samedi 2 octobre 2010

mauvais cheval


J'ai débuté ma vie amoureuse à  17 ans. J'ai quitté, on m'a quittée à plusieurs reprises sans que j'en garde des traces douloureuses. Je conserve de bons souvenirs de ces premiers pas.

A dix neuf ans, je m' installais dans l'atelier d' un homme de dix ans mon aîné, sans avoir eu, à aucun moment, l'envie du définitif. Il me peignait, cela me plaisait. Mondain et oisif, il me sortait, disait-il, de mon milieu, se targuant, fier, devant ses amis, de me faire à sa main. Cela me plaisait moins. En son absence, je posais autrement, et avec d'autres. Lorsque j' eus la certitude de perdre mon temps, je le laissai... pour m'installer, sans délai, dans un nouveau couple.
Il était fin, attentionné, et il m'aimait. Il  voulait m'épouser. Je me suis débinée. A 27 ans, je m'envolai pour l'étranger. Je ne voulais pas vivre avec un homme qui ne voyait en moi que ce qui l'arrangeait. Je compris, assez vite,  qu'il n'y pouvait rien. Qu'il ne voyait que ce que je lui donnais à voir, pour lui faire plaisir et être sûre d'être aimée. C'était trop tard. Il me fallait d'abord vivre seule, et me construire en liberté. Je me fis la promesse de ne plus jamais tricher, quitte à ce que l'on me quitte. Mon isolement,, nouveau, fut aussi riche que difficile. La solitude  débarrassa ma frilositéLà bas, j'eus une histoire passionnelle, mais éphémère, qui solda définitivement  le couple moribond que j'avais décidé de fuir. Ce fut une bonne chose.
Une ombre tout de même : après que l'homme de cette passion m'ait quittée, alors qu'il était à 6000 kilomètres à vol d'oiseau, avant de rejoindre mon travail, je l'attendis trois mois durant, chaque matin au café Bleibtreu, au pied de la Station Savignyplatz. Avec à l'heure de partir, la parfaite conscience de l'absurdité de cette habitude. Je dus lutter contre moi-même, pour en finir avec ce rituel sordide.

Deux ans après mon retour, je rencontrais l'homme avec qui j'ai passé quatorze années de ma vie, jusqu'à ce qu'il meure, un mercredi soir, d'un infarctus massif. 


Aujourd'hui, sa mort a fixé la certitude d'avoir aimé, et d'avoir été aimée comme je ne l'aurais pas espéré, et  exclu toute dégradation possible de notre lien. 
Pendant les premiers mois de mon deuil, j'ai parfois pensé à l'expérience berlinoise, qui m'a peut-être aidée à déjouer les pièges du déni, de la complaisance et des petits arrangements avec la perte. J'ai combattu, et je m'estime aujourd'hui capable de vivre avec la réalité quotidienne de cette mort. 

Trente mois plus tard, je me suis sentie prête à rencontrer un autre homme et c'est arrivé. J'ai abandonné ma réserve au bout de quelques semaines, avec pour projet de me consacrer à lui sans restriction, sans avoir à cesser d'aimer celui qui, pour toujours, a disparu. J'ai décidé, malgré les difficultés, d' inscrire cet homme dans la continuité de ma vie, sans pour autant me projeter à long terme avec lui, parce que la précarité s'est définitivement inscrite en moi. La construction me paraissait d'autant possible qu'il m'était très étranger, et qu'il n'y avait aucune chance de tenter de reproduire avec lui ce que la mort m'avait pris. Il ne m'a pas suivie.

Cette rupture suit-elle de trop près ce que j'ai dû affronter avant pour me permettre une résistance efficace? Ma vitalité, mes enfants, mes obligations quotidiennes, l'intensité de mon travail, et la possibilité d'un recours à mes proches ne suffisent pas pour contourner les assauts de détresse, ni pour m'armer dans ce sevrage forcé. Je vis très mal cette  séparation et je ne parviens pas à trouver les moyens de m'affranchir. Pourtant, la relecture des sept mois que je viens de vivre aboutit à une si implacable conclusion, qu'elle devrait me permettre de rebondir sans souffrir.  Je n'encaisse pas sa brutalité.  
Je refuse de prendre mon mal à la lettre et je veux que cette expérience me serve. Pour autant, il m'est difficile de penser ma manière d'être actrice de cette rupture. Qu'est devenue ma lucidité? Il m'est insupportable de m'être attachée à un homme qui, dès le départ, ne m'a jamais envisagée, ce qui signifie que j'aurais, de manière volontaire, misé sur le mauvais cheval. Cela reviendrait à dire que les évènements auxquels j'ai fait face m'ont rendue inapte. Que je me serais battue pour rien. Je refuse cette éventualité. A qui me fier,  si je ne peux plus me fier à moi-même?
Après l'avoir sauvée in extremis de la corbeille de mon ordinateur, (j'avais, l'espace d'un instant, décidé que j'étais capable de faire table rase, et qu'il n'y aurait pas plus d'explication à cet échec que l'échec lui même), j'ai mis bout à bout l'ensemble de notre correspondance. Elle fait état d'un véritable élan, puis d'un point de basculement vers l'irréversible, puis d'une longue période d'aveuglement conscient, qui me renvoie douloureusement à l' inutile attente matinale au café Bleibtreu. Il est clair pourtant que cet homme, je ne l'aimais pas. Mais aujourd'hui, je voudrais, bien inutilement, que cet homme me regarde et me dise:

TU AS PARIE SUR LE MAUVAIS CHEVAL, 

MAIS TU NE POUVAIS PAS LE SAVOIR.



2 commentaires:

  1. Une fois de plus je trouve ce texte beau, courageux et émouvant.
    je t'embrasse
    Florence
    - et pour le comptage, je peux tricher si j'utilise deux ordinateurs en deux lieux distincts ? ;-)

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  2. ton bonhomme qui rigole a un cil dans l'oeil droit

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