samedi 25 décembre 2010

hotel de la tour

A l'hôtel des Chasseurs, on s'encanaille. On y va pour l'endroit. On y mange du gibier, on y boit des vins fins. On y tripote une femme replète. Quand ça glousse, tout va bien. Le patron, c'est une trogne. Lui aussi ventripote. Moustache et nez grivois, au milieu du repas il refile, en riant, son trou normand. Il sait qu'on restera. A l'hôtel du Chasseur, plus on trinque, plus ça va.
A l'hôtel de la Tour, on y fait juste étape. A l'hôtel de la Tour, il n'y a rien qui vaille, sauf ce qui est autour.
La Tour, d'ailleurs, elle est en face.
A l'hôtel de la Tour, on monte un escalier, pour une chambre single. D'abord, on s'acquitte. Ensuite, on visite. La tôlière est revêche:
_"Ça va?
_Quoi? Un petit lit? Vous n'avez pas compris. Je suis peut-être seule, mais j'ai besoin d'espace. Je dors peut être à droite, mais mes rêves sont à gauche. Alors, il faut la place.
Merci, je préfèrerais celle-ci.
_A onze heures, on met la clef là."
On tamponne, un instant, les évènements du jour. Les draps sont blancs, on les essaie. Proprets. On prend une douche. Dehors, on jette un oeil. Mais tout donne sur la cour.
Alors on sort, pour une nuit qui trépide. On enchaîne les endroits. Puis lasse, on attend le jour.
A l'hôtel de la Tour, on rentre seul. Dans l'escalier qui tourne, on marche droit. A l'hôtel de la Tour, ce qui compte,
c'est tout ce qu'on y fait pas.

Partager 

mercredi 22 décembre 2010

24


Depuis plus de trente ans, je n'ai jamais fêté Noël le 24 décembre. La dispersion de ma fratrie régit ce contre-temps auquel, dans une rébellion facile, je me suis attachée. C'est, j'adore le croire, une de nos distinctions.
J'aime aujourd'hui l'ambiance brouillonne de ces Noëls décalés. L'ouverture des cadeaux, sauvage, bruyante, désordonnée, l'excitation des enfants,le vautrage dans le canapé. Et par dessus tout,  l'absence de solennité. La mise en scène, je la subis dans une autre famille: celle que je n'ai pas choisie, _tout-comme-la-tienne me direz vous_, mais que je n'ai jamais vraiment adoptée. Ses protocoles me sont étrangers. J'assiste, chaque année, à la gratitude. Je n'y suis pas impliquée. Démontrée, elle violente mon intimité, dérange mes habitudes. D'ordinaire impudique, j'y suis mal à l'aise, contractée, sur mes gardes. Durant l'interminable ouverture, ou chacun scrute l'étrenné, j'aide, au fur et à mesure, au pliage des paquets, qui chez nous restent entassés, à peine froissés. Volumineux, mais oubliés. Là, papiers de soie, sachets étoilés, bolducs, cartonnages sophistiqués, emballent, l'air de rien, ma diversion. Compactant avec soin, j'attends, gênée, la fin des effusions.
Nous en avons pourtant, nous, des traditions. La plus marquée, et la plus consensuelle, consiste à railler, haut et fort, ce beau moment d'offrandes. Ma tribu, au fil des ans, déritualise Noël. Ce délitement me plait. Il m'arrange. Il colle, de plus en plus, à mon flou personnel ; il confirme, banalise, installe ma désinstallation. 

Le 24 est un jour ennemi. Une troisième fois, le 24, je serais seule. Mes enfants sont partis. Tout l'an durant, je réclame, à corps et à cris, mon autonomie. Comme un dû, je brandis mon temps amaigri, comme l'équipement de ma survie. Mais à l'approche de ce soir là, lentement, l'angoisse, sournoise, me colonise. Je panique, puis je rationalise. Enfin, j'essaie. On va m'appeler. Des amis, attentionnés, pointeront, c'est sûr, sans l'air d'y toucher, mon 24 dénudé. Pourquoi rester simple, quand on peut s'alambiquer? Non. Je méprise la grande communion. J'exclus les invitations, en suggérant, évasive, de faux projets, privés, et allez, j'me la pète, décontextualisés. J'agite mon indépendance, et ma liberté d'esprit. Le 24? C'est pour les cons. Ben voyons.
Tout mon orgueil est là. Je rêve d'un soir d'exception. Un soir distingué. Sans robe, sans sapin, sans papiers dorés. Un soir simple, mais peaufiné. Un 24, qui ne serait pas Noël. Un soir qu'un seul autre saurait.

