jeudi 28 avril 2011

faiences

vendredi 22 avril 2011

au trou, la suite

L'autre trou portait bien son nom. Il  parlait de richesse, de villas blanches, immenses, aux balustrades de stuc, perchées très haut, de courses automobiles, et d' une décapotable qui fit, avec Grâce, par dessus la falaise, le grand saut. 
Quatre, six maisons dans le hameau... Des fermes, un hôtel, et quoi...disons... un pavillon? Il bordait une nationale que craignaient oncles, tantes, parents, et surtout grands-parents. On surveillait le portail. On avait bien raison.  Parfois sur le goudron, on trouvait, tous à plat, belettes, chiens, chats, hérissons. Devant, pour se protéger, au delà d'un rectangle enherbé, s'étirait une haie au feuillage moucheté, qu'on rectifiait sans pitié, à la cisaille. 

La maison en cumulait trois. Axées, successives, développées au fil du temps, suivant une légère pente, qui les faisait rapetisser. Froid-chaud-froid. En haut, la première, à étage, une oeuvre de maçon en représentation,  parodiait un chalet. Mais sans le bois . Elle avait séduit mon grand père, qui dans les années vingt, avait quitté ses Grisons. Les Suisses, en un demi-siècle, avaient infiltré  la région, en quête de pâturages. Ils importaient leur secret. La pâte pressée les cooptait, organisait leur intégration. Dans l'Est, longtemps, grâce à eux, l'emmental resta du fromage.

On  entrait par la salle à manger, glacée même en été, réservée aux grandes réunions. Petits, on traversait en vitesse. Les buffets faisaient peur. Leurs portes, sculptées, découpaient, en gargouilles, des monstres grimaçants, qui gardaient le ravitaillement : sucre, (des tonnes) café, (et chicorée), chocolat (suisse, ah!), au cas où de nouveau, ils seraient là. 
On arrivait le samedi soir, au terme d'un voyage qui nous paraissait long. Ma grand -mère disait Les voilà!, posait son torchon, et nous serrait sur sa blouse. Une fois le portail bien fermé, et ayant fui les cerbères, on traversait la jonction, au carrelage épaufré,  laissant à gauche l'évier, à droite l'escalier, pour entrer dans l'autre maison.

Dans la cuisine, il faisait chaud. Là, c'était vraiment Monaco.

Je n'ai  pas vu marcher Pépé longtemps, et toujours en boitant. Allongé sur le canapé, jouant de la tapette à mouche, il appelait Mamie, et sans accent, Maman, et notre mère, Edli. Un reste d'Helvétie. Il était protestant, et se gardait de la messe, que sa femme ne manquait jamais. Pas bigote pour deux ronds, elle en tirait ce qu'il fallait. Elle était grosse, aimante, gentille. Lui  aussi. Quand on courait trop vite, dans la cuisine, ne pouvant plus nous attraper, avec sa canne, il nous faisait un crochet. Le mollet prisonnier, on sautait sur une patte.
Ils étaient fiers de leurs enfants, fils d'ouvriers à moitié paysans, qui crevaient leur plafond de verre. Elle, elle était bonne à l'école. Mais le jour du certificat, il y avait du travail aux champs. Elle n'en gardait pas de rancoeur. Les pleurs de la maîtresse n' y avaient rien pu faire.
Très vite on se mettait à table. 
Ma grand mère était sans manières. En dehors de Pâques et Noël, elle ne sortait pas la vaisselle. Mais des plats en inox, lapin à la moutarde (du clapier) ou canard à l'orange (zigouillé), versés, à la va-vite, débordaient sur la toile cirée. Les tartes, il en pleuvait toujours, deux, trois, quatre, au choix, et selon la saison. Pommes, quetsches, cerises, c'était toujours bon. Quand elle avait débarrassé, elle partait dans la grange, balançait les bons restes aux chats, demi-sauvages, et les mauvais au poulailler. Après, c'était le café, et la cuiller _à soupe_ de crème, qu'elle ramenait chaque lundi, dans un grand Tupperware jauni. Trois fois par jour, ma grand-mère se beurrait les artères.

