mardi 3 janvier 2012

un aller retour

le trois, la femme du sept
Ce matin, j'étais assez fatiguée. Les brumes de l'avant veille, souvenirs encore frais des amis, vifs et gais, de musique, de champagne, un peu trop. Dans ma tête courait le tout dernier morceau, "Un soir, un chien". Une année qui finissait bien, une autre qui commençait, sans promesse, mais sans drame. Quelques ennuis viendraient, bien sûr, mais qui planaient encore trop haut.
J'étais très en retard, et la pluie menaçait. Dans l'escalier, pitié, ne rencontrer personne, surtout pas un voisin ,dont le regard, lassé, me reprocherait cette nuit d' agapes. Ouf, le rez de chaussée.
J'enviai, une fois de plus, l'étiquette qu'un nouveau locataire, plus décidé que moi, avait déjà apposée: "Pas de publicité".  Presque dix heures, et le facteur était passé. De la fente de la boite émergeait sa petite gratte. Pour la faire disparaitre, j'attrapai la liasse de papier glacé. Epaisse, elle résistait, et il fallut sortir mes clefs. Un exercice pénible, quand on a mis ses gants, qu'elles sont au fond du sac. Tout ça pour des réclames. Foie gras, saumon, les promotions. Les prix cassés, avant qu'ils ne soient périmés. Déjà gavée, sans avoir déjeûné. Allez, c'est fait. Mais au fond de la boite, il restait une enveloppe. Ni adresse, ni mention. Elle n'était pas cachetée. Un livre, pas très épais. 
Ultime cadeau, glissé après la fête ? Alors... un ami discret ? Ceux d'avant hier étaient trop avinés. Un  homme oublié? Une leçon, jetée au matin, avec hargne, sur les usages en collectivité? Je vais savoir qui c'est, on me l'aura dédicacé. Mais rien. Ni au début, ni à la fin.
Un livre, dont j'ignorais le titre, l'auteur, et l'éditeur. Une erreur?
P. Larcher, "Marcher au jugé". Joli, le titre, mais un peu putassier. De quoi craindre le pire. Un ami, sûrement pas. Mais qui? J'ai parié mon billet que c'en était une, de leçon. J'ai pensé si ça se trouve, c'est même ce qu'on a écrit, dans les journaux, à sa sortie. La formule creuse qu'on vous assène, histoire de vous faire lire, ou tout au moins, acheter. "Une leçon de vie". Ha ha ha! De l'analyse transpersonnelle? Bah, je vais bosser. On verra ça. Ou pas...

le quatre, la caissière
Hier, journée de merde. A quatorze heures, Inès n'était pas là. Pas prévenu, comme d'habitude. J'ai pris sa caisse, je n'ai pas pu refuser. C'est un faux-cul, le boss, je le sais. Depuis cette sale histoire, j'ai peur de me faire virer. Marco, il est honnête. Mais il ne peut pas s'empêcher. Quand je l'avais vu entrer, je m'étais dit non, pas ici. Ce boulot, je le voulais. Piquer douze DVD, c'était beaucoup. Et il s'est fait gauler. J'ai dû insister pour payer.  Maintenant, je commence à comprendre pourquoi le boss m'a gardée.
J'ai fait ma caisse, j'ai pris le bus. Quand j'arrive à l'immeuble, je regarde toujours au dernier, pour voir s'il est arrivé. Marco n'était pas là. Histoire de traîner, j'ai acheté du tabac, mais il faisait trop froid.
J'ai pris le courrier, sans l'ouvrir, je sais ce qui tombe au mois de janvier. Il y avait une enveloppe, toute blanche, sans nom, sans adresse, et pas fermée. J'en ai sorti un livre. Autant dire pas pour moi. J'ai lu le titre, j'ai pensé à l'école: infinitif et participe passé. Tout de suite, je l'ai jeté dans la boite d'à côté. J'aurais bien pu aller sonner, expliquer, voilà, on s'est trompé, c'était sans doute pour vous. La femme d'en face,  elle lit beaucoup. Je la vois à la Fnac. Après, j'ai allumé la télé, et j'ai mangé. Marco n'est pas rentré.

le soir du trois, la femme du sept
..Le trois janvier, au travail, on s'ennuie. Personne n'appelle. J'aurais dû prendre ma journée. J'ai trié mon courriel, et j'ai lu le programme de mon prochain projet, qui m'a un peu agacée. Il était long, dix pages auraient suffi.
A midi, comme parfois, je suis partie avant qu'on vienne me chercher. Je me sentais un peu vide. Je suis allée prendre un café, chez le Gros. Il est bavard. J'ai sorti le bouquin, comme ça, pour le dissuader. Avant le premier chapitre, on pouvait lire:" A mon père". Au moins, c'était clair. Je ne fais pas toujours  le lien entre les citations du début et le contenu des livres. Souvent, c'est abscons. Dédier un livre à son père, ou à sa mère, c'est fréquent. Ils sont morts, d'ailleurs, la plupart du temps. Alors, à quoi ça sert? Ça sert pour soi, sans doute. 
J'ai lu la première page. Ça se passe en Espagne. Il fait très chaud, il est midi.Un homme  au bord d'une petite route, assis. Il n'a rien avec lui, juste un tout petit sac. C'est assez détaillé. Il est gêné par la lumière, il a les yeux plissés. Il ne bouge pas, il scrute, à ses pieds, le trajet des fourmis. Des cailloux gris, petits, concassés. Un bi-couche, sans doute. Je n'ai pas vu ça depuis longtemps. Maintenant, on fait des enrobés. Quand j'étais petite, il y en avait. L'été, au travers des cailloux, le goudron remontait. On en ramenait sous les sandales, ma mère râlait. Peut-être que ce livre, finalement, il me plairait.
J'ai payé mon café. Le Gros m'a dit "tu pars déjà?". Oui, j'ai des courses à faire. Je suis retournée travailler, et les heures ont passé.

 Le soir, cette fois, il pleuvait. En entrant dans le hall, passant devant les boites, j'ai repensé au livre, à l'homme, à l'immobilité. Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais je m'en suis débarrassée.
Dans la boite d'à côté.

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