Le soir de Framboise Parée. 

sacré Albert


"ce qui m'intéresse est de savoir comment nous devrions nous conduire, et plus précisément comment savoir se conduire quand on ne croit pas en dieu ou en la raison". Sacré Albert Camus. Bah, moi, je ne sais pas comment, mais  je me conduis mal.

mardi 21 décembre 2010

j'emmerde

J'emmerde les pisse-froid, les bande-mou, les coeurs tièdes, les gens qui ont des plannings, ceux qui les tiennent, ceux qui me trouvent exotique, l'esprit de Noel, _Marie couche toi là, que je me fasse Joseph_, ceux qui ne débordent jamais, les hygiénistes, le service de la propreté, la rigueur, les amours de vieux,  Ken , même avec un bouton de fièvre, le 24 décembre, ceux qui auraient préféré de la littérature, les vitamines et ceux qui veulent que je me calme. Vivement 2011, qu'on enterre ce merdier moribond.

lundi 13 décembre 2010

32 ça t'aurait plu

Ça lui aurait plu. Le nombre de fois que j'ai dit ça. Le goût amer des plaisirs. Faire les questions, et simultanément, les répliques, frustrées d'actualité, et privées d'avenir. Au fur et à mesure, ne plus dire tu, mais il. Le soliloque s'étiole, mollement, dans la spéculation. Penser pour quelqu'un qui ne pense pas. Puis le doute. Ça lui plairait, qu'est ce que j'en sais? Il n'a rien vu, rien dit. A force, ne plus dire que je. Bâtir, malgré soi, des consensus inutiles, pauvres, malingres, débiles. Et finalement, troubler le jeu, ne plus s'accorder crédit. 

Ça t'aurait plu.
Cette fois, l'absente, ce serait moi. Je dirais quoi, c'est ou? 


Ça changerait presque tout.

Partager

mercredi 8 décembre 2010

la voix du soir

Il y a des voix qui vous transportent. Le soir, une voix. Qui parle, sans se tarir. Qui pense. Qui raconte. Qui réfléchit. Qui donne son avis. Qui contredit. Qu'il faut, chaque fois, interrompre. Quand même, c'est la nuit. Garder des choses à dire. Dormir. Une fois, au matin, touche Un :



C'est beau, je sauve, j'emprisonne. Comme un bijou, dans une toute petite boite. De temps en temps, j'écoute. "Alors?" vous allez me dire. 
Alors, rien. J'écoute, c'est bien.

dimanche 5 décembre 2010

Liebnitzstrasse



"Je sais que j'aurais dû te prévenir de mon arrivée dans ta ville. Tu es un homme très occupé. Je n'ai pas pu t'appeler avant, parce que j'avais peur que tu ne soies plus là. Cela m'aurait été difficile de venir ici si j'avais su que tu n'y étais plus. Je préférais te trouver, ou ne pas te trouver, directement, dans ta jolie petite agence de Liebnitzstrasse."

Voilà le début de la lettre que j'aurais dû écrire, et que je n'ai pas envoyée.

Berlin, 90. Six mois déjà. J'avais claqué toute mon artiche: mon pécule, coquet, et mes trois bourses cumulées, pour la première année d'échanges entre universités. Il était temps de travailler, le Mur avait fini de tomber.
J'avais tenté deux agences. La première, une usine, débitait des bureaux à la chaine. Les associés, agressifs, insatisfaits, humiliaient, au quotidien, des étudiants tremblants et sous-payés. Deux jours, et je les avais détestés. Inutile d'insister.
La seconde était plus intimiste. Le type bossait dans la cuisine d'un appartement mansardé. Il était divorcé, et travaillait comme il pouvait, rectifiant, pour la cinquième fois, les plans d'une maison sans intérêt, pour laquelle il ne cachait pas sa fierté. Sur sa table à dessin, il exposait ses photos personnelles, dont une, corsée, où il posait déguisé. En Indien. A Berlin , c'est vrai, on les adorait. Il y avait même, à Kreuzberg, un village Sioux, avec des vrais tipis et tout, où les gosses n'allaient pas à l'école. A dix heures, il était épuisé, et prenait son petit déjeuner complet, puis se remettait à la tâche jusqu'au repas, une heure après. Je craignais, pour lui, un excès de cholestérol. En secret, je l'appelais Grand-Calumet. En bon patron, il me donnait des leçons, et m'avait demandé, une fois, de bien indiquer, sur la façade, la fumée qui sortait de la cheminée. J'avais pris ça au second degré, mais finalement, le voyant insister, j'avais admis ce que ce type était : un gentil cinglé, con comme ses grands pieds. Au bout de quinze jours, j' abandonnai mon emplumé.

