mercredi 21 décembre 2011

lundi 12 décembre 2011

porto 2011















à la piscine d'Alvaro Siza

samedi 10 décembre 2011

crétin de matou

La tristesse ne me sied pas au teint. Je le sais. Je suis cabot. En société, bien mieux que seule, j'ai un heureux caractère. J'ai appris à garder des moments sans témoins, que personne ne vient empêcher, et qui me sont nécessaires. Dans ces temps réservés, la peine, parfois, me saisit par surprise. Ces madeleines, servies par des innocents, me font l'effet d'un piège. Il en fut une, banale et minuscule, qui revint fréquemment. Un simple bâillement. Oui, c'était souvent.
Le bâillement sème la contagion. A moi, il donne envie d'une autre transmission. Une farce idiote, qui me plonge, quatre courtes secondes, dans la mélancolie.
On vous apprend, très tôt, qu'il est très impoli d'exposer ses tréfonds. En public, le baillement se réprime. En réunion, on serre les dents pendant l'inspiration, pour étouffer la vague, l'abandon qui appelle, aussitôt, l'étirement, et qu'on n'autorise qu'aux enfants. La main, portée devant la bouche, serait déjà un signe bien trop éloquent. La nuit, dans le secret du lit, c'est différent.

Longtemps, même dans l'obscurité, je n'ai plus su bâiller correctement.
C'était un jeu, avec lui. Avant moi, il le faisait avec son chat.
S'il se laissait aller, glissant le doigt dans sa gueule ouverte, il s'amusait de sa panique, refermant les machoires, d'y sentir quelque chose. Le chaton, affolé, grimaçait. Il ne savait que faire, mordre, ou recracher.
Quatorze années durant, j'ai pris la place du chat, quand par mégarde, je me laissais surprendre. Au réveil, il guettait mon réflexe. Et quand pinçant les lèvres, je me défiais de l'index, mon bâillement sortait en saccades, d'un bref rire étouffé, mais victorieux d'avoir anticipé. A ce jeu matinal, j'étais devenue forte, et vers la fin, il y eut bien peu de fois ou j'eus à mordre... cet idiot là.

mardi 29 novembre 2011

salopards


_Maman!
_Oui ?
_Au bout d'un moment, les morts, y a bien plus que des os?
_Oui.
_Rien que ça?
_Oui, tu sais bien que le corps se décompose, et que ce qu'il y a autour des os est utilisé par le monde vivant.
_Tout le temps?
_Sauf si on a effectué un traitement, comme sur les momies, pour conserver plus de choses.
_Ah oui, c'est vrai.
....
_Est ce qu'on peut oublier les gens?
_Bien sûr.
_Les gens qu'on connaît?
_On peut les oublier momentanément, ou pour plus longtemps.
_Je veux dire après.
_Ah. Tu veux dire, est-ce qu'on finit par être oublié une fois qu'on est mort?
_Oui, c'est possible ça?
_Bien sûr, ça se passe comme ça pour la plupart des gens.
_Même si y a les tombes?
_Les tombes disparaissent un jour aussi.
_Pourquoi?
_Parce qu'elles ne sont importantes que pour ceux qui se rappellent qui a été mis dedans. Tes enfants, si tu en as, s'ils m'ont connue, se souviendront un peu de leur grand-mère. Mais leurs enfants à eux, ne me connaîtront peut-être pas du tout, ou très peu de temps.Ils n'auront pas grand chose à raconter sur moi. Alors imagine, leurs arrières-petits enfants , à eux, à force, ils ne savent même plus qui est dans la tombe, ils s'en moquent, alors la tombe disparaît aussi.
_Pourquoi?
_Parce qu'au bout d'un moment, plus personne ne veut payer pour une tombe dont ne sait pas qui elle contient.
_Ha ha ha!
_On peut toujours la revendre!
_Ha ha ha!
....
 _Ça vaut cher?
_ Ha! A vrai dire, en général on paye un loyer pour la place qu'elle occupe. Ça s'appelle une concession, cette place.Tu connais des gens qui payent un loyer pour rien? 
_Ha!! Ben non!
_Et quand plus personne ne se soucie de qui est dedans, on vire la tombe pour faire de la place.Ça te va?
....
_Il y en a qu'on oublie pas?
_Oui.
_Qui?
_Ceux qui ont inventé des trucs très utiles, ou qui ont écrit des livres essentiels, ceux qui ont enrichi notre connaissance du monde, ou laissé une grande oeuvre artistique, ceux là, on s'en souvient. Mais on se rappelle surtout de ce qu'ils ont laissé, pas vraiment d'eux, comment ils étaient vraiment, ça s'oublie, comme pour tous les autres. On n'oublie pas leur nom, mais souvent, ça s'arrête là.
_C'est tout?
_Ceux qui n'ont rien inventé, mais qui ont eu un rôle très important.
_Les présidents?
_Par exemple, ou ceux qui ont fait du bien à l'humanité.
_Comme qui?
_Ça me vient pas là...Ha ha ha!... je vais trouver... Ou bien ceux qui ont été tellement salopards qu'on ne peut pas les oublier.
_Ha ha ha!! Salopards!!

jeudi 24 novembre 2011

mange

_Papa, pourquoi y faut manger du poisson, alors que c'est pas bon?
_C'est pour avoir un gros cerveau.
_C'est pas beau.
_Ouais, t'as raison.

lundi 21 novembre 2011

micro trottoir

_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Et pis quoi encore?

_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Non.
_Pourquoi?
_Parce qu'il y a plein de femmes sûres qui attendent. Pourquoi poireauter?

_Monsieur! Monsieur!
_Pas le temps.

