dimanche 5 septembre 2010

no way


Ayant fréquenté, durant une semaine, un site de rencontres, je décidais un jour, quatre saisons après, de renouveler cette expérience, mais avec d'autres règles. Je soignai mon annonce, pour ne pas perdre de temps, la rendant suffisamment ouverte, mais capable d' opérer un tri efficace. J'y précisais notamment que bien que seule,  je n'étais pas en solde, que sans désir, il n'y aurait point de salut, que je ne pouvais pas imaginer une seconde vie maritale, et que je cherchais un énergumène*. Je démarrai mon enquête.
Mes critères? L'annonce, évidemment la photo, ainsi que le pseudonyme, qui était parfois intrigant.
A ma deuxième rencontre, je fus si frappée par le contraste entre ce qui était annoncé, sur le site, et la réalité de l'homme qui était là, en face de moi, que je décidai de poursuivre mon investigation. Elle pouvait s'avérer passionnante. Je résolus de rencontrer vingt-six hommes, les vingt-six lettres de l'alphabet. En rentrant chez moi, de recopier, au plus près possible, ce qui m'avait été livré. De l'envoyer à l'intéressé, en espérant recevoir, en retour, à mon sujet, le texte symétrique. Echaudée, un an plus tôt, par une majorité de contacts sans intérêt particulier, parfois même affligeants, je pensais, par ce biais, que même si je ne rencontrais pas un homme avec qui construire, cette démarche m'apporterait toujours quelque chose.
Elle me permettrait peut-être, en repérant, entre ces hommes triés, des dénominateurs communs, de retrouver qui moi j'étais. L'exercice m'excitait. Il fournissait aussi une matière pour l'écrit. J'avais enfin un projet.
De ces brefs rendez-vous, voici ce que j'ai retranscrit, avant de m'arrêter sur une lettre.

Je m'appelle Y. J'ai 37 ans, je vis en Ardèche. Je suis un néo-rural installé en France après deux ans passés aux Etats-Unis. J'adore ce pays. J'aime les films hollywoodiens qui disent que si on croit, on peut réussir. Mes parents étaient professeurs. J'enseigne l'histoire et la géographie dans un collège. Je suis trotskyste et les écologistes m'insupportent. J'ai mis mon activité militante en sommeil pour pouvoir écrire ma thèse. Je suis rationaliste et je publie des articles sur le blog d'un zététicien.J'ai une grande admiration pour Chomsky, même si en politique il a manqué de clairvoyance. Je vis seul dans la maison que je viens d'acheter. Pendant mes promenades il m'arrive de photographier des animaux. Depuis le hameau, la vue sur la vallée est très belle, mais je crains d'être gêné par le bruit d'un élevage de pintades situé en contre-bas. Il n'y a pas de soution à ce problème. Je suis en conflit avec l'un des habitants sur une question de mitoyenneté, mais pour l'instant ce différent est sans gravité. J'écoute du Métal, avec une préférence pour Metallica, Opeth et Gojira. Je joue de la guitare, que je ne travaille pas assez, et je lis beaucoup. J'ai acheté des bibliothèques Ikea pour ranger mes livres. Je ne mange jamais de viande le soir et je ne bois pas d'alcool. Si je fais une rencontre je n'offre pas le restaurant : je suis pour l'égalité Homme Femme.

Je m'appelle A, j'ai 48 ans. je suis étranger et je vis à Lyon. Mon père est mort lorsque j'avais treize ans, d'un cancer du pancréas.C'était difficile de supporter sa maladie. Je suis chercheur pour un organisme international , dans le département statistiques. J'ai un très bon salaire, mais je suis parfois mal à l'aise dans mon travail. J'ai refusé récemment de signer une publication. Il n'y a aujourd'hui, dans l'état actuel de nos connaissances, toujours pas de lien précis à établir entre l'alimentation et le développement des cancers, à l'exclusion du cancer colorectal. Le week-end, je me fais du bien en vélo, mais pour cela il faut que je me fasse mal. Je voyage souvent et je fais des photos que je publie sur Internet. J'ai un jeune chat roux et j'aimerais acheter la maison d'en face. Je n'ai jamais voulu d'enfants, mais j'ai accepté à deux reprises d'être un père biologique. Ils ont aujourd'hui quate et six ans et sont élevés par deux femmes. L'ainé est légèrement autiste. Je suis athée . Le comportement de l'Eglise vis à vis du Sida est inadmissible. Végétarien depuis l'âge de trois ans, je préfère le vin à la bière. Je vis seul. Je n'ai pas terminé le dernier roman de Beigbeder.