La fois suivante fut la bonne.
L'agence logeait au troisième d' une bâtisse de brique. Typique, elle donnait sur une vaste cour où exhalaient, comme dans toute la ville, de somptueux tilleuls. Une seule et grande pièce, découpée, pour un tiers, par la copie suspendue d'un Matisse. Elle épaulait une bibliothèque, répartie  en trois grands volets: art, architecture, technique. Le Grand Intérieur Rouge, dont les proportions avaient été plus que doublées, devenait une autre oeuvre, qui se laissait pénétrer. Rien que pour ça, j'ai eu envie de rester.
Il terminait un chantier, et visait un concours qui l'intéressait. Une école primaire, à l'Ouest, payée par la communauté juive.Il n'aimait pas travailler seul, et n'avait pas trouvé, disait-il, de partenaire adéquat. Sa femme était française, c'est pour cela qu'il m'embauchait. Que le critère d'origine fût pour lui, un gage de compatibilité, ne me choqua pas plus que ça. J'y trouvai même, plus tard, une vraie légitimité.
Dietmar était un drôle d'animal. Une petite tête, coupée en brosse, des lunettes sans montures, aux verres épais, qu'il avait lui-même dessinées. Un visage rusé, qui m'évoquait un furet. Il était né en quarante-huit, avec son frère, qui forcément lui ressemblait. Ils vécut   son enfance dans les logements précaires d'une banlieue ruinée, avant d'entrer, à Berlin, chez un menuisier. Un jour, par curiosité, il mit un pied à l'université. Pas si banal. Inscrit, il ne le fut jamais.Il se fondit, d'abord, dans le décor, traînant simplement ses guêtres. Et petit à petit, rendit tous les projets. L'époque n'était pas formaliste. Il sortit diplômé, simplement parce qu'il était doué. Ça, c'est sa femme qui me l'a raconté.
Les modalités clarifiées, il prépara un café, et sur la table, posa une carte. Un Kandinsky.
_"Tu connais?
_Oui...
_C'est ce que je veux faire".
Naannn, je me suis dit. Encore un qui dékonne*. Pour rentrer le programme, on va se tortiller et finir au chausse-pied. A l'école, partir de la forme était aberrant, interdit, et surtout immoral. Une image, c'était pire. Il me montra ses esquisses. Tout était là, bien à sa place. Non, il ne déconnait pas du tout.
Il n'y avait qu'à développer, et c'était mon boulot. Que faire? J'étais paumée. Je glissais sur sa table ce que je croyais terminé. Il gémissait. "On dessineIl faut de la plasticité". Le plan devait être subtil, tendu, raffiné. Des heures durant, il tournait, trouvait, m'expliquait. Mettant, posant, remettant ses lunettes, que dix minutes après, il perdait, il explorait les calques à quelques centimètres, plissant ses yeux de myope, oscillant de la tête.  N'abandonnant jamais. Au fil des jours, à force de recommencer, je comprenais, dans la douleur, que dessiner n'est pas, dans un projet, représenter, mais qualifier. Le travail fut intense, mais toujours gai.
Il eut le troisième prix, le premier étant attribué, _comme prévu_, au candidat d'Israel, qui le contacta, un an après, pour s'occuper du projet. Fier, furax, il l'envoya ballader, crachant sur les honoraires, juteux, qu'on lui proposait.
"_Qu'en dis tu, je ne vais quand même pas participer à cette merde.
_C'est toi qui sais".
Peu à peu, je devins son amie, sa complice, et surtout, son interlocutrice. Alors qu'il avait l'esprit sûr, l'objectif clair, prêt du but, il doutait. Il pouvait tout refaire. C'est là que j' intervenais. Le conforter. C'était mon rôle principal, en dehors de la quête, incessante, de ses lunettes, qu'il ne retrouvait jamais. Sa vue baissait très vite, et le préoccupait.

