vendredi 6 avril 2012

caricatures (de dos)




Douze ans de vie commune. Le temps passait. La vie n’était pas facile, mais ils la continuaient, à deux. Ils résistaient à l’usure, sans voir le désir s’émousser....Mais.
Un jour, il reprit sa marotte. Au début, juste un peu. Des mots, griffonnés sur des bouts de papier qu’il plantait, comme des notes de bistrot, sur un support à clous . Puis, dans un petit carnet, il enchaina les phrases. Confiant, comme on reprend le tabac, _ rien que pour voir_, il s’aveuglait. Au bout de trois semaines, il se remit au clavier.
Ce jour là, elle comprit bien plus vite que lui que bientôt, elle partagerait sa vie avec un homme assis, et qui pour l’essentiel, lui tournerait le dos.
Elle ne sut pas quoi faire. Il n’y avait rien à faire. Pour elle, tout était dit.
Pas pour lui. Le soir, à table, il montra peu à peu des signes d’impatience. Sollicité par les enfants, il divaguait. Il répondait, après un temps de silence, à la question précédente. Ils répétaient, et ne comprenaient pas ces absences.
D’abord, elle compensa ses défaillances. Elle se mentait : « ça va passer. » Après tout les enfants grandissaient, prenaient, doucement, leur autonomie. Elle aussi, pouvait reprendre ses activités.
Il s’engouffra dans l’espace qu’elle lui concédait. Il négocia un mi-temps, arguant qu’il s’était sacrifié pour sa boite, inutilement. Elle en fut d’abord rassurée. Le matin donc, il écrirait et puis, comme il finirait tôt, les tâches pourraient, de nouveau, être équitablement partagées.
L’arrangement ne marcha pas longtemps.
A sa manière d’ arriver, il déduisait sa journée. En la croyant pénible, il se trompait. Elle entrait avec anxiété, et le voyant sur sa chaise, balançait son sac sur un pouf. Elle soupirait, et avant de lui dire bonjour, considérait l’appartement. S’il n’était pas trop en désordre, elle embrassait d’abord les enfants, puis pour se défouler, entamait un  étrange ballet, soulevait, recalait, inversait les objets. Une fois calmée, elle lançait:
_ " Ouf! pas mécontente d’être là. Et toi? ".  Il souriait, se levait,  et la vie du foyer reprenait ses droits.
Mais bientôt, la situation empira, et le chaos s’installa. A son retour, elle le trouva, de plus en plus souvent, comme elle l’avait quitté: enchaîné à son poste, les yeux rivés sur son écran. Sans rien dire, elle entamait alors le rangement. Les gosses, sentant venir l’orage, se réfugiaient dans leur chambre. Elle arpentait les pièces, ramassait, pendait, pliait, empilait. Ne trouvant pas à s’excuser, il faisait le gros dos, et poursuivait, avec tranquillité, ce qu’il avait commencé. Elle se mettait alors à crier, menait seule la dispute, en flots. Et privée d’adversaire, elle finissait par sortir, disparaissait une demie heure, revenait, pour fumer, en continu, une cigarette sur le balcon, puis jetait, d'un air lourd de reproches, le reste du paquet. Au repas, elle l’ignorait, et ne parlait qu’aux enfants. Le dessert expédié, elle les envoyait se coucher, et s’installait au centre du salon, ouvrait le premier livre à sa portée, et poursuivait son combat muet: la tête.
Lui 
se disait "bon, j’attends que ça passe" .
Dans le reflet de la porte vitrée, il la voyait s’échauffer, suivait ses jambes impatientes, sa moue, ses yeux furieux.
Plus tard, ils se couchaient, elle toute droite, les bras le long du corps et les yeux grands ouverts. Dans l’ombre, ils attendaient tous les deux, elle, guettant le moment où sa main, coulée lentement sous les reins, oserait mettre fin à l’ impasse. Au matin, de nouveau gais, ils trainaient au petit déjeuner, et les gosses, soulagés, partaient seuls pour l’école.
Ces joies matinales se tarirent. Il étirait les soirs, elle ne pouvait plus lire. Lorsqu’il quittait son poste, il la trouvait endormie. Elle se levait maussade. Un soir enfin, à peine entrée, elle lui lança:
_ "Je ne supporte plus ce que tu fais ".

