vendredi 5 novembre 2010

au trou du cul du monde


C'étaient mes premières années. Mes parents, instituteurs, occupaient le logement de fonction de l'école: une maison de pierre blanche, sur deux niveaux; un jardin, plus bas, avec un pommier sous lequel, avec mon frère, on nous avait photographiés: ma mère, à l'occasion d'un mariage, avait cousu. Pour moi, une robe en velours lisse, vert foncé, au col en marabout blanc, pour lui, un petit gilet dans la même étoffe, qu'il portait sur une chemise de coton.  Une avant-cour donnait sur l'église d'en face.  A deux pas, un char américain, à l'accès interdit, trainait en vrac. Il était assiégé d'orties. Dedans, ça sentait le moisi. Les Boches s'étaient fait la malle, queue basse. Ma mère rectifiait Allemands, mais racontait, chaque fois, que le Grand Charles, quinze ans plus tard, visitant le village, avait soulevé mon frère, qui marchait à peine, et l'avait embrassé. Que c'était vrai, il était grand.
Là-bas, en forêt, au fond des trous d'obus, on trouvait couramment, dans la mousse, des masques à gaz au nez rempli de terre.
L'heure n'était pas au dégraissage. Mes parents, empilant tranquillement leurs trente glorieuses, honoraient leur succès, avec une rassurante régularité, chez Citroen. La Deuche, je ne l'ai pas fréquentée. Ici, c'était l'Ami 6.
Ma maîtresse était une idole. Son nom évoquait les ballons, les jonquilles et les lacs frais. Blonde, elle portait des jupes à la mode, et se coiffait comme Grâce Kelly. En marge des poésies, en colonne, qu'elle copiait au tableau, elle ajoutait, à la craie, de larges dessins colorés, ou se mêlaient oiseaux, sources tranquilles, roseaux. En Observation, elle nous menait à la rivière qu'enjambait le viaduc. On regardait passer les Michelines. Au goûter, elle fendait nos pommes, et évidait des marrons, pour nous en faire des pipes, qu'on ramenait, tout fiers, à la maison.
Mon père m'emmenait au pain, sa main sur mon épaule, en fumant sa Gauloise. C'était il me semble, à l'époque, sa seule contribution domestique, à l'exception du jardin, et de la pêche à la truite.
Le jeudi, ma mère sortait. Elle visitait la voisine, à deux maisons de là. Je restais avec son très jeune fils, pendant qu'elles prenaient le café. Il avait une grosse tête. Un jour, elles l'entendirent pleurer et se précipitèrent. Je l'avais un peu cogné avec son camion de pompier. Ma mère était aux cent coups, et j'en fus très surprise. Les combats, féroces, que je livrais avec mon frère, dont les moqueries me poussaient à bout, ne l'ébranlaient pas du tout. Tout au plus, elle nous séparait, menaçant, comme dans une bande dessinée, d'en prendre un, pour taper sur l'autre. Un jour, éteignant le poste noir et blanc, qui donnait Zorro, en fin d'après-midi , elle annonça que le petit Philippe était mort. C'était nouveau, et je me mis à rire. Mon frère me fit la leçon, objectant, grave, que ce n'était pas drôle.

A mes cinq ans, mes parents déménagèrent dans un autre village. Grimpant les échelons, ils passaient au collège. Mille habitants, l'école était plus grande. La mairie occupait le premier, les classes le rez de chaussée. La bâtisse séparait les deux cours, limitées, au fond, par les maisons des maîtres. Moins gentille, ma maitresse. Ses cheveux étaient courts, et ses tenues, drastiques. Au moindre écart, on présentait ses doigts groupés pour recevoir, dents serrées, sur les ongles, un cinglant coup de règle. Le vendredi après-midi, la mixité s'arrêtait. Les filles faisaient de la couture, et de l'autre côté, les garçons dessinaient. Nous n'y voyions pas d'injustice. C'était comme ça. Sur nos carrés de tissu blanc, les lignes s'empilaient, en rouge. Points de croix, vagues, chainettes. On discutait à voix basse.
Le cours moyen fut plus agréable. La morale du matin était laïque, républicaine, ouverte à la discussion. Dans un grand aquarium se succédaient têtards, sauterelles, orvets, hannetons. Abolissant les bons points, le maître instaura les punaises. Sur un tableau de liège, il les alignait, en trophées, en face des noms de ses sujets. A l'issue du dernier trimestre, on comparait. Les couleurs dominantes nous départageaient. Les noirs, mauvais, n'en menaient pas large; le gros du peloton, bleu, attendait, et les chevaux de tête, écarlates, se rengorgeaient, gratifiés d'un livre illustré. Puis on vidait les encriers, et à la toile émeri, on ponçait les pupitres avant de les cirer. Et pour finir l'année, on mangeait des glaces, dehors, assis sur les bancs de calcaire aux surfaces criblées, témoins des leçons de chimie vinaigrées.

