vendredi 5 octobre 2012

une écharpe rayée




Ce jour là, au café, le serveur l'aborda:
_ « Au fait, vous la récupérez?. Hier, vous l'avez oubliée.»
Il tenait une écharpe claire.

A l'évidence, il se trompait. C'était un modèle pour homme. 
Ce jeudi de la veille, elle était à Paris. 
Et dans ce bar, elle n'y allait jamais. Il était bien trop cher.

« _Hier?
_Oui, avec votre ami. »

Une histoire dans laquelle, sans aucun doute,  elle n'était pas.

Alors, je joue?
L'imprimé n'était pas à son goût. Trop pâle, et trop discret pour elle.
Elle hésita, fit la moue...
Elle la saisit pourtant, et sourit.

«_Ah! Mais oui... Merci. Je lui rendrai. Elle a dû lui manquer.»

Elle termina son café, la glissa dans son sac, et s'acquitta avec malice:
«_Et puis non, après tout, j'attendrai qu'il me la réclame! Merci, et bonne journée!
_Vous avez bien raison. 
_...Vous croyez?
_Ou mieux...Dites lui que vous êtes revenue, que vous l'avez trouvée.Vous verrez!
_Et bien peut-être, je vous raconterai! »

Drôle de petit forfait.
Elle marcha un moment, puis s'assit sur un banc, pour dérouler l'étoffe. C'était un coton souple et fin, rayé de gris sur blanc. Un accessoire qu'on porte à l'été déclinant.
Alors, comment est-il? Décontracté...un peu frileux. Donc mince, et grand. Elle se dit en riant, voyons voir, est-elle propre? Délicieux, cocasse, inconvenant. Elle déroula, scruta, et sut, aux marques de l'étoffe, qu'il en faisait un tour, et la nouait un peu bas. Non, cet homme là ne se néglige pas. Du vol? Bah. Simple coton indien, ça ne vaut rien. A quoi bon rechercher un homme que l'on a jamais vu? Il faut savoir les prendre, les présents qu'on vous offre. Surtout s'ils viennent d'un inconnu.

Elle l'oublia quelques jours, au fond de son sac encombré.

Un matin, au bureau, elle se sentit fatiguée. Les fenêtres de l' imprimerie, mal isolées, laissaient filtrer l' air aigrelet. Elle déplora son choix du jour. Un pull léger, une jupe un peu trop courte. Elle remit son blouson, et pensa à l'écharpe. Non, tout de même, pas autour de son cou. Elle la plia, superposant les bandes, et la posa sur ses genoux. Elle fut bien jusqu'au soir.
Le lendemain, de nouveau, bien que plus habillée, elle l'installa sur ses jambes. Elle s'habituait à ce petit confort, et s'amusait de son incongruité. De la main, elle en suivait les plis. Ses cheveux, s'ils étaient frisés? Ce serait une première! Elle en pouffait. Négligemment, pour réfléchir, elle l'enroulait dans ses doigts, comme les jeunes filles forment leurs boucles. Elle était douce. 
Le soir, avant de quitter les lieux, elle la plaça dans son meuble bas, avec un soin qui lui ressemblait peu.

Le lundi, en arrivant,elle ouvrit son tiroir. Elle se sentit contente. Comme si, _l'aurait-elle su?_ elle lui avait manqué. 
Elle fit ce qu'elle devait.

Elle déplia l'écharpe, et la passa, lentement, derrière sa nuque. Elle l'enroula, en serrant doucement, juste ce qu'il fallait. En un instant, elle se noya dans la tiédeur. Et saisissant le dernier pan, elle respira. 
Elle la noua, ferma les yeux... 


Il était là.


Des jours durant, elle y fourra son nez, comme les enfants dans leur doudou. Elle y perdait ses pensées, flottant dans la moiteur de cette présence lovée. Si près.


A l'automne, elle prit des vacances. Avant de quitter son travail, elle la rangea, comme chaque soir, bien à sa place. Elle se réjouit de cette absence, pour savourer les retrouvailles.

A peine fut-elle arrivée, qu'elle regretta cet abandon.  Elle s'y s'était accoutumée. Elle faisait cruellement défaut.Toute la semaine, elle quêta, penchant la tête au creux de son épaule, le doux contact ambré. Au réveil, elle en cherchait la caresse. Elle manquait trop,  elle en eut mal. 
Là bas, rien n'était comme il faut. Les gens, stupides. Les lieux, idiots. L'ambiance, banale. Le temps? Elle ne vit pas s'il faisait beau. Elle avait froid, se sentait nue.C'était beaucoup trop long. 
Elle écourta son séjour.

A son retour, elle se précipita. Enfin!

Le contact était différent. L'étoffe, un peu raidie, était plus sèche.

Elle y plongea son visage, et respira à plein poumons.

Mais l'odeur avait disparu.



On ne quitte pas un homme perdu.


1 commentaire:

  1. Pleins de trouvailles...cette odeur qui disparaît, on aimerait que tu nous l'a decrive plus....comme créer un peu plus le manque et la accuser encore la disparition...
    Benoit

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