_Bon, je mets Non.


_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Nafout.
_Pourquoi?
_J'aime pas les femmes.


_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Oui.
_Vous n'êtes qu'une lopette.
_Pourriture.

_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Bah non.
_Pourquoi?
_J'aime que les mecs.
_Ah.

_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Je sais pas.
_Pourquoi?
_Ben faut être sûr.
_Sûr de quoi?
_Faut réfléchir.
_Bon j'ai pas que ça à foutre, moi. Au suivant.

_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Je pense.
_Combien de temps seriez vous prêt à attendre?
_Cinq ans, plus s'il elle me le demandait.
_Outch. Et si elle vous disait qu'elle ne sait pas combien de temps vous devez attendre?
_Qu'elle aille se faire foutre

__Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Oui, je pense que je pourrais, je pourrais même, je sais pas moi, cinq ans.
_Vous aussi?
_Oui, ça laisse le temps de se faire assez de meufs.

_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Plus jamais.
_Pourquoi?
_J'ai attendu cinq ans, je suis furax, elle est jamais venue.


_Monsieur, êtes vous capable d'attendre une femme que vous aimez et qui vous dit qu'elle n'est pas sûre?
_Oui.
_Même si elle ne vous disait pas de combien de temps elle a besoin?
_Oui.
_Alors vous êtes une sacrée lopette.
_Non, je suis pas une lopette. Si je l'aime, je sais ce que je veux, c'est tout, alors je peux attendre.
_Mais vous feriez quoi en attendant?
_Je vivrais normalement.
_Vous seriez capable d'attendre une pourriture ?
_Non.
_J'y comprends rien.  Pourquoi?
_J'aime pas les pourritures.
_Vous ne trouvez pas  pourri de demander ça à quelqu'un?
_Non , on a le droit de ne pas être sûre.
_Et si vous attendiez, je sais pas moi...tiens, cinq ans, et qu'au bout de cinq ans elle ne revenait pas? Vous auriez l'air fin non?
_Fin, je ne sais pas.
_Vous seriez furax.
_Non.
_Vraiment?
_Si je décide de l'attendre parce qu'elle n'est pas sûre, je sais que je prends un risque.
_Heu...Et si elle n'est pas sûre, qu'elle ne vous demande pas d'attendre parce qu'elle trouve ça pourri, enfin, si elle est pourrissûre, que ça la rend furax, vous l'attendez quand même?

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dimanche 20 novembre 2011

une pomme, tous les matins

« Je me suis réveillé à cinq heures, j'ai mangé ma pomme, et je t'ai attendue en lisant ».
Et s'il avait mangé une pomme, les choses auraient été différentes?

Pourtant, c'était bien commencé. Son deuil à elle était fini _elle l'avait décidé_, lui, sa rupture était apaisée. Ils s'étaient donc trouvés, puis choisis. Ils se félicitaient d'avoir pu patienter, et de leur exigence. Ils parlaient de leur chance, et découvraient, heureux, que leurs malheurs passés prenaient un sens. Leurs errements se recomposaient, et dessinaient une image. Elle y voyait un oiseau .
Leur amour s'esquissait. Une seconde vie se préparait, libérée de la question des enfants, déjà faits, et de l'économie du foyer. Un lien d'adultes, sans d'autres projets qu'eux-mêmes, et de multiples possibilités. C'était encore l'été. Elle pédalait, légère, à la sortie du travail, à midi, ou le soir, pour le cueillir. Elle se s'annonçait pas, réservant sa surprise. Il sortait, souriait, ouvrait les bras. Elle savait que chaque fois, descendant l'escalier de la librairie, il l'espérait. Elle variait les plaisirs. Elle se tenait devant l'entrée, souriant au vigile qui la reconnaissait. D'autres fois, sur un banc, à côté, pour qu'il la trouve après. Elle guettait son visage, tendu, qui la cherchait, puis la voyant, s'éclairait. Elle attachait son vélo, devant, en évidence, et s'adossait à la façade. Il sortait sans la voir, marquait un temps d'arrêt, puis vérifiait. Elle attendait un peu, pour jouer, et le laissait, quelques secondes, s'éloigner, avant de toucher son épaule. Elle réservait des jours sans, et se gardait de régularité. La joie devait durer.

Mais elle ne dura pas. Une pomme, matinale, précipita la fin.
Une vie avec un homme qui chaque matin s'éveillerait tôt, impatient d'être rejoint, mangerait sa pomme, lirait un livre, le fermerait au moindre tressaillement : Elle se lève, enfin !
Une pomme, tous les matins...Elle n'aima pas sa phrase, et pour s'en libérer, dût l'enfermer dans un petit carnet. La pomme venait de loin.

Il regrettaient de ne pas partager leurs nuits. Leurs vies, enfants, travail, leur en réservaient peu . Celles qu'ils pouvaient s'accorder les tenaient séparés. Dormir à ses côtés? Elle en était incapable, sensible au moindre bruit.
Ses rêves à lui, peuplés de cauchemars, agitaient son long corps. Ses mains_il ne la lâchait pas_, pressaient sur elle des mouvements convulsifs, qu'elle ne pouvait pas supporter. La première fois, corps repu, coeur comblé, elle avait résolu, à regret, de faire chambre à part. Elle s'était tant réjouie de ces heures enlacées, de réveils chauds et moites. Il était trop bruyant. Son moteur donnait des à-coups, démarrait, toussait, puis suffoquait.
Elle s'était dit tant pis, avait déménagé, dans la pièce la plus éloignée, s'assurant, par trois portes, un silence absolu. Sur le lit mezzanine, assise, elle en avait vaguement pleuré, comme une jeune fille découvrant que dans les contes de fées, on vous ment. Elle s'en était raillée: "que croyais tu? A cet âge là, on ne dort plus comme un adolescent". Puis, résolument, pour balayer sa déception , elle avait réglé son réveil , se réjouissant, pour l'aube, des retrouvailles. Il dirait « Te voilà, je t'ai cherchée, j'ai fait trop de bruit, n'est ce pas? Excuse-moi mon chéri, viens dans mes bras, là, tu vas prendre froid. As-tu bien dormi? ». Et en effet, la sentant glisser dans les draps, c'est ce qu' il avait dit.
Il disait mon chéri, comme on parle aux enfants, sans distinction de sexe. Elle en était gênée, et plusieurs fois, lui avait dit. Il tenait quelques heures, puis oubliait. Elle se moquait d'elle-même: ce n'était qu'un détail, elle allait s'habituer. Peut-être que dans quelques temps, ce petit mot lui plairait. Elle le souhaitait.

