vendredi 6 janvier 2012

gorilles



Mes enfants n'iront pas au caté. Allez savoir pourquoi, ils ne l'ont pas demandé. J'en ai des souvenirs flous, de l'enfance à l'adolescence. L'arrivée au lycée, ouvrant bruyamment les choix, mit un terme à ces rendez-vous.
Mon père est mécréant, c'est toujours, en tout cas, ce qu'il nous a dit, malgré sa mère bigote. La messe était faite pour les femmes. Le catéchisme, il s'en foutait, mais laissait faire. Ma mère, pourtant peu pratiquante, ne doutait pas de son utilité.
Je n'en ai guère souffert. Dans mon village, le catéchisme n'avait aucune rigidité. Petite, il occupait mes jeudis, avant l'association sportive. On passa des étapes, assez peu formalistes, jusqu'à la communion, préparée en week-ends collectifs, deux, ou trois. J'y eus mes premiers émois, bien loin du sacrifice et de l'abnégation. Pour le péché, ma grand-mère se chargeait, chaque été, de ma formation. Quant au reste, tout se passa, il me semble, dans la joie.
Dans la première période, on y faisait à peu près rien, à part manger des bons gâteaux. Ceux de la mère Collot, qui occupait, dans la descente, une maison minuscule. On y montait par trois marches. La bicoque donnait sur la rue, pincée à cet endroit par une autre masure, qui bizarrement contenait la cuisine. Madame Collot portait un chignon bas, gris comme sa devanture. Avant de servir le goûter, elle nous lisait les évangiles, très doucement, comme on lit des contes pour enfants. Son mari rabougri traversait en silence, alimentait le poêle à bois. Rien de triste dans tout cela. Après, on bricolait. Bien mieux, on recyclait. Filée, la chaussette Dim ressuscitait, et sanctifiée, ornait, au terme du trimestre, armée de fils de fer bien ou mal inspirés, (Dieu, ou l'Enfer?) le bureau de l'abbé. L'abbé Viard était respecté. Sa taille et sa minceur, sous l'habit, lui donnaient de l'allure. Personne ne disait curé. Les jours de confession, il écoutait, assis dans son fauteuil, nos histoires de monnaie pas tout à fait rendue, de triche à la dictée, ou d'âneries domestiques imputées, lâchement, aux cadets. Puis il posait sa main, à peine, sur notre tête, et pardonnait. C'était le meilleur moment, qu'on ait confié, ou inventé :
_« Je te bénis .
_Merci...Amen. Je peux y aller? »
Un jour, justement y allant,  ventre à terre, je suis tombée, trop fort, dans les graviers. Mes deux genoux me faisaient mal, les cailloux s'étaient imprimés. Si profond, que c'était dur de les regarder. Il s'en était occupé,et pour la première fois, j'ai vu de l'eau oxygénée. Petit miracle! Ça faisait de la mousse, sans brûler.
Ma mère, croyante, mais pas obscurantiste, m'en donna en riant l'explication chimique.
« Tu pourrais en acheter?»
Je me souviens du Notre Père, appris par coeur, et recopié, aux feutres, sur du carton. A chaque lettre, une couleur. On remplissait les boucles, et les O s'ornaient de pétales. J'ai revu, il y a quelques années, au fond d'un placard familial, la prière, dans son cadre doré. Rainbow flag. En ces temps, le barbu était plus ouvert.

Le jeu des souvenirs est parfois surprenant. Gentils enfants, vieille dame dévouée, honnête curé, douceur, candeur, bonté, bref, le meilleur. Hier, sur l'écran noir et blanc, au détour d'un mur de calcaire,  m'est apparue une chose énorme, brutale, obscène, que le temps avait enterrée. Coup de canif dans le décor.
C'était le début du printemps. Je crois que nous avions, tout au plus, sept, ou huit ans. Arrivés en avance, on s'était regroupés, pour filer au lavoir dans le quart d'heure vacant. Longeant la cure, on s'est arrêtés net. Un homme était assis, au bord d'un pilier de l'église. 
Nous nous sommes avancés. Un homme? Autour de lui, des paquets sales, auxquels il était adossé. Les yeux mi-clos, il se chauffait au soleil. Formant un demi-cercle, nous nous sommes approchés. Sans bruit, de plus en plus près. Penchés au dessus de lui, le rendant prisonnier.
Vieux? C'est difficile à dire. Tanné. La peau des joues craquelée. Grotesque. Noir? Marronnasse. Attifé comme un singe. Pull crasseux laissant voir le torse, guêtres baillantes, mitées, détricotées, nouées haut sur les jambes qui se tenaient à peine d'un pantalon taché, ruiné. Chaussures béantes, doigts de pieds. Chaussettes effilochées, ficelées sur les bras. Dégueu. Pouilleux. Pieds cornus. Miteux. Misérable. Qu'il fût nu n'aurait pas été pire.
Il l'était. Il n'y eut pas de coup d'envoi, mais le silence ne dura pas. 
On a d'abord un peu gloussé. Puis c' est parti tout seul, tous, en simultané. Passés en un éclair du rire, aux cris, aux hurlements. A  l'hystérie. Certains sautant sur place, déchaînés, bras levés, d'autres, hoquetant, éructant, corps pliés, faces déformées, d'autres encore, furies, glapissant, allant , venant sur les côtés, se frappant la poitrine, dansant tels des damnés. Une meute.
Combien de temps? Quelques minutes. Assez pour alerter l'abbé, qui gardait, pour nous accueillir, portes et fenêtres ouvertes. Flairant un fait anormal, il courut pour nous disperser. Une volée de moineaux? Des primates. Les gorilles, c'étaient nous.

L'abbé s'est tu. Aucune leçon ne fut donnée. Un peu plus tard, le dictionnaire à peine ouvert, j'ai su ce qu'étaient des guenilles.





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