Au fond de la cuisine, ouvrant une porte en verre dépoli, on descendait quelques marches, pour atteindre la dernière partie. Là, de nouveau, ça caillait. C'était la petite cuisine. Linge, cartons, bassines, meubles éculés, on y concentrait le merdier. En sortant, on retrouvait, du devant, presque l'équivalent. L'herbe était moins souvent fauchée, et la haie, délaissée, pêchait en régularité: c'était derrière. A gauche s'étendait le potager, qui aurait soutenu un siège. Lui, il était soigné. On y broutait les fraises sans se faire alpaguer.

Le dimanche, on allait voir les moutons. "La route! Attention!", il fallait la longer pour aller au verger. Encore valide, le grand-père nous accompagnait. Les fruits récalcitrants ne l'étaient pas longtemps. Enfiché sur une  gaule, ingénieuse invention, le choppe-pomme en avait raison. 
On s'occupait comme on pouvait, mais on ne s'ennuyait jamais. S'il faisait froid, on se vautrait. Le journal de Tintin s'entassait par kilos. Tous les numéros. S'il faisait beau, on couratait. Je ne crois pas qu'il y ait eu des jouets, à part quelques Legos, et un jeu de croquet qu'on sortait, l'été, pour dégommer les taupinières.
Quand tout le monde était là, on mangeait dans la pièce aux buffets. Le soir, les grands tapaient le tarot. Aux sous. Selon qu'ils avaient bu du petit lait, ou qu'ils étaient un peu saouls, Monaco était Monaco, ou Macao. Dans tous les cas, ça rigolait. 
Ces soirs là, Mamie avait la flemme. Les gosses soupaient à côté. Compote bouillante et coquillettes, dans du Duralex transparent, avec, versés dessus, des croûtons de pain chauds, bien luisants. On se couchait contents, trois par trois, dans deux grands lits en vis à vis, couverts d' édredons blancs. Quand ça pelait vraiment, elle nous montait des bouillottes. Couchés, enfin, pas très longtemps. Pour endiguer le froid, trampoline et polochonnade. Plus tard, lumière éteinte, si on s'était faits engueuler, la Vierge fluo menaçait; si on nous avait oubliés, elle restait rigolote....Après, on avait sommeil.


...C'est pour tout le monde pareil. Tous ces trucs là s'arrêtent. Les cousins se marient, les cousines deviennent bêtes. Je n'ai pas de mélancolie. J'y pense, de temps en temps.


Monaco. Chez nous, on parle encore des héros familiaux. L' arrière-grand-père avait sauvé des Juifs, passés à Bâle, planqués dans une citerne de lait. Preuve que la Suisse a changé. L'aviez-vous connue terre d'asile? Pépé traduisait pour les Boches, obligé, mais leur filait du lait coupé. L'arrière grand-mère était sénile, mais s'acharnait à tricoter. Quand elle dormait, la tante refaisait les pelotes, et au matin, la pénélope recommençait. Ma grand-mère, la plus forte, sans qu'elle l'eut passé, détenait le permis Poids-lourds. Cent mètres, et le type, assoiffé, l'avait arrêtée au café. Elle avait su patienter, et il l'avait diplômée. Quand un des Suisses était malade, c'est elle qui faisait les tournées. Il faut être robuste, pour porter les bidons de lait. Ça ou la crème, elle était cuite à soixante balais. Vous me croirez si vous voulez. Elle est morte deux fois. Une pour dire qu'elle y allait? Etre sûre qu'on vienne après? Tout le monde s'est déplacé. Puis, elle s'est réveillée, a demandé l'heure à l'infirmière. Le lendemain, elle s'est barrée en vrai. J'y ai pensé hier.