Elle était fière d'avoir pour elle un homme si beau. Elle aurait aimé qu'il soit grand, et il l'était. Il choisissait bien ses chemises, elle le trouvait élégant. Il ne ressemblait à personne, qu'à son allure à lui. Il rayonnait, elle en était la cause .Elle soignait ses tenues, et se sentait joueuse. On la trouvait enfin épanouie. Ils faisaient encore connaissance. Il lui offrait des livres, en disant « c'est pour voir ». Ses cadeaux se multipliaient. Rentrée chez elle, elle les considérait, regroupés sur sa table. Il était un peu là; ces livres, elle les lirait. Par dessus tout, elle aimait parler avec lui. Tous deux bavards, ils se tenaient en estime. Il racontaient beaucoup, se questionnaient, mais se laissaient terminer avant de rebondir. Ensemble, ils avaient l'âme plus tendre, l'esprit plus frais. Ils se rendaient meilleurs et le savaient.

Elle insista, mais peu, pour dormir avec lui, car la peur la gagna. La fatigue et le bruit ne font pas bon ménage. Elle craignit de le détester, pour ce motif injuste qu'il ne contrôlait pas. Et les nuits esseulées durent, malgré tout, être installées. Il disait toujours mon chéri.
« As-tu bien dormi? » Ils avaient échangé leur idée de l'intime, s'accordant sur le fait que seule la vie commune pouvait le révéler. Ce serait pour plus tard. Les enfants étaient encore trop petits. Il dit « je peux attendre ». Il n'y mettait aucune réserve. Elle doutait d'elle, bien plus que lui, et l'aimait trop pour l'abuser. Pour ça, il l'aima sans doute un peu plus : qu'elle ne mente pas pour le séduire l'avait ému.
Elle reparla des nuits. Il fut précis. « J'ai consulté. Ce sont des apnées ». Cette fois, le mal était identifié, et il faudrait agir. Il demanda un rendez-vous. Le service était saturé, et on devrait attendre. Il n'en faisait pas une affaire. Elle battit froid. C'était désagréable. Alors comme ça, cet homme était malade. Le sommeil qui doit réparer, lui, l'épuisait. Elle l'aimait, et il était menacé. Elle rangea la nouvelle, la mettant de côté comme une donnée d'entrée qu'on ne veut pas, tout de suite, intégrer au projet. Trop compliqué.
Elle se confia à son amie.
_ "J'ai peur. Je ne sais pas si je pourrais. C'est bien trop tôt pour les revers. On les accepte quand le temps a passé, qu'on a déjà longtemps aimé. La vie est bête. »
Et l'amie fit l'amie, proposant un défi.
_"Non. La vie est intéressante". Y croyait elle?
Elle prit courage et s'en saisit.

Elle inventa des stratégies. D'abord, elle se loua d'avoir sauvé ses nuits. Elle s'en allait, après l'étreinte, avec un plaisir égoiste, ou le laissait partir en restant sans son lit, jouissant de tout l'espace. Sa vie avait changé, elle s'en trouvait fortifiée. Elle pourrait désormais profiter de l'amour, mais poursuivre en femme libre. Plus de lit conjugal.
Veuve, et amoureuse. Ils étaient quand même deux, ce n'était pas toujours facile. Elle négociait pour les départager, et leurs chances étaient inégales. Vivre est un privilège. Elle tira donc un avantage pour son défunt mari. La nuit posait une limite claire. Son corps abandonné, lui seul le connaissait; et dans l'obscurité, elle lui serait encore fidèle. Ces images d'elle-même, et qu'elle-même ignorait, qu'un seul avait répertoriées, personne ne pourrait les voler. Ce serait comme ça. Elle pourrait être avec cet autre, mais c'est à lui, lui seul et à jamais, que son sommeil appartiendrait.

Ils se voyaient souvent, s'écrivaient chaque jour, et leur lien prenait une assise. Quand leur journée se terminait, il accompagnait son trajet, prenait son sac, poussait sa bicyclette. Avant de se coucher, ils se lisaient. Au lendemain, les dialogues reprenaient, où ils s'étaient arrêtés. C'était joyeux. Mais leurs moments, ceux dont on prend le temps, étaient trop rares.
Une fois, il avoua se sentir parfois fatigué, et somnoler l'après midi. Ces apnées ne pouvaient s'oublier. Elle avait fui, mais devrait affronter. Elle visita des sites sur sa pathologie. On décrivait les risques, froidement, et les traitements. Elle ouvrit les images, découvrit la machine. Il en avait parlé un peu, du prix de ses nuits calmes, des cauchemars envolés: une pompe qui se soulevait, tout près, comme une seconde compagne. Un masque, qui deviendrait familier. Les pages jugeaient qu' on s'habitue, qu'il disparaît. « Tu verras, un jour, tu pourras dormir avec moi ». Elle entrevit alors une toute autre machine, qui ne pompait pas d'air. C'était trop tard. Du sang, qu'elle faisait circuler, pour irriguer ce qu'on devait prélever?
Le premier, au moins, était parti debout, et avec classe. La mort l'avait frappé en face. Et celui qui prenait sa place ne savait pas même respirer? Un jour, s'il était privé d'assistance, il mourrait. Il mourrait stupidement, rien qu'en dormant.

