jeudi 7 avril 2011

au lycée horticole

Seize ans, à peu près, je ne croyais plus  à l'école. 
J'étais déjà lassée. Mon sens critique,  balbutiant, avait décrété, bêtement, que des enseignants, je ne recevrais plus que des choses appliquées. Le reste, j'estimais pouvoir m'en charger. Cette vision m'arrangeait, et je n'avais que faire de la suite. J' y étais donc allée, non pas par rébellion, mais plutôt par paresse. 
J'entrai au lycée horticole.
Je regrettai bien vite mon choix, mais ne pouvais reculer. L'honneur, l'amour propre, et puis allez, la dignité.

Là bas, dans les villages, des fagots, pieds dans l'eau, étayaient les façades en gerbes colorées, attendant le tressage. C'était un trou humide, où poussaient les osiers. Les saules y étalaient,  tout au long des ruisseaux, leurs lignes rouges, vertes, cuivrées, qui viraient au pastel, l'hiver, teintées de nuits givrées.

C'était un internat. La première fournée, qui venait de loin, rentrait le dimanche, et l'autre, plus chanceuse, le lundi matin. Les pions s'en foutaient bien, se contentant d'un seul appel, à huit heures, après le petit déjeuner.
Les profs, ne sachant que faire des élèves, qu'ils tenaient pour des cons, les occupaient dehors, à l'exploitation. Pour la majorité nos leçons consistaient, toute l'année, à bêcher, piocher, désherber, nous préparant aux tâches banales, mais réputées essentielles, qui nous feraient embaucher: un CAP suffirait. Tout au plus, un brevet. Pour s'initier, _ailleurs_, à la taille, aux greffons, et à l' hybridation, il fallait prouver, mais à la sueur, sa motivation. 
En classe, je m'ennuyais aussi, sauf en cours d'Anglais. La pauvre femme, ronde et rousse, la peau laiteuse, s'appelait Peggy. Tout le monde, c'était cruel, profs compris, lui modifiait une voyelle. Mais en Anglais, le clou n'était pas elle. Champi la rendait folle. La tête ébouriffée, Champi avait grandi trop vite. Corps d'homme, visage de gosse. Champi, pourtant bien bâti, était spécial. Ses oreilles étaient molles. Placé devant, il écoutait en tripotant, innocemment, ses pavillons. Puis, en la regardant, les pliait soigneusement, et  les bourrait, en entier, dans ses orifices. Personne ne résistait.
"_Sortez."
La classe était au rez de chaussée. Il patientait dans la cour. Le retour au calme avéré, il poussait la fenêtre, qu'un autre cancre avait débloquée, et sautait devant le bureau, bras et jambes écartés.
_"Taaaaaaa  GADA!"
Là, le cours était terminé.
Il était bon acteur, même en arts dramatiques. En pépinière,  il enchaînait ensuite à la serpette, en massacrant, en travaux pratiques, tout ce qui se trouvait devant lui.
_"Vous crèverez tous bande d'enfoirés!"
Le Surgé, militaire réformé, boitait bas. Il piquait d'horribles crises, qu'il passait sur les plus fragiles. On l'appelait Cochinchine. Il s'en prenait à lui, exerçant son sadisme. Chacun savait là bas qu'il aimait  la morphine. J'aimais beaucoup Champi, qu'on prenait pour un abruti. Il était si gentil, qu'il pleurait aux malheur des autres, même les plus petits. Toujours collé, il ne rentrait jamais chez lui. Ses parents s'en foutaient. Pourtant, il me confiait qu'à Dijon, il connaissait une fille qu'il trouvait belle. Pour elle, dans un coin du dortoir, il cultivait des orchidées. Cochinchine les avait confisquées.

