vendredi 27 janvier 2012

fast food


Je suis inapte au roman de gare, où s'enflamment capes, épées, femmes passionnées, prêtes à traverser des déserts, héros aux destins sublimes, aventures extraordinaires.
Pour peu que l' on soit désoeuvré, le roman de gare mise sur notre enthousiasme, notre crédulité, et notre goût du drame. Ma brève ne requiert pas ces qualités. Pour cause. C'est une brève de fast food.

J'avais faim. Peut-être pas assez? C'est là qu'il est entré, un jour de fin juillet, pendant ma pause.
A peine m'est-il tombé dessus qu'il devenait suspect. Beaux hasards rassemblés, mais circonstances favorables... mes éclairs amoureux ont toujours dégonflé, comme un soufflé, quand elles ne l' étaient plus. Longtemps, je n'ai guère su quel genre d'homme me plairait. J'ai pourtant vu, et vite, ceux qui ne conviendraient jamais. Pour les choses de l'amour, mon intuition est frelatée. Je lui accorde moins de crédit qu'à un bon de loterie. Il faudrait se laisser aller. Au bout de quelques jours, je décortique.
Cette fois là avait moins duré. J'ai commandé. Je me suis installée. Il s'est assis juste en face. Je l'ai bien regardé. C'était possible. J'ai mangé. Possible, il me semblait. D'y penser me faisait du bien. Mais je me suis levée, et j'ai débarrassé. Je n'ai pas su si je n'avais raté personne, ou si j'avais loupé quelqu'un.
Ce jour là, au fast food, je n'ai pas cru au coup de foudre.

Pas plus qu'à la diététique.

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lundi 23 janvier 2012

jeudi 19 janvier 2012

36 j'ai peur

Presque quatre ans.
A l'approche du 23, j'ai toujours peur. 
Ce n'est pas un anniversaire, c'est pourtant le mot qu'on emploie. Les années précédentes, ce jour là tombait bien. La première fois était un vendredi. On avait fait craquer l'école. La demande était légitime. Nous n'avions rien fait de spécial, que rester entre nous. Tous quatre ensemble, tranquilles, regroupés dans mon lit. Croissants, musique et sucreries. Il faisait froid, nous étions à l'abri. Les deux années suivantes, samedi, dimanche, nous avons fait la fête. Remplir l'appartement. Les amis qui passent en désordre, les galettes. Du vin, des blagues, du bruit. Rien que de la douceur.
Cette fois c'est un lundi. Pas d'échappée possible un jour aussi banal.
J'ai peur. Je n'ai pas peur du souvenir, pas même de ce jour là. J'en recherche, avec soin, les détails, dans leurs moindres recoins. Chaque fois, il en apparaît d'autres. Hier, il m'est venu qu'allant le voir, à l'exception des voyants des machines, la pièce était éteinte. A quoi bon laisser la lumière. En rentrant, nous avions voulu prendre des packs de bière, pour mieux passer la nuit. Mais tout était fermé. Nous avions bu le vin qu'il nous restait. Trois bouteilles, sans ivresse, jusqu'au matin, dans l'attente du réveil des petits. Ça, je m'en souvenais. 
Il n'arrive rien les lundis. J'attends encore, malgré moi, stupidement, un retour. Une résurrection. Des retrouvailles. La joie des gosses qui ont grandi. Notre famille entière, à table. Il ne reviendra pas. Il y aura encore des jours vides. Des 23. Lundi, il ne sera pas plus mort que la veille, ni moins que le lendemain. J'ai peur quand même. Ce jour là bien plus que les autres, pour lui, rien ne changera. Me dire, une fois de plus: 
Tant pis, je continue sans lui.

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mercredi 18 janvier 2012

2012






effleure l'image pour agiter les bananes




lundi 16 janvier 2012

clearblue

Montre en main, elle avait attendu. Pour une fois, elle avait respecté le mode d'emploi . Simple. Trois minutes. Elle s'était dit c'est le temps d'un oeuf à la coque. Trop long quand on connait le résultat. Les oeufs étaient toujours mollets. Ratés. Pas celui là. Tout de même une petite joie. Alors comme ça, moi aussi, je peux, et le coeur qui bat. 
Mais non, ce n'était pas si drôle que ça.
Quand c'était arrivé, elle l'avait su. Senti. Bzzz, un petit vibrato, au creux de l'abdomen, et c'était fait. L'image qu'elle en avait, c'étaient deux arcs, symétriquement superposés, comme les figures mathématiques, un petit temps de fonte, et clic, refermés. En machuré, l'intersection, piégée.
C'est pour la forme qu'elle avait vérifié.
Voilà. On pisse sur une baguette, on attend trois minutes, et on obtient un trait. Bleu. Un peu flou au début, puis bien net. Tu parles d'une surprise. J'en veux pas de ce truc là.
Et le corniaud, où est-ce-qu'il est ? Sourire niais, "pas fait exprès". Ben oui. Bordel, je t'avais dit. Je règle ça, et je me barre. Tu vas voir, t'en entendras même pas parler. Je t'emmerde. Espèce de connard.

