vendredi 22 avril 2011

au trou, la suite

L'autre trou portait bien son nom. Il  parlait de richesse, de villas blanches, immenses, aux balustrades de stuc, perchées très haut, de courses automobiles, et d' une décapotable qui fit, avec Grâce, par dessus la falaise, le grand saut. 
Quatre, six maisons dans le hameau... Des fermes, un hôtel, et quoi...disons... un pavillon? Il bordait une nationale que craignaient oncles, tantes, parents, et surtout grands-parents. On surveillait le portail. On avait bien raison.  Parfois sur le goudron, on trouvait, tous à plat, belettes, chiens, chats, hérissons. Devant, pour se protéger, au delà d'un rectangle enherbé, s'étirait une haie au feuillage moucheté, qu'on rectifiait sans pitié, à la cisaille. 

La maison en cumulait trois. Axées, successives, développées au fil du temps, suivant une légère pente, qui les faisait rapetisser. Froid-chaud-froid. En haut, la première, à étage, une oeuvre de maçon en représentation,  parodiait un chalet. Mais sans le bois . Elle avait séduit mon grand père, qui dans les années vingt, avait quitté ses Grisons. Les Suisses, en un demi-siècle, avaient infiltré  la région, en quête de pâturages. Ils importaient leur secret. La pâte pressée les cooptait, organisait leur intégration. Dans l'Est, longtemps, grâce à eux, l'emmental resta du fromage.

On  entrait par la salle à manger, glacée même en été, réservée aux grandes réunions. Petits, on traversait en vitesse. Les buffets faisaient peur. Leurs portes, sculptées, découpaient, en gargouilles, des monstres grimaçants, qui gardaient le ravitaillement : sucre, (des tonnes) café, (et chicorée), chocolat (suisse, ah!), au cas où de nouveau, ils seraient là. 
On arrivait le samedi soir, au terme d'un voyage qui nous paraissait long. Ma grand -mère disait Les voilà!, posait son torchon, et nous serrait sur sa blouse. Une fois le portail bien fermé, et ayant fui les cerbères, on traversait la jonction, au carrelage épaufré,  laissant à gauche l'évier, à droite l'escalier, pour entrer dans l'autre maison.

Dans la cuisine, il faisait chaud. Là, c'était vraiment Monaco.

Je n'ai  pas vu marcher Pépé longtemps, et toujours en boitant. Allongé sur le canapé, jouant de la tapette à mouche, il appelait Mamie, et sans accent, Maman, et notre mère, Edli. Un reste d'Helvétie. Il était protestant, et se gardait de la messe, que sa femme ne manquait jamais. Pas bigote pour deux ronds, elle en tirait ce qu'il fallait. Elle était grosse, aimante, gentille. Lui  aussi. Quand on courait trop vite, dans la cuisine, ne pouvant plus nous attraper, avec sa canne, il nous faisait un crochet. Le mollet prisonnier, on sautait sur une patte.
Ils étaient fiers de leurs enfants, fils d'ouvriers à moitié paysans, qui crevaient leur plafond de verre. Elle, elle était bonne à l'école. Mais le jour du certificat, il y avait du travail aux champs. Elle n'en gardait pas de rancoeur. Les pleurs de la maîtresse n' y avaient rien pu faire.
Très vite on se mettait à table. 
Ma grand mère était sans manières. En dehors de Pâques et Noël, elle ne sortait pas la vaisselle. Mais des plats en inox, lapin à la moutarde (du clapier) ou canard à l'orange (zigouillé), versés, à la va-vite, débordaient sur la toile cirée. Les tartes, il en pleuvait toujours, deux, trois, quatre, au choix, et selon la saison. Pommes, quetsches, cerises, c'était toujours bon. Quand elle avait débarrassé, elle partait dans la grange, balançait les bons restes aux chats, demi-sauvages, et les mauvais au poulailler. Après, c'était le café, et la cuiller _à soupe_ de crème, qu'elle ramenait chaque lundi, dans un grand Tupperware jauni. Trois fois par jour, ma grand-mère se beurrait les artères.