Une nuit, inquiète, elle se leva. Elle voulait le regarder dormir. Il était agité. Nu, son corps ne tenait plus son rang. C'est vrai, ce regard là, elle l'avait toujours évité. Redoutant de le comparer, elle préférait ne pas le voir. Il lui restait trop étranger, elle ne savait que faire: pendant l'amour, elle conservait plutôt les yeux fermés.
Elle trouva ses épaules osseuses, ses membres frêles, son torse creux. Elle pensa au mari, lui en voulut de son étalonnage: insidieux, déloyal. 
Elle attendit, et guetta les moments où l'air ne rentre plus, quand le dormeur s'oublie.

Ce matin là, il parla de sa pomme, et tout content, ouvrit ses bras. Comme à chaque fois. Pendant qu' elle écartait la phrase, elle vit un oiseau maigre, qui bat des ailes sans pouvoir décoller. Elle se coucha, ferma les yeux, fuyant l'oiseau, la pomme, et la machine.
On changea d'heure, et les jours raccourcirent. Le temps se fit plus froid, la vie, un peu plus âpre. Le travail, toujours plus léger en été, s'intensifia. Sortant plus tard, elle dût, de nouveau sans détour, rejoindre son foyer. Les ennuis, qui durant ces semaines les avaient épargnés, reprirent leurs droits. Non, l'amour ne ferait rien à ça.
Elle se sentait un peu flouée. En son absence, ses affres et ses doutes déferlaient. Trois journées passées seuls leur laissèrent trop d'espace. Elle mit à gauche ses peurs, ses intérêts, son amour, ses besoins, ses difficultés, et lui, sur le plateau d'en face.

Vivre avec lui ? Attendre, attendre encore, aimer longtemps, mais à moitié. Tout ça pour ça. Pourquoi lutter? La pomme accomplissait son sale travail de sape. Elle le vit cette fois tout entier, mais par les plus mauvais côtés. C'était injuste, et déformé. Elle le savait. Elle ouvrait le petit carnet, et consignait, face à la pomme, tout ce qui pourrait bien, un jour, l'exaspérer. Tout ce qu'il n'était pas et ne serait jamais. Mais quoi? C'était normal! les défauts, mais les qualités. En elle, elle appelait la clémence. Il l'aimait en entier. Comment rétablir l'équité? En écrivant, elle croyait se débarrasser. Mais elle avait noté, et ne pourrait pas oublier. Elle se comportait comme un monstre, qui combattait d'incompatibles vérités.
Les jours suivants, devant la librairie, quand il ouvrit les bras, elle revit l'oiseau maigre. Elle tenta de chasser le fruit. Pas pour longtemps. Il avait redit mon chéri. Elle comprenait qu'un jour ou l'autre, elle serait un tyran. Le moindre petit geste, le moindre petit mot, dès qu' elle se trouverait seule, déchainerait l'avalanche. S'il disait  c'est comme ça : Pas assez combatif. S'il offrait un ouvrage: sa chambre, un jour, croûlerait sous les livres. Il serait moins brillant. Et surtout, au matin, trop impatient, et trop content. Grand, oui, mais ses chemises, que trouvait-on dedans? Des poumons vides. Elle voulait le défendre, arguait ce n'est pas lui qui me trahit. Elle finirait par l'étouffer, une nuit. Qu'on en finisse!
Elle s'opposait: « Comment peux-tu? Cet homme qui t'aime. Celui à qui tu tiens si fort, et que tu as vraiment voulu. Ce n'est pas lui qui t'a déçue. Il est égal à lui-même »
Pour tout cela, elle s'intentait des procès,  qu'elle ne pouvait ni gagner, ni perdre, ni arbitrer. De toutes ces pensées là, elle ne saurait pas l'abriter. Un jour, c'était certain, elle ne l'aimerait plus. Alors c'était déjà trop tard. 
Qui était responsable? Elle, la pomme, les apnées? Désormais, tout était trop entremêlé. L'oiseau resterait maigre, et ne pourrait pas s'envoler.

Garder intact ce qu'ils s'étaient donné.
Et la semaine suivante, avant même de changer de lit, elle ne régla pas son réveil pour lui, à l'aube, qui l'attendrait encore. Aurait-elle voulu qu'il soit mort?

Elle se souvint. C'était un dicton populaire. Une pomme, tous les matins...