Les buffets? Ils ont disparu. Si  un collectionneur s'en souhaite, le design, s'il n'est pas pur... est à coup sûr helvète.

lundi 18 avril 2011

ce que veulent les gazelles

Mercredi, à midi, en sortant du travail, j'étais un peu étourdie. En fouillant dans mon sac, j'ai trouvé un paquet, que la veille, on m'avait donné. C'était un cadeau ...à manger.
Des cornes de gazelle. J'étais avec une amie. En prenant le café, nous les avons goûtées, une chacune. Je n'avais pas compté; comme il était gentil, le barman en a reçu une. Bien meilleures que celles mangées, il y a longtemps, en Tunisie. Peu sucrées, à la pâte fine et gaufrée. En rentrant chez moi, il en restait encore trois, pour mes petits, qui les ont aimées aussi. 
Voulant jeter le sac, j'ai trouvé autre chose.
Un petit carré doré, six par six, serré dans un petit film, noué d'une boucle de raphia, emprisonnant un pétale de rose. Peut-être celui qu'on offre, là-bas, aux filles, pour leur faire plaisir. 
Petit cadeau, mais long voyage. 
J'ai fondu, comme une fille, pour un savon glycériné, choisi, très loin, pour moi.

samedi 16 avril 2011

T, un demi

T, cinquante et un ans. Dix huit heures trente, Eden Rock.

_Salut.
_Je t'ai vue arriver sur ton vélo.
_Je me déplace comme ça.
_J'ai une voiture.

_T'habites où?
_A Saint Fons, à côté de mon job. Et toi?
_Derrière Fourvière.T'es locataire?
_Non, propriétaire. J'ai acheté un appartement. Il est mal foutu. 
_Ah bon?
_Il y a un mur porteur, entre la cuisine et le salon..On ne peut rien changer dedans, l'architecte, c'est un con.
_C'est toi le con, t'avais qu'à pas l'acheter. C'est quoi ton boulot?
_Technicien de maintenance pour une grosse entreprise d'équipement électrique.
_Ça te plaît? 
_C'est un boulot.
_T'es là depuis longtemps? 
_Trois ans.Avant j'étais à Perpignan.
_Et Lyon, ça te convient? Tu t'es fait des potes?
_Non, les amis, ça m'intéresse pas.
_Pourquoi?
_ Ça compte pas. Les vrais amis, ça n'existe pas.
_Ouah.

