samedi 10 décembre 2011

crétin de matou

La tristesse ne me sied pas au teint. Je le sais. Je suis cabot. En société, bien mieux que seule, j'ai un heureux caractère. J'ai appris à garder des moments sans témoins, que personne ne vient empêcher, et qui me sont nécessaires. Dans ces temps réservés, la peine, parfois, me saisit par surprise. Ces madeleines, servies par des innocents, me font l'effet d'un piège. Il en fut une, banale et minuscule, qui revint fréquemment. Un simple bâillement. Oui, c'était souvent.
Le bâillement sème la contagion. A moi, il donne envie d'une autre transmission. Une farce idiote, qui me plonge, quatre courtes secondes, dans la mélancolie.
On vous apprend, très tôt, qu'il est très impoli d'exposer ses tréfonds. En public, le baillement se réprime. En réunion, on serre les dents pendant l'inspiration, pour étouffer la vague, l'abandon qui appelle, aussitôt, l'étirement, et qu'on n'autorise qu'aux enfants. La main, portée devant la bouche, serait déjà un signe bien trop éloquent. La nuit, dans le secret du lit, c'est différent.

Longtemps, même dans l'obscurité, je n'ai plus su bâiller correctement.
C'était un jeu, avec lui. Avant moi, il le faisait avec son chat.
S'il se laissait aller, glissant le doigt dans sa gueule ouverte, il s'amusait de sa panique, refermant les machoires, d'y sentir quelque chose. Le chaton, affolé, grimaçait. Il ne savait que faire, mordre, ou recracher.
Quatorze années durant, j'ai pris la place du chat, quand par mégarde, je me laissais surprendre. Au réveil, il guettait mon réflexe. Et quand pinçant les lèvres, je me défiais de l'index, mon bâillement sortait en saccades, d'un bref rire étouffé, mais victorieux d'avoir anticipé. A ce jeu matinal, j'étais devenue forte, et vers la fin, il y eut bien peu de fois ou j'eus à mordre... cet idiot là.

1 commentaire:

  1. Un beau texte, bien ciselé, émouvant malgré le ton badin. Comme il doit être doux d'être aimé de vous.

    Fabien

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