Au fond de la cuisine, ouvrant une porte en verre dépoli, on descendait quelques marches, pour atteindre la dernière partie. Là, de nouveau, ça caillait. C'était la petite cuisine. Linge, cartons, bassines, meubles éculés, on y concentrait le merdier. En sortant, on retrouvait, du devant, presque l'équivalent. L'herbe était moins souvent fauchée, et la haie, délaissée, pêchait en régularité: c'était derrière. A gauche s'étendait le potager, qui aurait soutenu un siège. Lui, il était soigné. On y broutait les fraises sans se faire alpaguer.

Le dimanche, on allait voir les moutons. "La route! Attention!", il fallait la longer pour aller au verger. Encore valide, le grand-père nous accompagnait. Les fruits récalcitrants ne l'étaient pas longtemps. Enfiché sur une  gaule, ingénieuse invention, le choppe-pomme en avait raison. 
On s'occupait comme on pouvait, mais on ne s'ennuyait jamais. S'il faisait froid, on se vautrait. Le journal de Tintin s'entassait par kilos. Tous les numéros. S'il faisait beau, on couratait. Je ne crois pas qu'il y ait eu des jouets, à part quelques Legos, et un jeu de croquet qu'on sortait, l'été, pour dégommer les taupinières.
Quand tout le monde était là, on mangeait dans la pièce aux buffets. Le soir, les grands tapaient le tarot. Aux sous. Selon qu'ils avaient bu du petit lait, ou qu'ils étaient un peu saouls, Monaco était Monaco, ou Macao. Dans tous les cas, ça rigolait. 
Ces soirs là, Mamie avait la flemme. Les gosses soupaient à côté. Compote bouillante et coquillettes, dans du Duralex transparent, avec, versés dessus, des croûtons de pain chauds, bien luisants. On se couchait contents, trois par trois, dans deux grands lits en vis à vis, couverts d' édredons blancs. Quand ça pelait vraiment, elle nous montait des bouillottes. Couchés, enfin, pas très longtemps. Pour endiguer le froid, trampoline et polochonnade. Plus tard, lumière éteinte, si on s'était faits engueuler, la Vierge fluo menaçait; si on nous avait oubliés, elle restait rigolote....Après, on avait sommeil.


...C'est pour tout le monde pareil. Tous ces trucs là s'arrêtent. Les cousins se marient, les cousines deviennent bêtes. Je n'ai pas de mélancolie. J'y pense, de temps en temps.


Monaco. Chez nous, on parle encore des héros familiaux. L' arrière-grand-père avait sauvé des Juifs, passés à Bâle, planqués dans une citerne de lait. Preuve que la Suisse a changé. L'aviez-vous connue terre d'asile? Pépé traduisait pour les Boches, obligé, mais leur filait du lait coupé. L'arrière grand-mère était sénile, mais s'acharnait à tricoter. Quand elle dormait, la tante refaisait les pelotes, et au matin, la pénélope recommençait. Ma grand-mère, la plus forte, sans qu'elle l'eut passé, détenait le permis Poids-lourds. Cent mètres, et le type, assoiffé, l'avait arrêtée au café. Elle avait su patienter, et il l'avait diplômée. Quand un des Suisses était malade, c'est elle qui faisait les tournées. Il faut être robuste, pour porter les bidons de lait. Ça ou la crème, elle était cuite à soixante balais. Vous me croirez si vous voulez. Elle est morte deux fois. Une pour dire qu'elle y allait? Etre sûre qu'on vienne après? Tout le monde s'est déplacé. Puis, elle s'est réveillée, a demandé l'heure à l'infirmière. Le lendemain, elle s'est barrée en vrai. J'y ai pensé hier.

Les buffets? Ils ont disparu. Si  un collectionneur s'en souhaite, le design, s'il n'est pas pur... est à coup sûr helvète.

2 commentaires:

  1. C'est pour tout le monde pareil, joulie le biobio. A

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  2. après des heures de lectures incessantes de tes mots, que j'ai lus avec une tendresse délicieuse, une tristesse douce, un regret d'avoir besoin de ça pour apprendre à te connaitre (il n'est jamais trop tard) et une fierté pour celle que tu es, je me dis allez, 'faut vraiment aller te coucher, tu finis avril 2011 et tu files"... et là, je trouve cet article là, et c'est bon de lire ça, tu peux pas savoir à quel point. Merci de m'avoir présentée à mes grand-parents ce soir. un bisou mz

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