_Bon, qu'est-ce-que tu veux boire? C'est moi qui paye.
_Heineken.
_Tu bois de la bière?
_Oui, ça te gêne?
_Non...maintenant les femmes boivent de la bière en terrasse.
_Ben ouais, c'est bon.
_T'es une chiante?
_Non, j'ai l'air? Pourquoi t'es sur ce site? Tu m'as fais des mails mais t'avais jamais rien à dire.
_J'ai bien aimé quand tu m'as remballé.
_Ben oui, tu sais rien dire d'autre que alors ça va? je te paye un verre? Un mois que je lis ça tous les soirs. En plus, t'avais pas mis d'annonce.
_Quand même, je t'ai envoyé ma photo.
_Oui, t'étais en terrasse, et tu buvais de la bière. Pelforth.
_T'es une chiante.
_Non.
_C'est la photo qui t'a fait venir?
_Non, je l'avais balancée aussitôt.
_C'est pas sympa.
_Qu'est-ce-que tu voulais que j'en fasse? Que je l'encadre?
_C'était pour que t'accepte de venir boire un verre avec moi.
_Je t'ai dit vingt fois que ça suffit pas. dans tes mails, t'as rien dit sur toi, et t'as posé aucune question.
_J'avais un bon feeling.
_C'est de la connerie.
_T'es venue quand même.
_Oui, t'es ma clôture, j'arrête. Je t'ai dit que je reste juste une demie heure, t'es mon dernier rencart.
_T'as rencontré personne?
_Si, plein.
_Et alors?
_Alors, rien.
_Pourquoi t'es venue?
_T'as rien à dire, mais t'es tenace; je voulais te remercier. Bon alors, qu'est-ce-qui t'intéresse? Tu fais quoi quand tu travailles pas?
_J'aime bien les vacances à la mer.
_Où ça?
_Dans le Sud.
_Je pars en Bretagne cette année, puis sur la Méditerranée.
_C'est nul la Bretagne. Y pleut tout le temps.
_T'y es déjà allé?
_Non, mais je le sais.
_ Ah. Pourquoi t'es tout seul? T'es divorcé?
_ Oui, j'ai été marié dix ans. Ça n'a pas marché.
_Ah bon?
_Je suis stérile, elle voulait des mômes. On avait décidé d' entamer les démarches d'adoption, mais elle est partie. Après j'ai eu des histoires, par ci par là.
_Tu t'es fait à l'idée?
_Obligé.
_T'es seul depuis longtemps?
_Non, trois ans. Après j'ai vécu dix ans avec une femme beaucoup plus âgée que moi.
_Combien?
_Quinze ans.
_C'est rare.
 _Elle au moins, elle voulait pas de gosses, c'était trop tard pour elle. Aujourd'hui, elle est à la retraite. Je me suis séparé parce que moi, je bosse encore. On est trop décalés. La plage, c'est pas toute l'année.
_Et sur le site, maintenant, ça marche?
_Non, c'est compliqué. Cette fois je voudrais une femme de mon âge. Mais à cinquante ans, y a du dégât.
_Comment ça?
_Elles sont grosses, elles se laissent aller.
_Dis-donc, t'es gonflé. T'es parfait toi?
_Je dis pas ça, mais si elles veulent plaire, franchement, elles pourraient faire un effort.
_T'en fais?
_Je fais du sport.
_Y a que ça qui cloche? Qui t'as rencontré?
_ Trois femmes médecins. Je sais pas ce qu'elles me trouvent.
_Peut-être que tu leur plais.
_C'est pas normal.
_Pourquoi?
_Elle ont fait des études, pas moi. Ça ne peut pas marcher.
_On partage pas que ce qu'on a appris à l'école !
_Ouais, c'est vrai, mais elles gagnent plus que moi.
_Et alors, si elles te plaisent, pourquoi t'en profiterais pas?
_C'est pas normal.
_Ah. Tu te sens minable?
_Non, mais c'est ma fierté.
_Y a plein de femmes qui vivent avec des types qui gagnent plus qu'elles, elles ont pas honte.
_Oui, mais dans l'autre sens, là, c'est normal.
_T'es un macho, et ça t'encombre.
_Je suis pas macho. C'est le mec qui doit assurer.Elles veulent un gigolo.
_Tu pourrais bien t'en foutre, et prendre du bon temps.
_Ça se fait pas. Je suis ouvrier, ça marchera pas.
_Et pourquoi tu vises pas plus jeune?
_Plus jeunes, elles veulent un mec avec du fric.
_T'es mal barré. Bon, c'est l'heure, je vais y aller.
_Déjà?
_Je t'avais dit que je restais pas.
_J'aurais bien aimé.
_T'étais prévenu depuis le début. En plus j'ai fait des études et je suis architecte.
_Je sais.
_Mais tu m'as triée parce que je suis pas grosse et que sur le site, t'as vu que j'ai pas un gros salaire.
_Oui, c'est ça. Alors? On se revoit?
_Non.
_Pourquoi?
_Rien que pour ça, ça n'ira pas.


lundi 11 avril 2011

je déteste...

Les tripes. Leur corollaire, ce putain de feeling. Leur avatar:
 l'absence de prise de tête.


chuis cool, j'me prends pas la tête....