C'est ce qu'elle avait fait. Les gosses, ce serait pour plus tard.

vendredi 6 janvier 2012

gorilles



Mes enfants n'iront pas au caté. Allez savoir pourquoi, ils ne l'ont pas demandé. J'en ai des souvenirs flous, de l'enfance à l'adolescence. L'arrivée au lycée, ouvrant bruyamment les choix, mit un terme à ces rendez-vous.
Mon père est mécréant, c'est toujours, en tout cas, ce qu'il nous a dit, malgré sa mère bigote. La messe était faite pour les femmes. Le catéchisme, il s'en foutait, mais laissait faire. Ma mère, pourtant peu pratiquante, ne doutait pas de son utilité.
Je n'en ai guère souffert. Dans mon village, le catéchisme n'avait aucune rigidité. Petite, il occupait mes jeudis, avant l'association sportive. On passa des étapes, assez peu formalistes, jusqu'à la communion, préparée en week-ends collectifs, deux, ou trois. J'y eus mes premiers émois, bien loin du sacrifice et de l'abnégation. Pour le péché, ma grand-mère se chargeait, chaque été, de ma formation. Quant au reste, tout se passa, il me semble, dans la joie.
Dans la première période, on y faisait à peu près rien, à part manger des bons gâteaux. Ceux de la mère Collot, qui occupait, dans la descente, une maison minuscule. On y montait par trois marches. La bicoque donnait sur la rue, pincée à cet endroit par une autre masure, qui bizarrement contenait la cuisine. Madame Collot portait un chignon bas, gris comme sa devanture. Avant de servir le goûter, elle nous lisait les évangiles, très doucement, comme on lit des contes pour enfants. Son mari rabougri traversait en silence, alimentait le poêle à bois. Rien de triste dans tout cela. Après, on bricolait. Bien mieux, on recyclait. Filée, la chaussette Dim ressuscitait, et sanctifiée, ornait, au terme du trimestre, armée de fils de fer bien ou mal inspirés, (Dieu, ou l'Enfer?) le bureau de l'abbé. L'abbé Viard était respecté. Sa taille et sa minceur, sous l'habit, lui donnaient de l'allure. Personne ne disait curé. Les jours de confession, il écoutait, assis dans son fauteuil, nos histoires de monnaie pas tout à fait rendue, de triche à la dictée, ou d'âneries domestiques imputées, lâchement, aux cadets. Puis il posait sa main, à peine, sur notre tête, et pardonnait. C'était le meilleur moment, qu'on ait confié, ou inventé :
_« Je te bénis .
_Merci...Amen. Je peux y aller? »
Un jour, justement y allant,  ventre à terre, je suis tombée, trop fort, dans les graviers. Mes deux genoux me faisaient mal, les cailloux s'étaient imprimés. Si profond, que c'était dur de les regarder. Il s'en était occupé,et pour la première fois, j'ai vu de l'eau oxygénée. Petit miracle! Ça faisait de la mousse, sans brûler.
Ma mère, croyante, mais pas obscurantiste, m'en donna en riant l'explication chimique.
« Tu pourrais en acheter?»
Je me souviens du Notre Père, appris par coeur, et recopié, aux feutres, sur du carton. A chaque lettre, une couleur. On remplissait les boucles, et les O s'ornaient de pétales. J'ai revu, il y a quelques années, au fond d'un placard familial, la prière, dans son cadre doré. Rainbow flag. En ces temps, le barbu était plus ouvert.

