jeudi 14 octobre 2010

vie tendre

Ce matin j'avais une réunion avec beaucoup de participants. L'enjeu était important. En arrivant, j'ai découvert avec surprise la présence d'un homme d'un peu moins que mon âge qui m'a toujours fait beaucoup d'effet. Je me suis dit que j'avais bien fait de venir. J'ai observé longtemps ses mains, très belles. Il portait une montre jaune. Je l'ai peut-être gêné, car il a fini par les mettre sous la table et cela m'a beaucoup amusée. J'ai dû me positionner très clairement pendant cette réunion et je l'ai fait sans difficulté. Vers  douze heures quinze, nous sommes sortis et il m'a remerciée avec le fondateur de son agence pour la fermeté et la limpidité de mon propos. J'en ai été très contente. Je me débats tellement avec d'autres pensées que je suis toujours surprise d'être encore efficace. Et c'est très flatteur d'être gratifée par un homme qu'on estime, et un petit peu plus.
J'ai trouvé trois messages sur mon téléphone. Le premier de mes amis qui s'inquiétaient beaucoup pour moi et tenaient à me voir à midi. On ne me voit pas beaucoup ces temps-ci. Le second d'un autre ami avec qui je croyais avoir rendez-vous pour la même heure, en pensant être déjà en retard. De lui, j'attendais, assez impatiemment, le récit de son dernier passage à Paris. Le troisième m'annonçait que mon ami qui était en soins palliatifs depuis plusieurs semaines avait été hospitalisé cette nuit en urgence et qu'il vivait peut-être ses dernières heures. J'ai paniqué. Je croyais m'être préparée à ce moment, pour lequel il me paraissait impensable de ne pas être là. J'ai répondu rapidement au second message et j'ai différé notre rendez-vous. C'était demain. Je suis allée ensuite rassurer les autres au restaurant sans savoir encore ce que j' allais faire. J'ai expliqué la situation en disant que je devais travailler cet après midi et que je ne supportais pas l'idée de ne pas pouvoir passer à l'hôpital. Mes amis n'ont pas su quoi dire. J'ai commandé un plat du jour. Mais je n'ai pas terminé mon repas. J'ai décidé de partir. En quittant le restaurant, j'ai prévenu mon partenaire de projet que je n'assisterais pas à la réunion suivante car ma présence n'y était pas indispensable. Il me suffisait de prendre un métro et je suis arrivée sur place vers treize heures quarante-cinq.

Là-bas, une fois le numéro de chambre obtenu, j'ai pris l'ascenseur et j'ai passé un bon moment devant la porte de la chambre, pour réchauffer mes mains, parce qu'il faisait très froid, et que je craignais que mon contact soit trop glacé. L'homme qui l'aime et qui s'occupe de lui, jour et nuit, depuis des mois, m'a ouvert la porte et nous nous sommes embrassés.
Depuis longtemps la fièvre ne le quitte plus. J'ai posé ma main sur la sienne et il l'a saisie. Je lui ai dit que j'étais heureuse de le voir. Le plateau repas était intact. Il était très fatigué mais il m'a reconnue assez vite. Il s'est adressé à moi et à la femme qui était là, et que je rencontrais pour la première fois: "il faut que vous  fassiez copines". J'ai répondu en riant que la dernière femme que j'avais rencontrée par son intermédiaire était vraiment très rock'n'roll. Il a confirmé "oui, rock'n'roll". Il parlait difficilement, et ses phases d'éveil étaient très brèves. Peu à peu ses phrases sont devenue des mots seuls qu'il confondait parfoisNous guettions tous les trois ses moments de conscience pour lui montrer que nous étions là, pour être sûrs qu'il n'avait besoin de rien, pour attraper son regard, lui sourire, lui parler. Sa respiration était irrégulière et sa lutte, malgré la pompe à morphine, secouait son corps. Au bout d'une heure son compagnon est parti fumer avec leur amie et je suis restée seule avec lui durant une vingtaine de minutes. Je n'ai pas cessé de le câliner. Son front était chaud. L'infirmier a apporté un goûter mais il était incapable de manger. Je l'ai aidé à boire du lait chocolaté dans une petite bouteille plastique, en soutenant sa tête pour ne pas qu'il se salisse. J'ai essuyé le pli de sa bouche avec un petit mouchoir. Il ouvrait légèrement les yeux pour me dire qu'il en voulait encore. Je n'ai jamais été aussi suspendue à quelqu'un. A son moindre souffle, frémissement, battement de paupières, sursaut de la main, plissement des lèvres. La dernière chose qu'il m'a dite est "plastique". Il avait très soif. J'ai câliné encore longtemps sa tête, sa main, et la base de son cou, cette caresse qui apaisait mes touts petits. Puis ses parents sont arrivés et il s'est de nouveau réveillé. Je suis partie pour les laisser ensemble, après l'avoir embrassé plusieurs fois. 
Ces instants d'aujourd'hui, cette heure et demie, resteront parmi les plus tendres de ma vie.

Il y aura une autre hémorragie, et il recevra une injection pour l'aider à se rendormir. Je suis descendue avec son copain et nous avons fumé ensemble et parlé un peu. Je lui ai dit au revoir, de me tenir au courant. Qu'il refera des projets, plus tard. Il m'a dit oui, je sais. Il y a vingt-jours, j'ai fait un enregistrement pirate d'une conversation que j'ai eue avec Manu, ou je lui posais des questions sur sa vie. Le son est mauvais, mais je lui offrirais. Je vais laisser mon portable allumé cette nuit, car Manu est encore là.

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