Moi si.

jeudi 7 avril 2011

au lycée horticole

Seize ans, à peu près, je ne croyais plus  à l'école. 
J'étais déjà lassée. Mon sens critique,  balbutiant, avait décrété, bêtement, que des enseignants, je ne recevrais plus que des choses appliquées. Le reste, j'estimais pouvoir m'en charger. Cette vision m'arrangeait, et je n'avais que faire de la suite. J' y étais donc allée, non pas par rébellion, mais plutôt par paresse. 
J'entrai au lycée horticole.
Je regrettai bien vite mon choix, mais ne pouvais reculer. L'honneur, l'amour propre, et puis allez, la dignité.

Là bas, dans les villages, des fagots, pieds dans l'eau, étayaient les façades en gerbes colorées, attendant le tressage. C'était un trou humide, où poussaient les osiers. Les saules y étalaient,  tout au long des ruisseaux, leurs lignes rouges, vertes, cuivrées, qui viraient au pastel, l'hiver, teintées de nuits givrées.

C'était un internat. La première fournée, qui venait de loin, rentrait le dimanche, et l'autre, plus chanceuse, le lundi matin. Les pions s'en foutaient bien, se contentant d'un seul appel, à huit heures, après le petit déjeuner.
Les profs, ne sachant que faire des élèves, qu'ils tenaient pour des cons, les occupaient dehors, à l'exploitation. Pour la majorité nos leçons consistaient, toute l'année, à bêcher, piocher, désherber, nous préparant aux tâches banales, mais réputées essentielles, qui nous feraient embaucher: un CAP suffirait. Tout au plus, un brevet. Pour s'initier, _ailleurs_, à la taille, aux greffons, et à l' hybridation, il fallait prouver, mais à la sueur, sa motivation. 
En classe, je m'ennuyais aussi, sauf en cours d'Anglais. La pauvre femme, ronde et rousse, la peau laiteuse, s'appelait Peggy. Tout le monde, c'était cruel, profs compris, lui modifiait une voyelle. Mais en Anglais, le clou n'était pas elle. Champi la rendait folle. La tête ébouriffée, Champi avait grandi trop vite. Corps d'homme, visage de gosse. Champi, pourtant bien bâti, était spécial. Ses oreilles étaient molles. Placé devant, il écoutait en tripotant, innocemment, ses pavillons. Puis, en la regardant, les pliait soigneusement, et  les bourrait, en entier, dans ses orifices. Personne ne résistait.
"_Sortez."
La classe était au rez de chaussée. Il patientait dans la cour. Le retour au calme avéré, il poussait la fenêtre, qu'un autre cancre avait débloquée, et sautait devant le bureau, bras et jambes écartés.
_"Taaaaaaa  GADA!"
Là, le cours était terminé.
Il était bon acteur, même en arts dramatiques. En pépinière,  il enchaînait ensuite à la serpette, en massacrant, en travaux pratiques, tout ce qui se trouvait devant lui.
_"Vous crèverez tous bande d'enfoirés!"
Le Surgé, militaire réformé, boitait bas. Il piquait d'horribles crises, qu'il passait sur les plus fragiles. On l'appelait Cochinchine. Il s'en prenait à lui, exerçant son sadisme. Chacun savait là bas qu'il aimait  la morphine. J'aimais beaucoup Champi, qu'on prenait pour un abruti. Il était si gentil, qu'il pleurait aux malheur des autres, même les plus petits. Toujours collé, il ne rentrait jamais chez lui. Ses parents s'en foutaient. Pourtant, il me confiait qu'à Dijon, il connaissait une fille qu'il trouvait belle. Pour elle, dans un coin du dortoir, il cultivait des orchidées. Cochinchine les avait confisquées.