Soixante huit? Je crois que mes parents firent, vaguement, la grève, poussés par leur syndicat, mais je ne m'en souviens pas. Le trou du cul du monde était loin de tout ça. Mon père acheta l' Ami8. Je n'ai souvenir d'aucun ventre, pourtant, un jour, ma sœur est née. Sauvée par un cours de lecture ou il était question de crêpes, elle échappait, quelle veine, à la ringardise des prénoms des premiers: une étoile. La commune lotissait, mes parents firent construire. Pour nos chambres, nous eûmes, mon frère et moi, le choix du papier. Mon frère donna dans la modernité, et c'était de la bonne qualité. Aujourd'hui, il y est encore. Un collector. Le mien fut, aussi,  d'une grande sobriété: bouquets de fleurs champêtres, en lignes verticales, séparés de longues torsades enrubannées. J'étais la fée.
Mais mes longs cheveux furent coupés, pour cause de commodité. Ma mère n'entendit pas ma résistance. Mon père, les caressant longtemps, le soir, me mettait en catalepsie. Il m'attendit à la sortie du salon, et se moqua gentiment: "Ouh, un garçon!". J'étais trahie. Le soir même, je torturai ma poupée Monique, commandée, deux ans plus tôt, chez Modes et Travaux. Ses cheveux étaient bruns et courts. Je priais le ciel, avec ferveur, pour me réveiller en Barbie. Pardi. L'origine de ma mécréance?
Premiers du lotissement, nous fûmes rois du domaine. La maison, séparée du collège par un tènement boisé, resta longtemps cernée de montagnes de terre, soulevées pour ses futures voisines. A leurs sommets, mon frère  installait de hauts cartons, qui partaient pour la Lune. Il y traînait des lampes de poche, et autres équipements techniques. Les deux premiers printemps, les coquelicots rougirent monts et cratères. Un paradis. A treize heures, avant de descendre à l'école, je m'installais sur un saule. Mon père sema la pelouse, ma mère composa la rocaille. Notre télé prit des couleurs. Mon père arrêta les Gauloises, et se mit au cigarillos. Les soirs de match, il invitait ses potes, qui braillaient en buvant du Sancerre. Un soir, d'ailleurs plus que les autres. Les Verts épongeaient leur râteau, et deux d'entre eux pleurèrent. Mon père se consola, et acheta la GS.
La maison, sur son demi sous-sol en souvenir des tranchées, devenait un palais. On nous enviait. Mais tout au long de l'école primaire, là-bas, nous restâmes les nouveaux. Pourtant, nous n'étions pas fayots.
L'entrée en sixième accentua la disgrâce. Jusque-là bonne élève, j'eus mes premières notes crasses. Mes parents résolurent de nous avoir en classe. Allemand, français, histoire, géo. Je me demande encore comment cela fut possible. Leur statut d'instructeurs assurait, à eux,  le respect des tiers. A nous, la méfiance de nos congénères. Vouvoyant nos parents, vingt bonnes heures par semaine, à la sortie des cours, nous étions, encore, gosses de profs. J'avais peur des garçons qui fumaient des gitanes; ils ne me voyaient pas, j'étais plate comme une planche. Les filles troquaient sans moi leurs fringues et leurs histoires. Nos intérêts communs? L' équipe de hand, ou j'étais, par défaut, arrière-centre. Toujours en défense, je n'ai jamais marqué. C'était une loi tacite. Le privilège du tir allait aux délurées. Docile, je distribuais. Le reste de mon temps, je le passais à bicyclette, dans ma chambre, enregistrant, sur des cassettes, le hit parade, ou sur l'arbre de ma petite forêt. Ma mère laissa tomber sa perruque, et se mit au méché. L'été, j'accompagnais parfois mon père qui pêchait à la mouche. Il soulevait, pour moi, les barbelés qu'on ne pouvait enjamber, puis m'installait sur une souche. Je l'observais jusqu'entre chien et loup, puis il ouvrait sa musette, pour me montrer ses prises agonisantes.