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lundi 14 novembre 2011

BLOG FERME





jeudi 10 novembre 2011

au suivant

_T'es énervant. Je veux plus de toi.
_Pourquoi?
_Je sais pas, tu m'énerves.
_Je suis pas gentil peut-être?
_Si, t'es gentil, t'es même très gentil, t'es tellement gentil que tu m'énerves.
_Tu préfères qu'on soit méchant?
_Non, mais quand même.
_Qu'est ce que j'ai fait de mal?
_Rien, justement. C'est vraiment agaçant.
_Tu pourrais m'aider, dis-moi.
_Ca va pas te plaire.
_Quoi?
_Tu dors mal.
_Quoi je dors mal?
_Tu dors n'importe comment. Pourtant c'est facile de dormir. Tout le monde sait faire ça.
_Je dors comment?
_T'oublies de respirer. Faut quand même être nul. Ce truc là, ça se fait sans y penser.


lundi 7 novembre 2011

qu'ils crèvent

Pour commencer, les morts nous font mal.
Puis nous empêchent de vivre.
Qu'ils crèvent.

mardi 20 septembre 2011

ah la la agbar




Johnny New architecte

dimanche 14 août 2011

vu du tombolo


côté saline








entre les deux




puis côté mer


en direction de Giens 



vers le continent







Vous avez oublié vos cours de géographie? Allez sur Wiki: "Un tombolo est un cordon de sédiments reliant deux étendues terrestres. Le plus souvent, il s’agit d’un cordon littoral entre une île ou un îlot et la côte d'un continent ou d'une autre île. Le dépôt sédimentaire (généralement sableux) est généralement causé par la réfraction du train de vagues due à l'île : celle-ci protège la zone située entre elle et l'autre étendue terrestre, provoquant le dépôt des sédiments à l'endroit où les vagues se rencontrent." 
Comme celui qui mène à la  la presqu'île de Giens. 

samedi 6 août 2011

conte nul et inhospitalier


Trois ans, même un peu plus, qu'elle n'était pas malade. Pas même un petit rhume, ou une angine. Elle savait bien pourquoi: la maladie banale est ce que l'on s'accorde quand on peut lâcher prise. Rien n'indiquait que cela puisse changer, sans un lit favorable, pour glisser, doucement, vers un climat plus éthéré. Parfois, elle le souhaitait, rêvant d'une infirmière attentionnée, levant les stores à sept heures avec un:
« Alors ma petite dame? Thé ou café ce matin? »
Pourtant fière de ce corps, devenu infaillible, sans qu'elle ait dû y travailler, elle appelait, en effet, de temps à autre, un désagrément. Pas suffisant pour la mettre en danger, mais assez influent pour permettre, l'air de rien, de mesurer le dévouement de ses appuis, dans le cas d'une pause forcée. Rien de tel n'était arrivé.

Elle ne pouvait depuis longtemps plus rien invoquer d'autre, que ce que l'on savait: sa solitude de femme privée d'amant.
De nouvelles confidences paraissaient donc exclues, en l'absence de nouvel évènement. Une catastrophe pouvait s'envisager, pour réveiller les endormis, mais avait peu de chance d'apporter plus que des ennuis. L' impuissance des amis la faisait frissonner, autant que leurs mines compassées, si elle faisait état, de nouveau, de ses dégâts collatéraux. Une vie active, un métier, luxe tant convoité, et des enfants en pleine santé, nourrissaient de l'envie, ôtant toute crédibilité aux nuits humides, et aux réveils désespérés qui revenaient, quoi qu'elle fasse, en cinglante régularité. Elle n'allait pas s'y aventurer, puisque au grand jour, elle affichait, et sans efforts éprouvés, sa pleine vitalité.

Evidemment, pensant aux cathéters, aux sondes, aux prélèvements, et même aux repas d'hôpital, ses désirs d'abandon se dissipaient. Que fallait-il contracter, pour être un peu malade, en jouir des avantages, sans subir les inconvénients? Elle menait des enquêtes absurdes, pour constater, chaque fois, qu'aucun virus ne se targuait d' inocuité. Devenir folle était une possibilité. On pouvait se trouver cinglée, nécessiter une prise en charge, sans perdre ses cheveux, brûler sous les rayons, ou subir des ponctions. Elle se méfiait pourtant des effets, bien difficiles à maitriser, sur son image, et de la forme du résultat escompté.

Que faire? Les solutions, définitives, qui la traversaient, posaient des problèmes d'éthique, de responsabilité, parfois même de technique. A force d'être triturées, toute leur complexité décourageait. Elle les trouvait vite ridicules: mettant fin à ses maux, elle en sèmerait fatalement d'autres, sans rien sentir de mieux. Ces maux, de certains, semblaient bien supportés. Elle n'avait pas de honte, mais cherchait une carence, peut-être génétique, contre laquelle on ne pourrait lutter, pour expliquer son incapacité.  Aucun laboratoire ne s'y intérressait. L'absence de dépistage, et de protocole adéquat, pour lui trouver un remède, en faisait une fatalité.

Non, rien, décidément, n'allait conduire à l'hôpital, et soigner, enfin, ce qui la minait. Alors, bêtement, n'y trouvant pas de solution, elle poursuivit ce qu'elle faisait, et ce que chacun fait: sans crainte de déception, les choses, dans l'ordre simple de leur présentation. Foutant la paix au hasard, qui s'irrite d'être trop forcé.

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vendredi 29 juillet 2011

ma bretagne à moi






















même avec un temps poukrave, c'est pas mal


bon là chuis d'accord, c'est poukrave




là c'est mieux non?




mercredi 27 juillet 2011

un jus chez Momo

Y faisait frais, y avait du vent. Les gens craignaient la pluie, j'ai eu la meilleure table. J' avais pas de rencart, à part avec moi-même.  Mais voilà. Chaque fois que je m'en jette un là-haut, je tombe sur ce nigaud de Momo. Ce tôlier là s'ennuie; Momo est bedonnant, _pas grosse, de celles qui fluent_  et fume des clopes tout le temps. Y peut pas s'empêcher quand il tombe sur une fille. Y branche.
"_Tiens, v'la la sorcière"
Momo est physionomiste.
"_On se refait pas. C'est la mode, les chemises de cow-boy?
_Elle est pas bien?
_C'est pas moi qui l'ai dit.
_Qu'est-ce que je vous sers?
_A votre avis?
_Pardon...
_ Pardi."