Le mercredi après-midi, nous avions quartier libre. Je traversais la place, pour rendre mes visites. J'en faisais deux, dans l'ordre. Je saluais d'abord le monument au mort,  agrémenté, sur trois faces, d'un A cerclé de noir .  Qui pouvait bien oser?
Tout près, c'était Culmont Chalindrey. Tous ceux qui prennent le train y ont subi l'arrêt. Il n'est pas touristique. Courant continu, courant alternatif. Une demi-heure, au mieux, pour passer la frontière du réseau électrique. Mais on y lit encore, au dépôt, Proudhon, Bakounine, pire encore, Bonanno. Là-bas, les préférés des cheminots. Le type que j'allais voir en était. On me l'avait présenté. Sec, rabougri, avant de me saluer, il avait demandé:
"_Elle a de la couleur?" 
Le pote avait dit oui.
_"Alors pour moi, ce sera noir."
Il  avait ouvert des bières, et mis Léo Ferré. Plus tard, pas loin, ensemble, nous étions allés l'écouter. Il avait bien chauffé la salle. C'est curieux... là-bas, ceux qui braillaient le mieux, c'étaient les vieux.

A dix-huit heures, de nouveau,  le portail se refermait.

Pendant les pauses,dans le grand hall, une machine à café mélangeait les élèves, contraints, et les stagiaires, volontaires, qui logeaient à proximité.
C'est là que je l'ai rencontré, dès la deuxième semaine. Comme ses pairs, il était aspirant vannier. La trentaine. Sa mine sortait du lot. Il coupait ses cheveux très courts, et sur son jean, rien de violet ne dépassait. Tous les autres étaient cool. Il était juste calme.
Très vite, chez lui, chaque dimanche soir, j'ai fait étape. Sa chambre, petite, s'encombrait d'une bibliothèque, d'un étroit matelas, d'un réchaud au butane, et d'un ensemble haute fidélité.
A mon arrivée, il déroulait un tapis, et un duvet, qu'il emmenait au pressing, pour moi. Ennuyée, je lui disais: 
_"Ne t' embête pas ". Il se moquait:  
_"Il est trop fréquenté, je ne voudrais pas que tu tombes malade"
Ses yeux gris brillaient d'une malice qui resta, après lui, constante de mes fraternités. Il préparait du thé, et la nuit commençait. Je lui rendais son livre, qu'il remplaçait, ajoutant les cassettes qu'il m'avait composées. Plus tard, il réchauffait des patates. Nos discussions tranquilles couvraient tous les sujets. A part d'où il venait. De Lyon, ça, je le savais. Son parcours restait flou, mais je n'ai jamais insisté. Il s'absentait le week-end, dont il taisait les excès, mais que j' échafaudais. 
Il se trouvait, un peu, amoureux d'une élève, qui s'appelait Gabrielle. Au café du préau, il  chantait 
"Gaby, Gaby, 
tu devrais pas me laisser la nuit, 
j'peux pas dormir, j'fais qu'des conneries, 
oh Gaby, Gaby ..."
Timide, elle souriait. Je le charriais:
_"Vas-y.
_Elle est mineure, c'est pas légal".
Je pensais à son autre vie. 
Tout ce semestre, j' eus pour la première fois un véritable ami, dans cette intimité, exclusive, que nous offrait la nuit.

Un soir de février, je trouvai porte close. J'ai frappé un moment. Champi est arrivé. Encore collé, s' adossant au fond du couloir, Champi pleurait tout ce qu'il savait. 
_"Ben alors?
_ Il est mort . Comme Bon Scott. On va le dire à Gaby". 
Je n'ai rien voulu discuter. L'autre vie l'avait emporté, ADCD.

Ce soir là, j'ai dormi au lycée, mais bien avant huit heures, j'avais vidé mon casier. Sans lui, l' endroit perdait tout intérêt. Je n'ai pas versé une seule larme.

Pourtant, il le méritait. Ayant saisi, aussitôt, l'opportunité, je dois lui rendre grâce. J'ai pu, tout à la fois, quitter cet affreux bahut, rentrer chez moi, passer mon bac... sans y perdre la face.

lundi 4 avril 2011

tous

En prenant mon café, j'écoute les conversations. 
"Parmi tous les gens que tu as croisé, ton parcours, combien l'ont modifié ?"

Si on me posait la question, je répondrais sans hésiter: 


 TOUS

Inclus ceux qui m'ont trop rasée, dont je me détourne, pour les éviter.