J'aimais venir travailler. Au début, il apprécia mon calme, mais découvrit, très vite, que je pouvais m'agiter. Je lui chantais des chansons, il me parlait de sa compagne, qui disait, parfois, "toi, tu es un cochon". Il parodait dans un français qu'il n'avait jamais pu parler, mais cela, il le comprenait. Tête de côté, épaules secouées, sa main cachait sa bouche, tel un enfant qui rit de ses insanités. Non, Dietmar n'était pas qu'un espritSa femme, une effrontée, se moquait souvent, pour l'exaspérer, de sa germanité. Ils vivaient bien, elle assurait le quotidien. Régulièrement, à la gare, elle chipait devant lui des journaux français. Scandalisé, il s'en rendait malade. Je comprenais ces larcins. Là-bas, voler était facile. Personne n'en profitait. Il fallait punir cette collective honnêteté. 
Au matin, ayant lu la presse, il entrait dans des colères noires. Il détestait les fachos, encore plus les néos. Réveillés dans la Chute, ils ne se cachaient plus. "Ils sont à Magdeburg, je le sais. Ils s'entrainent, personne ne dit rien. Ils tirent des tracts, ils ne se gênent pas. Les salauds" 
Il partageait son fief avec un autre, qu'il n'aimait pas vraiment. Il me disait " Il tire des bureaux à la pelle. Comment on peut dessiner des trucs pareils et se regarder. Il ne fait rien, mais il est toujours épuisé. Il veut juste se goinfrer. Tu verras, cet été, il va partir en Inde, pour se ressourcer. Il reviendra tout maigre, avec la barbe, puis grossira de nouveau et changera sa Benz. Il roule à 180 le Gros, tu te rends compte? Il mange bio, mais je trie ses déchets.". Qu'est-ce-qu'on riait.
Dietmar travaillait douze heures par jour et n'était jamais satisfait. A chaque fois, il fallait tout réinventer. Tester. Chercher. Interroger. Recommencer.
L'année suivante, il transforma une usine d'optique, à deux pâtés de là. Au lieu de se faire payer, il négocia.Il ne voulait que le toit. Il  installa, contre le bloc d'ascenseur, une agence minuscule, légère, posée, comme un meuble simple et soigné, sur la terrasse. Un vrai bijou d'humilité, que je me rengorgeais d'occuper.
Deux ans durant, nous fûmes comme deux larrons.

Et puis un jour, frustrée de mes pénates, et gavée d'étranger, j'ai voulu rentrer. J'avais honte de cet abandon. Les deux étés suivants, je l'ai rejoint pour des projets. Un ami Ecossais, qui restait contre son gré, m'avait dit, choquant nos bières, "tu es la meilleure de nous tous. Les Allemands, tu les enfumes, tu prends leur fric, et tu te barres pour le claquer". La formule m'avait plu. Je ne rectifiai pas que si je venais, ce n'était pas pour ratisser.

La dernière fois, j'ai su que je ne reviendrais pas . Je lui ai dit je t'écrirai.

Cet été, j'ai refait le voyage. Je n'ai pas appelé. A quatorze heures, au pied de son immeuble de Liebnitzstrasse, j'ai sonné, mais il n'était pas là. Et deux instants après, il sortait, tout droit.
 _"C'est moi".
_"Non, ce n'est pas vrai."
Il partait. Dietmar, à ses programmes, ne dérogeait jamais. Cinq minutes. Nous n'eûmes  pas le temps de nous raconter, juste que j'avais trois enfants qui étaient orphelins de père; que lui, sa fille mourait d'un cancer. Il me sortit, de sa poche, sans regarder, une carte postale. Dietmar était aveugle.
"_Maintenant, c'est ce que je fais". C'était une petite pyramide. "On va faire ça partout, partout. C'est pour habiter. C'est modulable. Ca va marcher."

Dietmar voulait atteindre l'universalité. Que s'était-il passé?


*Dekon était le terme utilisé là bas par les étudiants pour désigner la tendance déconstuctiviste.Evidemment, pour les Français, c'était drôle.