, ça n'aurait pas pu. C'était quoi, ce conditionnel? Ainsi, elle convoquait le hasard, comme s'il avait mal distribué. Comme s'il avait pu se tromper. Inverser. Il n'y avait plus aucun hasard. Tout cela était vrai. Il n' y avait rien à contester. 
Il avait tout envisagé. Maladresses, erreurs, clichés. Il aurait pu tout contourner. Il les avait anticipés. Mais pas une telle ingérence. Pas une telle grossièreté. Elle disait ça comme ça, sûre d'elle. Non. Elle n'en savait rien. Lui, il en était sûr. A lui, à eux. Ça aurait pu. Mon cul. Ben ouais ma vieille, vingt ans durant. T'existais pas, j'en avais rien à foutre. T'existes toujours pas. Ni avant, ni pendant, ni maintenant.
Les minutes s'écoulaient, et Georges lâchait, toujours plus grandes, les vannes de sa fureur. Il se pétrissait le ventre. Il s'en retournait les tripes. Fallait des preuves? Elle se permettait d'en douter. Jalouse. Bécasse. 
Etre elle. Non mais. De quoi j'me mêle? Et les enfants bordel, elle aurait pu les faire peut-être? Ils s'en foutent de toi. Ils te trouvent moche avec ton sac à main. Si ça se trouve, après bouffer, ils sont allés ricaner. En plus, putain, pour te virer, faudra attendre jusqu'à demain.
Sa révolte faisait si mal, qu'il aurait voulu la vomir.

Radasse.T'auras jamais ce que j'ai. T'en as jamais été capable. Foutu pour toi. C'est fait. Personne ne peut le prendre. Tu peux bien secouer ton cul raffiné, ta tragédie, et tartiner tes conneries. Gnagnagna.  Tu ressembles à rien, et t'auras jamais rien. Pour supposer un truc pareil, y a bien que toi.
Enflure. Minable. Traînée. Connasse.
Soutenant le négationnisme, en plein musée de l'Holocauste, elle n'aurait pas fait pire.

Saloperie.Dégueulasse.

Il s'acharnait. Georges souffrait comme un damné. S'il avait pu, il l'aurait jetée à coups de pieds, en pleine nuit. A poil, dans l'escalier.
Mais les enfants dormaient.

Au lever du soleil, il était épuisé. Elle se réveillait tôt. Encore heureux qu'elle devait bosser.

Tu dégageras sans café.

Il se leva, quitta la chambre. Il n"était pas encore vidé. Son crâne était douloureux, son corps, rompu. Il dût passer sa tête sous l'eau glacée. Il essuya son visage. En sortant de la salle de bains, il n'était toujours pas calmé. D'un geste sec, Il ouvrit les rideaux. A gauche de la baie vitrée, il se planta, tout droit, devant les photos. Georges n'en pouvait plus. De toutes manières, c'était foutu.
Elle était encore endormie. Et maintenant, que pouvait-il faire? Non, il n'avait pas encore tout dit. Tout était si amer. Pour mettre une fin à son enfer, cracher la bile qui lui restait, dans son cerveau ruiné, il ressassait encore ses mots:

_"Ça aurait pu être moi."

Alors tout haut, froidement, Georges lui répondit:

« Toi?

 Chérie...

Même pas en rêve. »


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3 commentaires:

  1. Moi c'est KO assis ! Du vrai rock'roll, noir et brutal !
    Bon Georges il merde grâââve...
    O.P

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  2. ouais, Georges exagère; y pourra pas se plaindre! (ça me rappelle une période où j'étais soupe au lait aussi :-)
    mais bon, il l'a fait une fois, on peut espérer qu'y recommencera pas.
    souhaitons bonne chance à Georges.

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  3. Il est bien ce texte. J'ai particulièrement aimé la scène de bascule, quand elle regarde les photos.

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