Le mercredi après-midi, nous avions quartier libre. Je traversais la place, pour rendre mes visites. J'en faisais deux, dans l'ordre. Je saluais d'abord le monument au mort,  agrémenté, sur trois faces, d'un A cerclé de noir .  Qui pouvait bien oser?
Tout près, c'était Culmont Chalindrey. Tous ceux qui prennent le train y ont subi l'arrêt. Il n'est pas touristique. Courant continu, courant alternatif. Une demi-heure, au mieux, pour passer la frontière du réseau électrique. Mais on y lit encore, au dépôt, Proudhon, Bakounine, pire encore, Bonanno. Là-bas, les préférés des cheminots. Le type que j'allais voir en était. On me l'avait présenté. Sec, rabougri, avant de me saluer, il avait demandé:
"_Elle a de la couleur?" 
Le pote avait dit oui.
_"Alors pour moi, ce sera noir."
Il  avait ouvert des bières, et mis Léo Ferré. Plus tard, pas loin, ensemble, nous étions allés l'écouter. Il avait bien chauffé la salle. C'est curieux... là-bas, ceux qui braillaient le mieux, c'étaient les vieux.

A dix-huit heures, de nouveau,  le portail se refermait.

Pendant les pauses,dans le grand hall, une machine à café mélangeait les élèves, contraints, et les stagiaires, volontaires, qui logeaient à proximité.
C'est là que je l'ai rencontré, dès la deuxième semaine. Comme ses pairs, il était aspirant vannier. La trentaine. Sa mine sortait du lot. Il coupait ses cheveux très courts, et sur son jean, rien de violet ne dépassait. Tous les autres étaient cool. Il était juste calme.
Très vite, chez lui, chaque dimanche soir, j'ai fait étape. Sa chambre, petite, s'encombrait d'une bibliothèque, d'un étroit matelas, d'un réchaud au butane, et d'un ensemble haute fidélité.
A mon arrivée, il déroulait un tapis, et un duvet, qu'il emmenait au pressing, pour moi. Ennuyée, je lui disais: 
_"Ne t' embête pas ". Il se moquait:  
_"Il est trop fréquenté, je ne voudrais pas que tu tombes malade"
Ses yeux gris brillaient d'une malice qui resta, après lui, constante de mes fraternités. Il préparait du thé, et la nuit commençait. Je lui rendais son livre, qu'il remplaçait, ajoutant les cassettes qu'il m'avait composées. Plus tard, il réchauffait des patates. Nos discussions tranquilles couvraient tous les sujets. A part d'où il venait. De Lyon, ça, je le savais. Son parcours restait flou, mais je n'ai jamais insisté. Il s'absentait le week-end, dont il taisait les excès, mais que j' échafaudais. 
Il se trouvait, un peu, amoureux d'une élève, qui s'appelait Gabrielle. Au café du préau, il  chantait 
"Gaby, Gaby, 
tu devrais pas me laisser la nuit, 
j'peux pas dormir, j'fais qu'des conneries, 
oh Gaby, Gaby ..."
Timide, elle souriait. Je le charriais:
_"Vas-y.
_Elle est mineure, c'est pas légal".
Je pensais à son autre vie. 
Tout ce semestre, j' eus pour la première fois un véritable ami, dans cette intimité, exclusive, que nous offrait la nuit.

Un soir de février, je trouvai porte close. J'ai frappé un moment. Champi est arrivé. Encore collé, s' adossant au fond du couloir, Champi pleurait tout ce qu'il savait. 
_"Ben alors?
_ Il est mort . Comme Bon Scott. On va le dire à Gaby". 
Je n'ai rien voulu discuter. L'autre vie l'avait emporté, ADCD.

Ce soir là, j'ai dormi au lycée, mais bien avant huit heures, j'avais vidé mon casier. Sans lui, l' endroit perdait tout intérêt. Je n'ai pas versé une seule larme.

Pourtant, il le méritait. Ayant saisi, aussitôt, l'opportunité, je dois lui rendre grâce. J'ai pu, tout à la fois, quitter cet affreux bahut, rentrer chez moi, passer mon bac... sans y perdre la face.

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