Le jeu des souvenirs est parfois surprenant. Gentils enfants, vieille dame dévouée, honnête curé, douceur, candeur, bonté, bref, le meilleur. Hier, sur l'écran noir et blanc, au détour d'un mur de calcaire,  m'est apparue une chose énorme, brutale, obscène, que le temps avait enterrée. Coup de canif dans le décor.
C'était le début du printemps. Je crois que nous avions, tout au plus, sept, ou huit ans. Arrivés en avance, on s'était regroupés, pour filer au lavoir dans le quart d'heure vacant. Longeant la cure, on s'est arrêtés net. Un homme était assis, au bord d'un pilier de l'église. 
Nous nous sommes avancés. Un homme? Autour de lui, des paquets sales, auxquels il était adossé. Les yeux mi-clos, il se chauffait au soleil. Formant un demi-cercle, nous nous sommes approchés. Sans bruit, de plus en plus près. Penchés au dessus de lui, le rendant prisonnier.
Vieux? C'est difficile à dire. Tanné. La peau des joues craquelée. Grotesque. Noir? Marronnasse. Attifé comme un singe. Pull crasseux laissant voir le torse, guêtres baillantes, mitées, détricotées, nouées haut sur les jambes qui se tenaient à peine d'un pantalon taché, ruiné. Chaussures béantes, doigts de pieds. Chaussettes effilochées, ficelées sur les bras. Dégueu. Pouilleux. Pieds cornus. Miteux. Misérable. Qu'il fût nu n'aurait pas été pire.
Il l'était. Il n'y eut pas de coup d'envoi, mais le silence ne dura pas. 
On a d'abord un peu gloussé. Puis c' est parti tout seul, tous, en simultané. Passés en un éclair du rire, aux cris, aux hurlements. A  l'hystérie. Certains sautant sur place, déchaînés, bras levés, d'autres, hoquetant, éructant, corps pliés, faces déformées, d'autres encore, furies, glapissant, allant , venant sur les côtés, se frappant la poitrine, dansant tels des damnés. Une meute.
Combien de temps? Quelques minutes. Assez pour alerter l'abbé, qui gardait, pour nous accueillir, portes et fenêtres ouvertes. Flairant un fait anormal, il courut pour nous disperser. Une volée de moineaux? Des primates. Les gorilles, c'étaient nous.

L'abbé s'est tu. Aucune leçon ne fut donnée. Un peu plus tard, le dictionnaire à peine ouvert, j'ai su ce qu'étaient des guenilles.





jeudi 5 janvier 2012

brève de comptoir

le jus de ce matin: la fille de la boutique d'en face et un habitué.

_Vous faites quoi?
_Je suis psy.
_Ah.
_Eh oui.
_Ça ne doit pas être facile dites donc.
_Pourquoi?
_Faut pas se tromper dans ce métier.
_???
_Ben oui, si vous vous trompez, ça peut être pire.
_Comment ça?
_Ben je veux dire, vos clients, quand ils viennent, c'est qu'ils ne vont pas bien.
_En effet.
_Et si vous vous trompez, y en a qui se suicident?
_Heu...je suppose que ça peut arriver.
_Ça ne doit pas être facile.
_......
_Ah mais attendez, psychiatre ou psychologue?
_Psychiatre.
_Ah oui, c'est pour les dingues. Les psychologues c'est pour ceux qui ne vont pas bien, c'est ça hein?
_En quelque sorte.
_Les psychiatres, ils donnent des médicaments.
_Oui, si c'est nécessaire.
_Et les psychologues, parfois, ils hypnotisent.
_Certains le font.
_Oui, ils font ça pour remonter le temps, c'est pour trouver ce qui ne va pas, c'est ça hein?











_Heu..je vais y aller.

mardi 3 janvier 2012

un aller retour

le trois, la femme du sept
Ce matin, j'étais assez fatiguée. Les brumes de l'avant veille, souvenirs encore frais des amis, vifs et gais, de musique, de champagne, un peu trop. Dans ma tête courait le tout dernier morceau, "Un soir, un chien". Une année qui finissait bien, une autre qui commençait, sans promesse, mais sans drame. Quelques ennuis viendraient, bien sûr, mais qui planaient encore trop haut.
J'étais très en retard, et la pluie menaçait. Dans l'escalier, pitié, ne rencontrer personne, surtout pas un voisin ,dont le regard, lassé, me reprocherait cette nuit d' agapes. Ouf, le rez de chaussée.
J'enviai, une fois de plus, l'étiquette qu'un nouveau locataire, plus décidé que moi, avait déjà apposée: "Pas de publicité".  Presque dix heures, et le facteur était passé. Cette fois ma boite débordait. Des tas de trucs colorés, en masse. Que des choses inutiles .Pour les faire disparaitre, j'attrapai la liasse de papier glacé. Epaisse, elle résistait, et il fallut sortir mes clefs. Un exercice pénible, quand on a mis ses gants, qu'elles sont au fond du sac. Tout ça pour des réclames. Foie gras, saumon, les promotions. Les prix cassés, avant qu'ils ne soient périmés. Déjà gavée, sans avoir déjeûné. Allez, c'est fait. Mais au fond de la boite, il restait une enveloppe. Ni adresse, ni mention. Elle n'était pas cachetée. Un livre, pas très épais. 
Ultime cadeau, glissé après la fête ? Alors... un ami discret ? Ceux d'avant hier étaient trop avinés. Un  homme oublié? Une leçon, jetée au matin, avec hargne, sur les usages en collectivité? Je vais savoir qui c'est, on me l'aura dédicacé. Mais rien. Ni au début, ni à la fin.
Un livre, dont j'ignorais le titre, l'auteur, et l'éditeur. Une erreur?
P. Larcher, "Marcher au jugé". Joli, le titre, mais un peu putassier. De quoi craindre le pire. Un ami, sûrement pas. Mais qui? J'ai parié mon billet que c'en était une, de leçon. J'ai pensé si ça se trouve, c'est même ce qu'on a écrit, dans les journaux, à sa sortie. La formule creuse qu'on vous assène, histoire de vous faire lire, ou tout au moins, acheter. "Une leçon de vie". Ha ha ha! De l'analyse transpersonnelle? Bah, je vais bosser. On verra ça. Ou pas...

