jeudi 28 octobre 2010

première cuvée


J'avais vingt ans, et je vivais sans trop savoir, dans un milieu d'artistes, souvent bien plus diserts que doués. J'apprenais la mondanité, errant avec un homme plus âgé, dont le travail consistait à dormir. Il veillait, au lit, dans un foyer éloigné, des adultes débiles et sur-médiqués. Il partait à  dix heures, pour rentrer vers les huit, maussade. Je restais là le soir, avec sa cour qui pillait, joyeusement, ses réserves. J'appréciais ses amis. Je découvrais, à travers eux, la vie et toutes ses bizarreries .

L'un d'eux me fut plus singulier. Il vivait isolé, dans une banlieue délaissée. Il travaillait beaucoup, et peignait puissamment. Sa présence était rare. Les autres l'admiraient. Ils vénéraient son art, qui disaient-ils, lui suffisait. A chaque apparition, ils questionnaient son oeuvre en termes alambiqués, voulant en percer le mystère. Lui, n'avait rien en à dire, et s'en foutait. Il répondait, simplement, que c'était son boulot. Il était peu bavard. Ils l'appelaient Don Filippo, honorant sa noblesse, et son combat, « cervantesque », pour dominer la lumière. Il incarnait le dernier maudit, qui renonce à la chair, et aux plaisirs frelatés. Il vendait mal. Cette injustice les révoltait. Ils vomissaient ces hommes ingrats, vulgaires. Sa présence, à leur table, les rendait fiers. Lui seul peignait par nécessité. Ils décrivaient son épaisse matière, sa sûreté, sa pure brutalité. Il louaient, trinquant encore, sa grandeur d'âme, son sens du sacrifice, dédiés à la seule beauté. Il n'en faisait aucun sujet.
Son détachement se savourait. Il parlait peu, mais percutait. Il était long, bien découplé, avec l'oeil net et clair. Sa parole m'était d'or, et son silence de fer.

Les agapes compensaient mon couple, aussi douteux que déserté. Parfois, l'un d'entre eux restait. Pour quelques heures, je l'hébergeais sans réserve, ni culpabilité. C'était gentil, mais une chose me manquait. Pourtant, c'était pas faute d'essayer. Une chose que je lisais, sans jamais l'avoir rencontrée. Qu'on suggérait avec fierté. Qu'on décrivait dans des films. Considérée comme essentielle. Qui parfois nourrissait le crime. 
Quand mon veilleur rentrait, je dormais d'un sommeil lassé.

Un soir, Don Filippo passa seul. Il venait me chercher, pour me montrer son atelier. D'abord, on marcha longtemps sur les quais, en s'arrêtant pour boire des verres, avant le dernier bus. C'est à moi qu'il livra son secret. "Tu prends de la peinture et c'est fait. C'est après qu'il faut s'emmerder". C'était juillet. Il occupait un hangar vitré, plein nord. Aucun confort, juste une petite cuisinière, dans un réduit attenant. Sa chambre était en sous-sol. Elle s'ouvrait par une petite trappe, qui déployait une mince échelle. L'ancienne citerne de carburant.
La cuve était profonde, étroite, humide, glacée. Elle rendait ses relents, mais sut se faire oublier. C'était peut-être un ours, mais connaissant les femmes. Je n'eus pas froid, et ce fut bien mieux qu'avec moi.

Je l'ai croisé encore quelques fois, en des lieux fréquentés, sans odeur, et bien moins étriqués. Il me faisait un clin d'oeil, qui ramenait, comme une marée, mon souvenir mazouté.



2 commentaires:

  1. Une autre ambiance encore, que celle de tes vacances avec ta famille au bord du canal. Toute aussi cinématographique que romantique.
    C'est intriguant et confortable de découvrir ainsi la vie des gens que l'on connaît au présent mais pas dans leur passé.
    Ben tu vois qu'il n'y a pas que du "lourd" sur ce blog !!!
    O.P

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  2. merci oreilles pointues
    moi aussi j'aime beaucoup ce texte

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