Quand ils s’étaient rencontrés, il écrivait. Etudiants tous les deux, ils se croisaient à la faculté. Elle était séduisante, lui, un peu timoré. Elle mit longtemps à l’apprendre. Quand elle le sut, sa curiosité chatouillée, elle engagea son approche. Il parlait peu de son activité, tout au plus, suggérait. Pendant plusieurs semaines, chaque lundi, elle  lui offrit un café. Il hésitait à montrer. Patiente, elle insistait. Elle l’inquiétait. Et si tout simplement, elle se moquait de lui ? Ce serait fichu. Après de nombreux refus, oublis, excuses, il finit par se rendre, et lui confia ses feuillets. Vivement, elle les fourra dans son sac, l’embrassa sur la joue, et disparut. Il pensa aussitôt qu’il ne la verrait plus.
Deux jours après, sur le banc de l’amphi, il la vit arriver, essoufflée, de la cafétéria.  Il regarda ses jambes, son chignon à peine fait. Ce n’était pas lundi. Elle s’avança vers lui, et posa, sur la table, la lourde chemise. C’était comme au cinéma.  Les yeux embués, elle lui sourit:
_ "je t'ai cherché. J’y ai passé deux nuits".
Il regarda ses yeux cernés. Tout ça pour lui?
_"Tu es vraiment doué .
_Si tu le dis". Elle s’émut de sa modestie.
_"Doué, je ne sais pas. Ce n’est pas difficile. C’est venu comme ça. Le soir, sinon, je m’ennuie. Tellement...que je ne peux pas m’empêcher.
_Tu dis si bien ton quotidien, ta vie".
Elle questionna. Comment, où, pourquoi, quand, elle voulut tout savoir. Il expliqua, concis, surpris de l’intérêt  qu’il suscitait.
_"Ma vie? Pas tout à fait. Des bouts de rien. Je recrache, dans le désordre. Je ne sais pas inventer. Alors voilà, je prends tout ce que j’ai sous la main. Je triture. Ou plutôt, j’améliore. C’est ça qui fait plaisir. Pour le reste...."
Elle alluma une cigarette, et le cita longuement, pour faire, dans le détail, le bilan de ses qualités. Elle croyait devoir le convaincre et conclut:
_"Voilà pourquoi tu écris bien.
_Je sais.
_Comment?
_Evidemment que je sais que c'est bien. Seulement, je préférerais faire autre chose. Crois moi. J'écris parce que je m'ennuie. Si au moins j'écrivais des fictions."
Tout à la fois, elle lui plaisait, trop fort,  et l’ennuyait de s’en mêler.  A l’écrit, il était sûr de lui. Il tartinait sans fournir grand effort.  Mais pour séduire,  l’audace lui manquait. Voilà qu’il découvrait , sur un plateau, les clés qui lui faisaient défaut. Il en était gêné. S’en saisir, comme un imposteur? Ce qu’il faisait, il le savait trop bien. L’écrit, c’était son pis aller.
Elle ne voulait pas croire qu’il fit si peut de cas d’autant de potentialités. Et pour l’encourager, lui proposa un marché. Elle se voyait en Pygmalion. Ce talent qui dormait, elle allait le faire émerger.
_Je vais t’aider. Tu dois te faire éditer. Je serais si fière, si tu y parvenais. C’est trop bête.
Elle s’emballa sur sa mission, évoqua des contacts, et sûrs. A Paris, elle appellerait ses relations. Elle se vit en tailleur, discrète, aux signatures. Lui, il serait devant, et dans la foule, on chuchoterait:
_ « C’est grâce à elle ».
Il répondit que c’était déjà fait. Qu’une fois pondu, suite logique, ça devait être lu. Qu’il éditait en ligne. Les maisons d'édition, c’était trop compliqué. Qu’il était parfois bon, mais pas encore assez.
_"Quoi? Tu as publié? En ligne?
_Ca fait longtemps".
Elle dût se ressaisir, masquer sa déception.
_"Et...tu as du succès?
_Il ne faut pas exagérer. J’ai des lecteurs réguliers. Ils me suffisent. Je me fous du papier. Même d’ailleurs, de ce que ça peut rapporter. C’est gratuit, je ne vais tout de même pas faire payer, ce serait mesquin, c’est un échange de bons procédés, en plus je n’invente rien, et...."
Mais rien à faire, elle était lancée. Il ne sut pas lui dire que lui, ce qui l’intéressait, c’était le ciné, la piscine, les soirs au café, les filles, les filles,  leurs jambes et leurs cheveux lâchés.
Elle fit l’apologie du livre, de sa valeur d’objet. De la chaleur du papier. Elle ne s’arrêtait pas. Il la regardait s’agiter, sa bouche, ses mains, et sous son corsage, ses seins, un peu trop menus. Dans son élan, elle quitta ses sandales. Il adora ses pieds nus.
C’est à ce moment là qu’il l’embrassa.
Il se virent de plus en plus souvent. Au début, chaque fois, il apportait un texte. Elle les croyait nouveaux. Lorsqu’il en fut aux archives, elle formait encore des projets, assemblait ses nouvelles, disait qu’il fallait viser haut.
Il répétait, « oh, tu sais, ça n’a pas d’importance ». Il s'en foutait, sa vraie vie commençait . Un soir, elle se prit à rêver:
_ "Peut-être qu’ un jour, tu raconteras notre histoire ".
Il sourit, et la prit dans ses bras.
_ "Ca m’étonnerait. Je ne fais plus rien. Je suis si heureux avec toi, que je n’ai plus besoin d’écrire. ". 
Amoureux, il n’avait plus rien à dire. Elle ne l’entendit pas:
_ "C’est normal, tu as tant travaillé. Tu as besoin d’une pause ".
Ils partirent en vacances. Au retour, les cours reprirent. Il l’assista dans sa recherche, se plongea dans la sienne. Ils se marièrent après leur doctorat. Après sa thèse, il n’écrivait toujours pas. Régulièrement, elle revenait  à la charge. Il éludait, parlait de son métier: sa carrière, la vraie. Leur bonheur lui suffisait. Ils trouvèrent du travail, et bientôt les enfants débarquèrent. Enfin, elle le libérait. Peu à peu, elle oublia le projet de succès littéraire.  La vie les occupait bien assez...

Tant, qu'elle devint routinière.

_ "Je ne supporte plus ce que tu fais ".


Elle resta là, debout derrière lui, assis. Il n'avait pas l'air désolé.

_ "Tu n’ en as pas lu une seule ligne.
_J’en avais lu suffisamment, avant. 
_Ce n’est pas mauvais. C'est même plutôt bon.
_Et alors? Ce ne sont pas des fictions. Je sais ce que tu fais, et pourquoi tu le fais.
_Tu me connais. Je n’ai pas d’imagination.
_Justement. Maintenant, je ne peux plus l’accepter.
Cette fois, il tourna la tête et lui dit:
_Et moi, je ne peux pas m’empêcher."
Au matin, elle faisait ses valises. Il était déjà installé. Et sans la regarder, au clavier, il gonfla d’ une lettre son tour de poitrine. C, c'était mieux. Il ne pouvait pas s’empêcher.

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