En troisième, j'obtins la sympathie tant espérée. Je gagnai la partie en fournissant, un lundi, le polycopié d'un devoir de français. J'avais, à mon tour, trahi, et me tournai vers les plus affranchies. Martine et Véronique, brillantes buteuses et butineuses, étaient émancipées. Leurs parents étaient divorcés. Elles restaient souvent seules, préparaient elle-mêmes leurs repas, et connaissaient, par coeur, l'art du pelotage. Elles habitaient le HLM, _trois étages_,que nourrissait encore la tréfilerie. Chez elles, j'écoutais des disques de variétés, dont elles m'apprenaient les paroles, en échange d'autres renseignements: dates, conjugaisons, pays, versions, avec leur traduction, évidemment. Ensemble, on feuilletait Ok Magazine,  ensuquées de gâteaux gras, de bonbecs ou de Malabars, dont nous jetions, avec mépris, les décalcomanies. C'était pour les petits.
Au trou du cul du monde,  pas d'université. Tout au plus, deux lycées, à quarante kilomètres, nord ou sud, au choix, que l'on gagnait en car, le dimanche soir. Notre internat, forcé, atténua,_un peu_, pour nos parents, les affres de l'adolescence. Et nous, ingrats,  rentrant seulement le week-end, exerçâmes, libérés, nos crises respectives, dans une semi-impunité. Mes parents, de plus en plus impuissants, augmentèrent la distance. Mon père me fit, dans les combles, une nouvelle chambre, ou je faisais du bruit. Mon frère prit le fond du sous-sol, en vis à vis de la CX. Ma soeur, encore sous contrôle, resta, encore longtemps, en tenaille, pendant que nous prenions, sourdement, notre indépendance. En cours, l' ainé, lui, travaillait. Il n'était pas costaud, et semblait solitaire. Son truc, c'était les mathématiques. Il snobait le vulgaire et nouait ses foulards, lisait Nerval, écoutait du classique. On le raillait, et je le défendais. In vitro, on se faisait la guerre, mais au dehors, nous étions solidaires. 
Je trouvai vite, moi aussi, ma distinction. 

Mouler mes fesses dans de vrais jeans pourris, et devenir, trois ans durant, un cancre. Mais révolutionnaire. A moi les amis.




3 commentaires:

  1. Tu déroules le fil de tes souvenirs et au delà du plaisir de lire cela crée dans le même temps une frustration et une sorte d'obligation.
    La frustration parce que j'ai l'impression de ne pas avoir vécu tous ces moments, qu'ils ne sont pas répertoriés dans mon disque dur...
    Et une obligation de s'y mettre, de les rechercher dans les tréfonds du cerveau, et de les poser sur le papier.
    Car c'est comme les photos, c'est lorsqu'elles sont collées sur un album qu'elles s'expriment réellement. Dans une boîte à chaussures, mélangées, il y a comme un manque. Et là mes souvenirs me manquent...
    Mais il faudrait écrire pour cela, et c'est une autre histoire.
    Merci pour l'électrochoc !
    O.P

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  2. (savais pas, pour l'Ami 8...)
    A

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  3. http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:mNMaoVi84cg6BM:http://www.vehicule.ouest-atlantis.com/images/img_8003-ami8-330.jpg

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