dimanche 3 juillet 2011

Un thé sur le pont

"_Bonjour Madame.
_Entrez. Nous pouvons rester sur le pont, si vous voulez, il fait doux.
_Merci de m'avoir prévenue. Rien ne vous y obligeait.
_Oui, la question se posait.
_Ça ressemblait un peu à une convocation.
_C'en était une. Ce ne sera pas long.
_C'était quand? Que s'est-il passé?
_Le crash de fin septembre. Il en était.
_... Quand on prend fréquemment l'avion...oui...je me souviens de cet accident, mais je n'ai pas pensé à lui ce jour là, parce qu'il voyageait dans des plus petits appareils.
_Il suffit d'une fois.
_C'est drôle. Il ne semblait pas fait pour une mort violente.
_Vous imaginiez quoi?
_Un truc plus...un truc plus pantouflard... Excusez-moi...
_Non, je vois ce que vous voulez dire.
_Lui qui voulait sortir de l'agitation...
_ Je vous sers un thé?
_Merci, j'ai très soif. Vous vous êtes habituée à vivre seule ?
_C'est difficile au début, et puis oui, on s'habitue. Certains jours on ne s'habitue pas du tout.
_Oui, je sais.
_Non, vous ne pouvez pas.
_Détrompez vous. Cette chose là m'est arrivée aussi. J'étais plus jeune que vous.
_Pardon... Alors vous pouvez mieux comprendre.
_Mais vous avez raison, c'est sûrement différent pour tout le monde. Il vous manque beaucoup ?
_Oui.
_J'ai souvent pensé à lui. Je me disais que si il lui arrivait quelque chose, je ne le saurais jamais. Mais je l'ai su quand même.
_Vous voyez bien.
_Comment avez-vous trouvé mon adresse mail? Je pensais qu'il détruisait toute la correspondance, au fur et à mesure.
_ Oui, c'est sans doute ce qu'il faisait. Je suis retournée au Maroc la semaine dernière, pour mettre de l'ordre dans la maison. J'ai trouvé ceci dans la boite aux lettres. Votre mail était inscrit au dos du livret.
_Ah. Je l'avais envoyé au printemps. Il ne l'avait jamais reçu, le paquet s'était perdu. Je l'avais fait reprographier pour lui.
_Je pense qu'il aurait apprécié s'il l'avait eu.
_Il lui a plu; je lui en avais fait un autre exemplaire.
_Quand je l'ai ouvert, j'ai compris tout de suite.
_C'était facile... et vous le connaissez bien.
_ Je suis tout de même sa femme. D'ailleurs, ça ne vous a pas gênée.
_Vous m'avez fait venir pour me faire des reproches?
_Non. Les autres, vous comprenez, j'ai toujours su qui elles étaient. Vous pas.
_J'aurais sans doute fait comme vous. Vous m'avez dit dans votre mail que vous étiez surprise, mais vous aviez l'habitude, pourquoi surprise?
_Je pensais qu'il avait arrêté. Avant, j'étais très vite au courant, dès qu' il y en avait une. Je pouvais même anticiper. Cette fois, il a vraiment été discret.
_Il s'était engagé auprès de vous?
_Ça ne vous regarde pas. Mais.. oui, il a été discret.
_Parce qu'il ne voulait plus faire ça. En effet, il voulait s'arrêter. Il en parlait, il voulait changer de ligne. Il n'y voyait plus guère de sens. Il se sentait mal. J'avais du mal à le croire, parce je me disais qu'il recommencerait tant qu'il le pourrait. Et dans ce cas là, je préférais que ce soit moi.
_Il vous a raconté ses histoires? Vous faisiez quand même partie d'une collection... Ça ne vous a pas gênée non plus on dirait?
_Je me suis laissé dire qu'elle était bien, alors, non.  Il avait évoqué la dernière pièce, parce que je l'avais interrogé; il disait l'avoir quittée parce qu'elle voulait des gosses, et qu'il il ne s'y voyait pas. Il a employé l'expression "contre nature".
_Ah oui, celle là. Trente huit ans. C'était quand même un peu gros.
_Il disait qu'il l'avait laissée pour son bien. J'avais ricané....
 Il ne mentait pas tout à fait en se présentant comme un homme séparé. Il s'est quand même séparé des tas de fois...Je n'ai su qu' assez tard que vous partagiez encore son quotidien. C'est venu par étapes. 
Il m' avait dit qu'il avait toujours été infidèle. Il a vaguement parlé des autres. Il disait qu'avec le recul, il voyait cela comme une vie ratée. Je ne partageais pas cette lecture, mais c'était celle qu'il avait décidé de donner. Je ne sais pas s'il se rendait compte que ce qu'il me disait, c'était que j'entérinais son ratage. Il disait que ces histoires là n'étaient rien. Qu'il avait l'impression d'avoir tout survolé, et que vous l'aviez payé cher. Il y a une lettre où il parle de ça si vous voulez la voir...Attendez. Il y en a même plusieurs.
_C'est toute sa correspondance?
_Je l'avais assemblée au fil de l'eau. Il manque une grande part du début, je regrette. C'est la plus jolie partie, mais je ne l'avais pas enregistrée. Regardez, là, c'est autre chose. J'avais tout réduit à l'écran, en mettant toutes les pages les unes à côté des autres, et je les avais imprimées, des planches en série, comme des images. Pour voir ce que ça donnait. En noir, ce sont ses mails, en bleu, les miens. Je fais souvent des choses comme ça. La tonalité dominante vous fera une idée... Il me survolait moi aussi. J'ai apporté ça à tout hasard, réduit, c'est illisible, mais je ne voyais pas trop l'intérêt que vous lisiez .
