lundi 4 octobre 2010

vie en rose

Que faire un beau  dimanche après midi ? Allez, les urgences psychiatriques.
Nom, prénom, date de naissance, adresse. Il écrit Provence, je rectifie, je cligne: votre accent fait le i ? Il sourit. Situation de famille. Qu'est-ce-qui vous amène?


Il faudra patienter. La salle est claire. Plantes vertes, banquettes, cabine téléphonique, affiche sur le préservatif. En face, mal accrochée, une croûte orangée, avec un homme enturbanné. Nous sommes nombreux. Chez le dentiste, on se tait, la roulette grince à côté; on feuillette des revues, poisseuses et écornées. Mais pas ici. C'est très animé. Je ne vais pas m'ennuyer.

Sur le grand canapé, un  couple et une adolescente, très maigre, qu'on vient vite chercher. L'homme  se met à parler. Ses yeux sont vifs et bleus, et son crâne est rasé. Il est doux. Il rassure sa compagne. Belle, mais fatiguée.
_C'est de ma faute, j'aurais dû le voir.
_Dis toi que c'est une chance. Elle ne veut pas grandir. C'est toujours la même chose. A chaque fois qu'elle passe une étape, c'est pareil. Il faut qu'elle apprenne. Elle a fait ça pour la sixième, après pour le stage, et maintenant c'est le bac. Elle laisse toujours tout tomber. Elle a peur qu'on la laisse si elle réussissait. On va d'abord lui donner des médicaments pour l'apaiser. Elle dort à l'hôpital ce soir, ils ont trouvé une place, c'est bien. Ensuite, elle aura un suivi adapté. Sinon, elle recommencera. Elle abandonnera son premier travail au bout d'une semaine, son mari au bout de trois. Ce qu'elle veut, c'est rester chez toi. C'est maintenant qu'elle doit s'occuper d'elle. Après, ce sera trop tard. Elle sera toujours comme ça, mais là, elle saura faire avec.
_Je m'inquiète.
_Non. Maintenant tu sais ce qu'elle a. Ils savent quoi faire. Laisse-les, ils lui parlent. Ce sont des professionnels. On revient tout à l'heure, mais là, on s'en va.


En vis à vis, une femme âgée, avec un homme, assis, en robe de chambre. Son fils. Il a le regard fixe, les mains sur les genoux. Elle me demande ou est le tramway. C'est facile, et  tout près.


Une mère accompagne sa fille, la vingtaine, qui erre dans la pièce,  les yeux fermés. Elle cherche, du bras, son équilibre. On la retient, mais elle se cabre. On la câline, on l'assied. On l'emmène.
_On l'a calmée, elle va s'endormir, vous pourrez rentrer. On fait la fiche, et on vous appelle un taxi. C'est la première fois?
_Oui.


On sonne. Deux femmes, semi-clochardes, arrivent avec des paquets, se vautrent. Elles ont l'air habituées. La vieille, énorme, porte un ensemble rose, dans un tissu fleuri, mou, éculé. La seconde est plus jeune, marquée, et pleure beaucoup. Ses bottes sont délacées, tombent sur ses chevilles. Sans cesse, elle roule, sort pour fumer, sonne, entre, roule, demande l'ouverture des portes, fume, sonne.
L'homme commence à pleurer. La grosse dame interroge.
_C'est votre fils?
_Oui, il est comme ça depuis ce matin. Il se met à gémir, puis à hululer. La grosse dame:
_Vous savez, c'est plus dur de quitter un fils qu'une fille. Mais là,  faudrait couper le cordon, non?
Il se lève, la mère le calme :
_Arrête j'te dis, ça suffit. Il pleure, à gros sanglots. Elle lui tapote la cuisse:
_Tu dois être un peu dépressif.
_Il a besoin d'amour. C'est plus dur de quitter un fils qu'une fille. Moi je le sais.Alors je vous le dis.


Monsieur, venez, on va vous aider.


Sonnette. Un homme entre à grand bruit, pantalon déchiré. Sans doute un abonné. Il ferait peur la nuit. Passant derrière l'accueil, il lance, gentil :
_Bonjour mes petits fils, mes trésors, ça va bien aujourd'hui mes petits chéris? Mes coeurs, mes petits agneaux, je vous aime fort. Il entre dans le service, on l'attrape.
_Je vous aime! PAPA! PAPA!! L'infirmier:
_ Chut, moins fort.
_Je vous aime! Je vous aime, I love you!
_Allez, sors!
_Salut! 
Plus tard, on entend dans la rue:
PAPA! PAPA!


La dame en rose soupire. 
_Y a du monde aujourd'hui. On aurait dû venir demain. Moi, dans dix minutes, je dors. 
Viens, on s'en fume une. Elle sortent, grillent, sonnent, reviennent.
A sa voisine, qui roule, et pleure encore:
_Quand on était SDF, avec Jean, on faisait que les grands hôtels. Tu comprends, depuis l'apparition, moi je cherchais. Je le connaissais avant qu'il soit né et avant qu'il soit mort. Quand je l'ai revu, je ne l'ai pas cru, et je lui ai demandé ses papiers. Une apparition comme ça, ça n'arrive qu'une fois. Toi, t'étais petite, tu t'en souviens pas, mais moi, je le connaissais.
Moi je vais te dire pourquoi les gens sont là. Ce qui leur faut, c'est de l'amour, y a que ça.
L'autre femme se redresse. Elle a l'air énervée.
_Pourquoi Pascal a voulu s'occuper de mes cheveux l'autre jour? C'est bizarre tu trouves pas? Pourquoi il a fait ça?
Laquelle des deux vient consulter?
_Ah, me parle pas de ce singe! C'est un taré! Un singe! Affreux! Ma mère était folle, alors! Un déséquilibré! Je supporte plus ces gens là! Mais toi, franchement, je sais pas comment tu fais. Si j'avais un truc comme toi dans mon ventre, ça fait longtemps que je l'aurais fait enlever. Comment tu peux supporter ça? C'est vraiment gros ce truc, comment tu fais? Un singe, voilà ce que c'est. D'ailleurs, toi, quand t' étais petite, tu regardais la Panthère rose. Tu faisais que ça, être devant la télé. Tu la connaissais, la panthère rose?
_Oui, je la connaissais, je la regardais tout le temps. 
_Mais tu l'avais vue ou avant?
_Je la regardais, c'est tout.
_Oui mais avant?
_Je me rappelle plus. J'ai quitté la panthère rose pour un gorille.


_Bonjour mes trésors! ça va mes petits agneaux?
PAPA!! PAPA!!


Il y a encore du monde,  je vais devoir y aller: un seul toubib. Mais je me sens  mieux qu'à l'arrivée. Je vous jure que c'est vrai. C'est beau la vie en rose.


*mon préféré, c'est le fils à papa


2 commentaires:

  1. Un rêve, un cauchemar? Tu n'y es pas allée quand même ?
    O.P

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  2. c'est toujours mieux quand c'est bio, non?

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