samedi 28 avril 2012

autre chose


"Il y a une semaine que j'ai commencé ce récit, sans aucune certitude de le poursuivre.Je voulais simplement vérifier mon désir d'écrire là dessus... Je résistais sans pouvoir m'empêcher d'y penser. M'y abandonner me semblait effrayant. Mais je me disais que je pourrais mourir sans avoir rien fait de cet évènement".
Voilà ce qu' Annie Ernaux dit dans les premières pages de «l'Evènement». Elle revient sur 1963, année de ma naissance. Ce qu'elle nomme l'évènement n'est pas ce qui lui a donné lieu. Dans ce dixième livre, elle fait le récit de son avortement,  dans les horribles conditions d'avant 1975. 
Qu'en a-t-elle fait, de cet évènement? J'ai lu. J'ai retenu le récit d'une épreuve choisie, mue par l'implacable volonté de préserver sa liberté, quitte à en crever, parce qu'elle avait conscience,  non pas précisément de ce qu'elle avait à vivre, mais de ce que sans cette épreuve, elle serait empêchée.

Ce qu'elle en a fait, elle seule peut le dire. Elle  a toujours écrit . Dont ceci:"Ecrire n'est pas pour moi un substitut de l'amour, mais quelque chose de plus que l'amour ou que la vie."


Je connais l'effet papillon. Tout compte. Mais certains évènements  changent tout plus vite en donnant, plus que les autres, l'occasion d'agir.
 J'avais d'abord rédigé quelques pages, sur mon propre évènement, en m'en tenant aux faits, un an après, pour le tracer, m'assurer, encore, que ce qui était arrivé était  vrai. Mes pages étaient mal cachées_pourquoi?_, deux personnes les avaient lues. Bien que peu impliquées, elles  les avaient mal supportées. L'ayant su, alors, je les avais détruites: ce n'était pas leur vocation. Plus tard, ces bribes ont repoussé, sur des modes différents. Sans que j'aie eu pour autant à mentir, les partager devenait possible. 
Un évènement, on en fait toujours quelque chose, qu'on l'ignore, qu'on y prenne appui, comme un tremplin, ou qu'on le considère de loin. L'écrire, est-ce différent ? De protagoniste, on devient témoin, parfois critique. On trie, forcément. L'évènement, on en sort. Il devient autre chose. 
L'expérience ne change pas.  On peut l'écrire comme on veut. 
Ses suites s'inventent chaque jour. Je continue à écrire, sans projet, sans régularité, essentiellement pour moi. J'ai pensé longtemps qu'écrire, pour ce qui me concernait, était le contraire de vivre. Je me trompais. J'écris, tout simplement, quand je ne fais pas autre chose. Tant mieux. 


*Annie Ernaux, "Ecrire la vie", Gallimard, 2000.

1 commentaire:

  1. Bonsoir - Bonjour
    J'aime ce que vous écrivez. J'aime votre style, vif, bouillonnant.
    Parfois je ne comprends pas. Je ne comprends pas la signification. Je me dis que, peut-être, ces écrits ne me sont pas destinés....

    Anne Onyme

    RépondreSupprimer