le quatre, la caissière
Hier, journée de merde. A quatorze heures, Inès n'était pas là. Pas prévenu, comme d'habitude. J'ai pris sa caisse, je n'ai pas pu refuser. C'est un faux-cul, le boss, je le sais. Depuis cette sale histoire, j'ai peur de me faire virer. Marco, il est honnête. Mais il ne peut pas s'empêcher. Quand je l'avais vu entrer, je m'étais dit non, pas ici. Ce boulot, je le voulais. Piquer douze DVD, c'était beaucoup. Et il s'est fait gauler. J'ai dû insister pour payer.  Maintenant, je commence à comprendre pourquoi le boss m'a gardée.
J'ai fait ma caisse, j'ai pris le bus. Quand j'arrive à l'immeuble, je regarde toujours au dernier, pour voir s'il est arrivé. Marco n'était pas là. Histoire de faire traîner, j'ai acheté du tabac, mais il faisait trop froid.
J'ai pris le courrier, sans l'ouvrir, je sais ce qui tombe au mois de janvier. Il y avait une enveloppe, toute blanche, sans nom, sans adresse, et pas fermée. J'en ai sorti un livre. Autant dire pas pour moi. J'ai lu le titre, j'ai pensé à l'école: infinitif et participe passé. Tout de suite, je l'ai jeté dans la boite d'à côté. J'aurais bien pu aller sonner, expliquer, voilà, on s'est trompé, c'était sans doute pour vous. La femme d'en face,  elle lit beaucoup. Je la vois à la Fnac. Après, j'ai allumé la télé, et j'ai mangé. Marco n'est pas rentré.

le soir du trois, la femme du sept
..Le trois janvier, au travail, on s'ennuie. Personne n'appelle. J'aurais dû prendre ma journée. J'ai trié mon courriel, et j'ai lu le programme de mon prochain projet, qui m'a un peu agacée. Il était long, dix pages auraient suffi.
A midi, comme parfois, je suis partie avant qu'on vienne me chercher. Je me sentais un peu vide. Je suis allée prendre un café, chez le Gros. Il est bavard. J'ai sorti le bouquin, comme ça, pour le dissuader. Avant le premier chapitre, on pouvait lire:" A mon père". Au moins, c'était clair. Je ne fais pas toujours  le lien entre les citations du début et le contenu des livres. Souvent, c'est abscons. Dédier un livre à son père, ou à sa mère, c'est fréquent. Ils sont morts, d'ailleurs, la plupart du temps. Alors, à quoi ça sert? Ça sert pour soi, sans doute. 
J'ai lu la première page. Ça se passe en Espagne. Il fait très chaud, il est midi.Un homme  au bord d'une petite route, assis. Il n'a rien avec lui, juste un tout petit sac. C'est assez détaillé. Il est gêné par la lumière, il a les yeux plissés. Il ne bouge pas, il scrute, à ses pieds, le trajet des fourmis. Des cailloux gris, petits, concassés. Un bi-couche, sans doute. Je n'ai pas vu ça depuis longtemps. Maintenant, on fait des enrobés. Quand j'étais petite, il y en avait. L'été, au travers des cailloux, le goudron remontait. On en ramenait sous les sandales, ma mère râlait. Peut-être que ce livre, finalement, il me plairait.
J'ai payé mon café. Le Gros m'a dit "tu pars déjà?". Oui, j'ai des courses à faire. Je suis retournée travailler, et les heures ont passé.

 Le soir, cette fois, il pleuvait. En entrant dans le hall, passant devant les boites, j'ai repensé au livre, à l'homme, à l'immobilité. Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais je m'en suis débarrassée.
Dans la boite d'à côté.

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