_Non, en effet. Des photos de lui, sur la première page?
_Il me les avait envoyées.
_Ah oui, c'est vrai. Internet. Vous cherchiez un homme comme lui?
_Pas du tout ! Trop vieux ! Et il avait triché de six ans sur son profil ! Ça m'était déjà arrivé une fois le veuvage...comme vous...alors vous pensez. Il était gonflé votre mari. Quand nous nous sommes rencontrés, il a bien été obligé de rectifier. Il s'en est tiré brillamment, avec beaucoup d'humour et de simplicité. Ça m'avait beaucoup plu.
_Pardon...son profil?
_Ce qu'il mettait dans son annonce.
_Elle disait quoi?
_Qu'il était libre...qu'il croyait à l'écoute et aux rencontres, enfin, les conneries habituelles qu'on lit sur ce genre de site.
_Je ne savais pas qu'il pourrait faire une chose pareille.
_Mentir sur son âge?
_Non, ça, ça ne m'étonne pas du tout.
_Ah, Internet? Ça vous choque, pourquoi?
_C'est minable. Vous reprenez du thé?
_Oui, merci Madame.
_Vous pouvez m'appeler par mon prénom.
_Vous étiez Madame B... Non, ce n'est pas minable, des tas de gens qui se sentent seuls le font. Certains sont minables, mais ils sont minables dans la vie aussi. C'était sûrement plus pratique de faire comme ça pour lui.
_Pratique?
_Il disait qu'il était sous surveillance.
_Quoi d'autre?
_Que vous aviez toujours été complice. Mais que votre coupe était pleine. Comme pour beaucoup de couples soixante-huitards, qu'au début, c'était permis, et qu'après, ça c'est gâté.C'était si ringard que ça l'amour exclusif ? Vous avez eu honte de dire tout de suite que le jeu ne vous allait pas? Ou bien vous aviez peur qu'il parte?
_Un peu des deux. Je l'aimais de toutes façons. Il est parti une fois, mais pas longtemps.
_Il m'a raconté. Il s'était senti lâché, d'ailleurs, tout autour de lui. Il m'a dit aussi que quand il vous a épousée, il y croyait vraiment. Que vous aviez été la seule femme dont il avait été vraiment amoureux. Qu' il était très attaché à vous. Qu' il regrettait ce que tout cela était devenu.
_Que vous a-t-il dit d'autre à mon sujet ?
_Que vous lui faisiez payer ses infidélités.
_Comment?
_En étant ..casse pieds?
_C'est ce qu'il vous a dit?
_Pas tout à fait. Vous l'étiez vraiment? A votre place, j'aurais été...bon, allez... "Chiante" aussi. Mais il se sentait peut-être un peu seul, ou insatisfait. Vous étiez seule aussi... A part que vous êtes de gauche, c'est pour ça que vous vous êtes lancée dans la politique? Remarquez, vu la tendance ici, vous ne risquez pas de devenir maire. C'était bien La Rochelle?
_Je vois que vous savez tout.
_Non, justement, je ne savais rien. J'aurais bien aimé en savoir plus.
_Vous m'imaginiez comment?
_Comme une belle femme un peu aigrie. Et un jour, je suis passée devant chez vous, et je vous ai vue. Vous aviez l'air d'une grand-mère. Vous portiez un jean, et une marinière. C'est là que j'ai décidé de ne plus le contacter. Il m'avait dit que c'était à cause de moi s'il ne réussissait pas à s'en tenir à ses décisions. Il voulait devenir clean en quelque sorte. Faire des vrais choix. Moi, j'étais dans une période où je ne voulais pas en faire. Ça n'a pas été facile de ne pas le relancer.
_Pourquoi?
_Parce que je savais que ça l'arrangerait, mais que j'avais des doutes sur le fait qu'il s'y tiendrait.
_Ce n'est pas ça ma question. Quand vous m'avez vue, vous vous êtes dit quoi? Que c'était déloyal?
_Non. Je n'ai jamais trouvé ça déloyal. Chacun son sens moral. Et il se débattait bien assez avec le sien, c'était suffisant. Je me suis dit ce que je savais, que je n'étais pas à ma place, et qu'il ne m'en ferait jamais. Mais cette fois, je me le suis dit un peu plus fort.
_Qu'est-ce-qu'il vous apportait?
_Sa légèreté, entre autres. Il en serait sans doute étonné s'il pouvait nous écouter. Mais c'était à double tranchant. L'histoire du survol. Vroooooooooooooo.......SPLASH !!!!!! Excusez-moi. C'est nerveux.
_Et vous, vous lui apportiez quoi?
_Vous le savez bien. Bon, d'accord, si vous voulez l'entendre... un peu d'oxygène dans l' angoisse vespérale. De toutes façons, il ne voulait rien de plus. Rassurez vous. Je n'avais aucune nouvelle depuis longtemps.
_Et pour cause. Vous avez sans doute rencontré quelqu'un d'autre depuis?
_Non....ça viendra. Est-ce-que je peux jeter un oeil en bas?
_Vous n'étiez jamais entrée?
_Si, mais à ce moment là, je ne savais pas que vous habitiez là. Et les travaux n'étaient pas faits.
_Vous êtes venue souvent?
_Non.
_Qu'est-ce que vous voulez voir ?
_Lorsqu'il avait décidé de refaire l' intérieur, il m'avait demandé mon avis... Je veux juste voir ce que ça donne."



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