Il se plante devant moi.
"_Dites donc, y va être froid.
_Oui, c'est le temps qu'est pourri.
_Vous allez quand même pas me refaire le coup des affaires.
_Ben si.
_Avec une terrasse comme ça, je vous crois pas.
_C'était mieux avant.
_Ah. Quand ça puait le carburant?
_Ça passait plus. Cette année, c'est le pompon.
_Ça y est, on boit le bouillon?
_Je sais. Vous préfèrez la bière.
_C'est parce qu'elle peut refroidir.
_Méchante. Sérieux, avant, c'était mieux.
_Vous aussi.
_Harpie.
_J'y vais.
_Vous voulez rien manger?
_Trop cher.
_Allez, un autre café. Cette fois, j'le fais chauffer.
_Encore heureux. On se pèle. Ça sera mieux quand ça sera fermé.

_Saleté.

mardi 26 juillet 2011

35 on ne vit qu'une fois

Mes rêves me laissent  peu de traces. Au cours de ma nouvelle vie, ceux qui m'ont marquée m'informaient des étapes franchies, dont je prenais conscience, visitant le contenu au matin. Les trois rêves que j'ai décrits traduisaient, selon ma compréhension, l'acceptation progressive du caractère irréversible de la mort, et de l'impossibilité de la transgresser. Le quatrième, récent, est allé plus loin.
Au cours de ce mois, France 4 diffusait un James Bond, "On ne vit que deux fois", scénarisé par Roald Dahl,  qui donne au film, de sa patte facétieuse,  une saveur particulière.
Des satellites russes et américains disparaissent dans l'espace. Chaque camp est persuadé que l'autre est responsable de ces agressions. En pleine guerre froide, on craint un conflit nucléaire. Quelques minutes avant la perte des satellites, les services secrets britanniques ont détecté le lancement d'une fusée sur une ile japonaise.L'enquête est confiée à 007. Mais il est assassiné...

Pas tout à fait. On le sait bien, James ne meurt jamais. Un peu plus tard, son corps, bien raide et emmailloté, pieds flex, est rendu à la mer... récupéré par deux hommes palmés, puis transporté, au sec, pour un réveil instantané. Pendant la descente du corps, j'ai d'abord souri,_les pieds_, puis ressenti un profond malaise. Je l'ai, bien sûr, attribué à ma récente expérience, et  la cocasserie des scènes suivantes l'a vite balayé. Sans me douter que la nuit même, un nouveau rêve viendrait m'éclairer.

Nous étions, lui et moi, dans un chemin bordé de cultures de blé. Il était là, de nouveau, sans que je puisse m'expliquer les circonstances de son retour, et nous marchions en silence. Il m'était acquis qu'il revenait de sa mort, et que son intention était de s'installer, pour reprendre ce qu'il avait dû prématurément interrompre. Sans pouvoir le lui dire, je voulais qu'il s'en aille. J'étais très mal, mais pour des raisons différentes de celles évoquées dans les trois premiers rêves: pas parce qu'il était mort, ni parce qu'il mourrait fatalement de nouveau, ni parce que nous devrions fuir, ni parce que personne ne nous croirait. Je n'étais pas capable de reprendre la vie telle que nous l'avions vécue. Il en était resté là, pas moi. Revenir en arrière? Je songeais à ce que ses projets, auxquels j'adhérais sans réserve,  m'avaient imposé de contraintes. Son sens de l'absolu avait ses avatars. Ses objectifs se payaient cher. Sa volonté d'homme libre avait, parfois, l'allure d'une prison de fer. Malgré mon active participation, et mon soutien inconditionnel, durant notre parcours commun, recommencer me semblait impossible. Il m'était aussi douloureux de revisiter cette vie, sous cet aspect, en sa présence d'homme démuni , que de devoir lui dire de renoncer, et sans qu'il puisse lutter, à ce retour que j'avais tant souhaité. Et qu'éveillée, j' appelle si souvent encore. Ma vie n'a pas gagné en qualité.  Pourtant, l'issue de ces retrouvailles, dans notre promenade, ne laissait pas de doute. 

Mon rêve n'a pas offert l' étreinte qu'il aurait dû m'apporter. Je voudrais qu'au plus vite, la vie me permette de savoir qu'en faire.

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lundi 11 juillet 2011

encore la notice



  didascalie, épitomé, aide-mémoire,
compendium, mémento, digest,
 manuel, récapitulation,
bla-bla


Saloperies de notices
Comment faites-vous pour les sortir?
Elles me sont un pensum. Un supplice chinois. 
D'aucuns_des fâcheux_ me diront:
C'est un bon exercice.
Mais
j'aime pas les notices
Pourquoi faut-il les faire? 
Les mêmes me répondront:

_c'est pour commun-niquer
je ne mange pas de ce pain là
_pour mettre tout à plat.
plutôt paître en matelas.
_clarifier vos idées
gommez donc les saletés
_bien étayer les plans
en tartinant du flan?
_soignez la mise en page
jveux partir à la plage
_la synthèse est utile.
mais ma tuile est balaise
_et la concertation?
j'ten pose, moi, des questions?
_justifions le projet.

purifions les gros jets
enfumons les pompiers
noyons les abri-bus
sous des tonnes d'enrobé
oublions les poubelles
et laissons tout pousser
installons des obstacles
qui boufferont les allées
pour les cols du fémurs
on nous traitera d'ordures

_heu... c'était dans le contrat.

mais vous ne la lirez pas!


dimanche 3 juillet 2011

MOI !!

