dimanche 27 mars 2011

un nu orangé


Le troisième jour de mon veuvage, les appels s'enchaînaient. Il y en eu un que je n'attendais pas. 
"_Salut, c'est P, tu te souviens?
_Ah!
_Comment vas tu?
_...Bien".
L'homme, je ne l'avais pas revu depuis vingt ans.

Je l'avais rencontré autour d'une image, dont j'étais le modèle, bien peu identifable.
Je partageais alors ma vie avec un peintre, qui manquait trop de conviction. Pour preuve, il m'avait chargée, mollement, d'écouler sa mince production. Je n'ai pas de sens commercial. Parmi les dessins que j'étais censée vendre, il y avait celui-là, exposé dans un lieu banal, pas vraiment fait pour les artistes. C'était un marché du dimanche. Le petit format, au feutre, attirait l'oeil : il était chaud et gai.  
Il s'était approché. 
"_Je n'y connais rien en art, mais celui-là, il me plaît bien. Combien?".
Ce dessin, j'y étais très attachée. C'était mon préféré. J'en donnais aux badauds un prix exorbitant, faisant fi de la valeur du point, et de l' auteur, encore aujourd'hui, de la cote, grand absent. Mais à lui, je pus le céder.  Il m'était sympathique.
Il l'avait donc acquis, et nous avions longtemps discuté. Je l'avais invité chez nous, après, pour prendre un café. Il travaillait à l'usine, et poursuivait, en même temps, des études d'ingénieur. Il avait trente cinq ans. Il était sobrement habillé, portait une barbe brune, et suintait la curiosité. Très vite, on tissa l'amitié.
Nous nous retrouvions souvent, avec d'autres, pour boire des verres. Il avait peu d'à priori, apprenait vite, partageait bien, et se faisait, sur les choses, toujours en deux temps décalés, des opinions tranchées. En amateur, il photographiait. Il essaya, se penchant sur mon cas, de m'initier aux secrets du réflex, m'expliquant, patiemment, le pourquoi du temps d'ouverture, et comment faire avec la lumière. C'était trop compliqué, et je restai à l'automatique.
Il vivait à la Guillotière, dans un appartement... labyrinthique. Dix pièces sous combles, petites, avec cheminées, reliées par deux couloirs plusieurs fois coudés, droits, ou en biais. On n'en recomposait pas le plan, qui ne montrait aucune logique. Pour en sortir, il fallait chercher. Je l'enviais.
Un jour, il se trouva une copine, dont le frère était trisomique. Ensemble, nous fîmes un petit voyage. Un des plus drôles de ma vie. L'ado était subversif, et parla vite l'espagnol. A Barcenole, tout le monde s'appela Guignol. Qu'est-ce qu'on a ri. Les catalans aussi. Quand on sortait des restaurants, ils en grinçaient des dents.
Elle, métisse aux yeux fendus, apprenait le chinois. Elle préparait une thèse sur un auteur français, dont personne ne connait le nom. C'était une fille étrange, et à l'humour abscons. Quand je m'envolai pour Berlin,  elle le quitta pour le Japon.
A mon retour, j'étais perdue, et je n'avais plus rien. Il me sauva la mise. Diplôme en poche, il partait pour Paris, et sous-louait son appartement. Les conditions m'allaient : faible loyer, et une pièce à lui ménager. Il l'occuperait régulièrement, avec une japonaise poudrée, dont il était de quinze ans l'ainé. J'acceptai le marché, trop contente d'annexer ce lieu délirant.
Là-bas, des mois durant, je fis des fêtes à tout casser, pour me refaire un pied à terre. Mon logis avait du succès.
Nous nous croisions de temps en temps, mais n'avions plus rien à nous dire. Nos vies étaient trop différentes. Il travaillait beaucoup, moi peu, à la nécessité. Et puis, j'étais gênée. Ayant rasé sa barbe, il affichait un visage que je n'aurais pas soupçonné. Quelque chose était faux. J'en étais mal à l'aise, comme s'il m'avait longtemps trompée.
Ses passages se firent rares. Il dormait, avec sa poupée, dans la chambre noire. Je n'étais pas ménagère, mais là...les mots me manquent. Un effarant merdier. Je ne sais pas trop ce qu'ils y faisaient, mais j'entendais souvent des cris, comme si elle le battait.
Un jour, entrant pour y emprunter du papier,  je découvris, par terre, écrasé, à l'envers, dans son cadre, le dessin qu'il avait acheté. Le verre était cassé. J'étais blessée. Après tout, c'est moi qu'on foulait au pied. La fois suivante, entre deux portes, je lui exposai mon projet . Puisque il méprisait l'objet, et que moi j'y tenais, j'allais le récupérer. Bien sûr, je lui paierais.
Il me l'offrit... cinq fois son prix. Nous étions bel et bien fâchés.
Trois mois plus tard, il solda ses affaires lyonnaises, emportant l'oeuvre d'art, et je déménageai.

"_Comment vas tu?
_...Bien."

Il fut concis.
_Je t'appelle parce que je regrette. J'ai été mesquin. J'y ai longtemps pensé. C'était une belle période, on rigolait bien, mais c'est de toi dont je me souviens. Ce dessin, c'est toi toute entière, comme tu étais. Il t'appartient. Je t'ai trouvée sur l'annuaire. Je vais te l'envoyer. En échange, tu m'écriras ce que tu as fait ".
Deux jours après, il était dans ma boite, lissé, et bien protégé. Entre la feuille et le polystyrène, une lettre avait été glissée. Elle parlait de vitalité.
Le papier s'est auréolé. Je n'ai pas pu écrire ce qui m'était arrivé. Alors donc, ce dessin, il me ressemblait? 

Deux ans plus tard, je l'ai fait encadrer, et je l'ai installé. Quand je rentre chez moi, je lui jette un coup d' oeil tranquille, et amusé.

Partager

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire