dimanche 12 juin 2011

antoine et antoinette. volet 1.


Notre histoire recommence dans un train. 

La contrôleuse rêve d'une maison. Du pont de chemin de fer, à plusieurs reprises, elle l'a remarquée . Située sur un terrain arboré,  elle n’est pas visible depuis la route. Devant l'entrée, la boite aux lettres déborde de journaux; elle indique un nom, et celui d'une société.


Le portail n'est pas fermé. Elle emprunte un escalier envahi pas les herbes sèches.  Il fait chaud. A mi-pente, elle découvre la maison, ouverte aux quatre vents. Elle est abandonnée depuis sept ans. Un promoteur l'a acquise, dans le but d'une opération immobilière. Il a échoué , la maison est toujours là.


La glycine couvre la pergola, et mange la lumière des pièces du rez de chaussée. Portes et fenêtres ont été détruites, il est facile d'entrer. La vaisselle est encore dans la cuisine. Des brocanteurs auraient pu passer, faire leur razzia pour les vide grenier. Mais tout est là, dans un incroyable chaos. Au rez de chaussée, les meubles, dont certains ont dû être beaux, les livres, les équipements..A l'étage, les lits, renversés, les matelas, éventrés. Dans la première chambre, deux portraits noir et blanc, dans des cadres ovales, encore fixés aux murs. L'accumulation de vêtements, poussettes, appareils ménagers hors d'usage témoignent de plusieurs occupations temporaires, et sans aucun doute, illégales. Et un animal, qui a élu domicile.


C'était notre maison. 
Nous n'avons sans doute pas eu d'enfants, pour que personne n'ait voulu prendre nos affaires. 
 Le sol est jonché d'une épaisse couche de papiers, de livres....une invraisemblable quantité de  documents, pour certains encore classés, pour les autres, éparpillés. C'est difficile à croire.


Je m'appelle Claire. Je suis née en 1919, et morte en 2004, dans cette maison, à proximité de Lyon. J’étais actrice. J'ai connu mon premier grand succès dans un film de Jacques Becker, Palme d'Or au festival de Cannes en 1947. 
L'intégralité du dossier de presse du film témoigne de cette réussite. Les articles ont été découpés, et collés au verso de feuilles ronéotypées. Pour la plupart de ces feuillets, il s'agit de duplicatas de courriers envoyés par son mari, dans le cadre de son travail. Le permis de conduire de sa soeur traîne dans une des chambres du haut. Elle lui ressemble. Elle aimait les chats. Une lettre d'un ami à son mari parle d'une persane qu'elle lui avais donné, et qui a eu trois petits. Il aimerait qu'elle lui envoie son pedigree.




Je m'appelle Jean-Claude. Je suis né en 1901, mort en 2001, au même endroit. En tant que réalisateur, j'ai fait quatre films. J'ai été scénariste pour Abel Gance et Didier Decoin. J'ai également conçu et mis en scène trois pièces de théâtre. 
La contrôleuse a ramassé son passeport.Une partie des dossiers est encore intacte. Ces chemises cartonnées contiennent, pour leur majorité, des courriers présentant les films, dans le but de les faire distribuer. Beaucoup d'échanges avec les républiques africaines. Cameroun, Gabon, Congo...Son film semble avoir connu un grand succès là-bas. Ces pays en ont acheté les droits. Pour ça, il a fondé une société de distribution. Le Congo semble n'avoir jamais versé les droits promis. De nombreuses lettres de réclamations ont été adressées à son Ministère de la Culture.

Il a été moins facile de vendre le film en Europe. 1954. C'est l'histoire d'un instituteur, en Afrique. Malgré une critique élogieuse d'André Bazin, jointe à l'ensemble des demandes, on ne trouve que des refus. Armand Jammot, notamment, a décliné sa proposition pour les Dossiers de l' Ecran. Une lettre à François Mitterrand. Dans d'autres classeurs, on trouve des journaux de tournage. Sous les photos noir et blanc des plans principaux, il a noté ses commentaires. Il a également consigné les factures des pellicules utilisées. Les scénarios des films, ceux qui ont été tournés, et ceux qui ne l'ont pas été. Des classeurs sur les personnages d'une prochaine pièce, historique, avec les livres qui les ont alimentés. Page par page, il a collé des dessins, des portraits. Les images des séquences. Plusieurs manuscrits, en versions corrigées, et non corrigées. Un projet de téléfilm, en six heures.
Et des lettres, des tonnes de lettres, dactylographiées, en dizaines d'exemplaires. Des photos de famille, le contrat de mariage, les relevés d'identité bancaires, les factures d'électricité...Les actes notariés.
La contrôleuse est passée plusieurs fois. Aujourd'hui, accompagnée, elle y retourne, pour prendre  le reste de ce qui pouvait être sauvé. Il va falloir trier, on ne peut pas tout emporter.

Nous visionnerons les films, trouvés sur place, enregistrés sur des cassettes VHS. Ordonner ce qui peut l'être, avant de confier ces documents aux archives? Je crois qu'elle aimerait acheter cette maison.....
C'est étrange de rentrer dans des vies. On se demande ce qui s'est passé. Nous sommes romantiques. Déjà attachés... empathiques. Deux vies de travail, consacrées au cinéma français...dans cet état? Pourquoi, que leur est-il arrivé? Il faut pénétrer ces dossiers.

C'est parti. Et là, ça va se gâter. Vous n'imaginez même pas ce qu'on va trouver.

prochain épisode....si j'y parviens...."La croisade de la crotte de bique"

2 commentaires:

  1. C'est fou cette plongée dans l'intimité de ces personnes qui ont tout ouvert pour qu'on entre dans leur vie, leurs souvenirs, comme pour écrire une nouvelle histoire et les faire revivre...
    Faut continuer cette investigation/intrusion...
    P

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  2. j'espère bien tout de même qu'il ne faut pas être mort pour avoir la chance être investigué.

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