J'ai posté une annonce:
"Qui veut partir avec moi cet été?"
En dix minutes, j'ai eu quatre réponses:
_Moi !
_Moi !
_Moi!
_Moi !
Difficile de choisir... J'ai réfléchi.
Je prendrais celui qui dira:

_Moi aussi !


Un thé sur le pont

"_Bonjour Madame.
_Entrez. Nous pouvons rester sur le pont, si vous voulez, il fait doux.
_Merci de m'avoir prévenue. Rien ne vous y obligeait.
_Oui, la question se posait.
_Ça ressemblait un peu à une convocation.
_C'en était une. Ce ne sera pas long.
_C'était quand? Que s'est-il passé?
_Le crash de fin septembre. Il en était.
_... Quand on prend fréquemment l'avion...oui...je me souviens de cet accident, mais je n'ai pas pensé à lui ce jour là, parce qu'il voyageait dans des plus petits appareils.
_Il suffit d'une fois.
_C'est drôle. Il ne semblait pas fait pour une mort violente.
_Vous imaginiez quoi?
_Un truc plus...un truc plus pantouflard... Excusez-moi...
_Non, je vois ce que vous voulez dire.
_Lui qui voulait sortir de l'agitation...
_ Je vous sers un thé?
_Merci, j'ai très soif. Vous vous êtes habituée à vivre seule ?
_C'est difficile au début, et puis oui, on s'habitue. Certains jours on ne s'habitue pas du tout.
_Oui, je sais.
_Non, vous ne pouvez pas.
_Détrompez vous. Cette chose là m'est arrivée aussi. J'étais plus jeune que vous.
_Pardon... Alors vous pouvez mieux comprendre.
_Mais vous avez raison, c'est sûrement différent pour tout le monde. Il vous manque beaucoup ?
_Oui.
_J'ai souvent pensé à lui. Je me disais que si il lui arrivait quelque chose, je ne le saurais jamais. Mais je l'ai su quand même.
_Vous voyez bien.
_Comment avez-vous trouvé mon adresse mail? Je pensais qu'il détruisait toute la correspondance, au fur et à mesure.
_ Oui, c'est sans doute ce qu'il faisait. Je suis retournée au Maroc la semaine dernière, pour mettre de l'ordre dans la maison. J'ai trouvé ceci dans la boite aux lettres. Votre mail était inscrit au dos du livret.
_Ah. Je l'avais envoyé au printemps. Il ne l'avait jamais reçu, le paquet s'était perdu. Je l'avais fait reprographier pour lui.
_Je pense qu'il aurait apprécié s'il l'avait eu.
_Il lui a plu; je lui en avais fait un autre exemplaire.
_Quand je l'ai ouvert, j'ai compris tout de suite.
_C'était facile... et vous le connaissez bien.
_ Je suis tout de même sa femme. D'ailleurs, ça ne vous a pas gênée.
_Vous m'avez fait venir pour me faire des reproches?
_Non. Les autres, vous comprenez, j'ai toujours su qui elles étaient. Vous pas.
_J'aurais sans doute fait comme vous. Vous m'avez dit dans votre mail que vous étiez surprise, mais vous aviez l'habitude, pourquoi surprise?
_Je pensais qu'il avait arrêté. Avant, j'étais très vite au courant, dès qu' il y en avait une. Je pouvais même anticiper. Cette fois, il a vraiment été discret.
_Il s'était engagé auprès de vous?
_Ça ne vous regarde pas. Mais.. oui, il a été discret.
_Parce qu'il ne voulait plus faire ça. En effet, il voulait s'arrêter. Il en parlait, il voulait changer de ligne. Il n'y voyait plus guère de sens. Il se sentait mal. J'avais du mal à le croire, parce je me disais qu'il recommencerait tant qu'il le pourrait. Et dans ce cas là, je préférais que ce soit moi.
_Il vous a raconté ses histoires? Vous faisiez quand même partie d'une collection... Ça ne vous a pas gênée non plus on dirait?
_Je me suis laissé dire qu'elle était bien, alors, non.  Il avait évoqué la dernière pièce, parce que je l'avais interrogé; il disait l'avoir quittée parce qu'elle voulait des gosses, et qu'il il ne s'y voyait pas. Il a employé l'expression "contre nature".
_Ah oui, celle là. Trente huit ans. C'était quand même un peu gros.
_Il disait qu'il l'avait laissée pour son bien. J'avais ricané....
 Il ne mentait pas tout à fait en se présentant comme un homme séparé. Il s'est quand même séparé des tas de fois...Je n'ai su qu' assez tard que vous partagiez encore son quotidien. C'est venu par étapes. 
Il m' avait dit qu'il avait toujours été infidèle. Il a vaguement parlé des autres. Il disait qu'avec le recul, il voyait cela comme une vie ratée. Je ne partageais pas cette lecture, mais c'était celle qu'il avait décidé de donner. Je ne sais pas s'il se rendait compte que ce qu'il me disait, c'était que j'entérinais son ratage. Il disait que ces histoires là n'étaient rien. Qu'il avait l'impression d'avoir tout survolé, et que vous l'aviez payé cher. Il y a une lettre où il parle de ça si vous voulez la voir...Attendez. Il y en a même plusieurs.
_C'est toute sa correspondance?
_Je l'avais assemblée au fil de l'eau. Il manque une grande part du début, je regrette. C'est la plus jolie partie, mais je ne l'avais pas enregistrée. Regardez, là, c'est autre chose. J'avais tout réduit à l'écran, en mettant toutes les pages les unes à côté des autres, et je les avais imprimées, des planches en série, comme des images. Pour voir ce que ça donnait. En noir, ce sont ses mails, en bleu, les miens. Je fais souvent des choses comme ça. La tonalité dominante vous fera une idée... Il me survolait moi aussi. J'ai apporté ça à tout hasard, réduit, c'est illisible, mais je ne voyais pas trop l'intérêt que vous lisiez .
_Non, en effet. Des photos de lui, sur la première page?
_Il me les avait envoyées.
_Ah oui, c'est vrai. Internet. Vous cherchiez un homme comme lui?
_Pas du tout ! Trop vieux ! Et il avait triché de six ans sur son profil ! Ça m'était déjà arrivé une fois le veuvage...comme vous...alors vous pensez. Il était gonflé votre mari. Quand nous nous sommes rencontrés, il a bien été obligé de rectifier. Il s'en est tiré brillamment, avec beaucoup d'humour et de simplicité. Ça m'avait beaucoup plu.
_Pardon...son profil?
_Ce qu'il mettait dans son annonce.
_Elle disait quoi?
_Qu'il était libre...qu'il croyait à l'écoute et aux rencontres, enfin, les conneries habituelles qu'on lit sur ce genre de site.
_Je ne savais pas qu'il pourrait faire une chose pareille.
_Mentir sur son âge?
_Non, ça, ça ne m'étonne pas du tout.
_Ah, Internet? Ça vous choque, pourquoi?
_C'est minable. Vous reprenez du thé?
_Oui, merci Madame.
_Vous pouvez m'appeler par mon prénom.
_Vous étiez Madame B... Non, ce n'est pas minable, des tas de gens qui se sentent seuls le font. Certains sont minables, mais ils sont minables dans la vie aussi. C'était sûrement plus pratique de faire comme ça pour lui.
_Pratique?
_Il disait qu'il était sous surveillance.
_Quoi d'autre?
_Que vous aviez toujours été complice. Mais que votre coupe était pleine. Comme pour beaucoup de couples soixante-huitards, qu'au début, c'était permis, et qu'après, ça c'est gâté.C'était si ringard que ça l'amour exclusif ? Vous avez eu honte de dire tout de suite que le jeu ne vous allait pas? Ou bien vous aviez peur qu'il parte?
_Un peu des deux. Je l'aimais de toutes façons. Il est parti une fois, mais pas longtemps.
_Il m'a raconté. Il s'était senti lâché, d'ailleurs, tout autour de lui. Il m'a dit aussi que quand il vous a épousée, il y croyait vraiment. Que vous aviez été la seule femme dont il avait été vraiment amoureux. Qu' il était très attaché à vous. Qu' il regrettait ce que tout cela était devenu.
_Que vous a-t-il dit d'autre à mon sujet ?
_Que vous lui faisiez payer ses infidélités.
_Comment?
_En étant ..casse pieds?
_C'est ce qu'il vous a dit?
_Pas tout à fait. Vous l'étiez vraiment? A votre place, j'aurais été...bon, allez... "Chiante" aussi. Mais il se sentait peut-être un peu seul, ou insatisfait. Vous étiez seule aussi... A part que vous êtes de gauche, c'est pour ça que vous vous êtes lancée dans la politique? Remarquez, vu la tendance ici, vous ne risquez pas de devenir maire. C'était bien La Rochelle?
_Je vois que vous savez tout.
_Non, justement, je ne savais rien. J'aurais bien aimé en savoir plus.
_Vous m'imaginiez comment?
_Comme une belle femme un peu aigrie. Et un jour, je suis passée devant chez vous, et je vous ai vue. Vous aviez l'air d'une grand-mère. Vous portiez un jean, et une marinière. C'est là que j'ai décidé de ne plus le contacter. Il m'avait dit que c'était à cause de moi s'il ne réussissait pas à s'en tenir à ses décisions. Il voulait devenir clean en quelque sorte. Faire des vrais choix. Moi, j'étais dans une période où je ne voulais pas en faire. Ça n'a pas été facile de ne pas le relancer.
_Pourquoi?
_Parce que je savais que ça l'arrangerait, mais que j'avais des doutes sur le fait qu'il s'y tiendrait.
_Ce n'est pas ça ma question. Quand vous m'avez vue, vous vous êtes dit quoi? Que c'était déloyal?
_Non. Je n'ai jamais trouvé ça déloyal. Chacun son sens moral. Et il se débattait bien assez avec le sien, c'était suffisant. Je me suis dit ce que je savais, que je n'étais pas à ma place, et qu'il ne m'en ferait jamais. Mais cette fois, je me le suis dit un peu plus fort.
_Qu'est-ce-qu'il vous apportait?
_Sa légèreté, entre autres. Il en serait sans doute étonné s'il pouvait nous écouter. Mais c'était à double tranchant. L'histoire du survol. Vroooooooooooooo.......SPLASH !!!!!! Excusez-moi. C'est nerveux.
_Et vous, vous lui apportiez quoi?
_Vous le savez bien. Bon, d'accord, si vous voulez l'entendre... un peu d'oxygène dans l' angoisse vespérale. De toutes façons, il ne voulait rien de plus. Rassurez vous. Je n'avais aucune nouvelle depuis longtemps.
_Et pour cause. Vous avez sans doute rencontré quelqu'un d'autre depuis?
_Non....ça viendra. Est-ce-que je peux jeter un oeil en bas?
_Vous n'étiez jamais entrée?
_Si, mais à ce moment là, je ne savais pas que vous habitiez là. Et les travaux n'étaient pas faits.
_Vous êtes venue souvent?
_Non.
_Qu'est-ce que vous voulez voir ?
_Lorsqu'il avait décidé de refaire l' intérieur, il m'avait demandé mon avis... Je veux juste voir ce que ça donne."