Je m'appelle E et j'ai 45 ans. J'ai quitté Paris il y a trois ans pour changer de vie. J'ai une fille de seize ans qui vient chez moi un week-end sur deux, et pendant les vacances scolaires. Ce n'est pas une contrainte, mais un plaisir de m'occuper d'elle. Je travaille comme consultant informatique. J'ai réduit mon activité professionnelle, parce que je ne veux plus vivre que pour travailler. Je cherche à remplir ma vie autrement. Guitariste passionné de rock, je joue régulièrement avec mes amis, en public ou en privé. Mon groupe préféré est un groupe australien, Radio Birdman. J'ai eu la chance de rencontrer un de ses membres au cours d'un voyage. Je pense me différencier fortement de la plupart des gens de ma génération: j'ai beaucoup plus d'envies. Je ne veux pas vivre comme tout le monde. Je suis capable de travailler toute une journée, de faire ensuite trois heures d'escalade, d'enchainer sur un concert, et de me lever le lendemain à midi. J'aimerais parfois aller plus loin mais ce ne serait peut être pas raisonnable. J'ai Ma vie sociale est riche, et je me réjouis que des femmes en fassent partie. Je suis un abruti.

Je m'appelle D et j'ai 45 ans. Je vis seul, avec mes enfants une partie du temps. Je travaille au Nord de Lyon comme éducateur spécialisé dans un foyer d'enfants en difficultés.Ce sont de pauvres gosses dont il faut vraiment s'occuper. Je joue régulièrement avec mon groupe de rock, sans prétention.. La solitude me pèse mais je préfère vivre seul que mal accompagné. Je suis un habitué de ce site de rencontres. J'aime les femmes de caractère que je préfère aux poupées.

Je m'appelle M et j'ai 43 ans. J'ai eu un fils avec une femme dont je me suis séparé. Je suis né au Cambodge. A trois ans j'ai fui le pays avec mes parents. J'ai oublié ma langue maternelle. Je voulais réussir.
J'ai commencé ma carrière dans une maison de luxe qui travaille le cuir. Mon évolution a été très rapide. Mon métier me passionne. Mon rôle est aujourd'hui de concevoir, rationaliser, d'organiser et contrôler la production, en maintenant l'excellent niveau qui fait la réputation de cette entreprise de tradition artisanale, tout en préservant une qualité constante. Je viens de quitter l'antenne suisse de cette entreprise, parce qu'un supérieur stupide y abuse de son pouvoir et travaille de manière absurde, sans tenir compte du savoir faire des salariés. J'ai des projets personnels . Je pense à un bijou de luxe dont la forme et la matière auraient une forte connotation sexuelle, qui évoquerait le sado-masochisme, dont le marché cible serait une clientèle riche, mais particulière. Ce bijou pourrait, pour cette communauté, devenir, comme un code, un signe de reconnaissance. Je réfléchis actuellement beaucoup sur ce concept, et j'aimerais réussir à le développer.

Je m'appelle J, et j'ai cinquante ans. Je suis architecte et je vis à Alonne. Je suis amoureux de Paris mais j'ai quitté cette ville, peut-être pour me recentrer. Je lutte dans mon métier pour une certaine éthique. Je suis séparé, et j'ai deux filles déjà grandes, qui n'auront bientôt plus besoin de moi. Je les rejoindrais à New-York cet été. Je réfléchis aux modes de financement du logement social; une stratégie pourrait consister à construire des logements normaux, et au bout de quinze ans, une fois l'investissement rentabilisé, de changer leur statut en logements sociaux. Il est possible que je sois dépressif. Je passe mon temps à la piscine. Je suis peut-être un nageur compulsif.

Assez vite, j'ai privilégié une des lettres de mon alphabet, et je n'ai plus fréquenté le site de rencontres. Le second plan_ une collection, la quête d'un fil conducteur_ disparaissait. Ce ne fut pas mon premier rendez-vous, mais l'ayant retenu, et pour garder l'anonymat, ici, c'est donc A.
L'annonce d'origine, que j'ai supprimée, je le regrette encore, par erreur, dans mes documents, disait à peu-près:
Etranger, bonne condition physique, (l'origine, évidemment pas neutre, était précisée), travaille dans le domaine scientifique. Parle bien le français. Le week-end, je me ballade en vélo. Pas toujours facile à vivre, je cherche une femme intelligente pour des relations amicales, pour faire du sport, ou autres si affinités (mammifère normal). 
J'ai corrigé les fautes, il y en avait, et j'espère n'avoir rien oublié. Je ne souhaite pas aujourd'hui retourner sur le site pour restituer l'exact libellé. En annexe, quelques photos, légendées, étaient jointes. Il était doué. Il y avait aussi un portrait. Dans la grille, une brève description physique. Il citait, comme ce qu'il préférait, ses mains. Il se disait agréable à regarder, pas du tout romantique, excluant le mariage.
J'ai rempli son questionnaire avec honnêteté. Puis c'est lui qui m'a contactée.
Au restaurant, je fus, comme je l'ai dit, saisie par le contraste. L'auteur de cette annonce, si légère, me frappait par sa gravité. Rentrant chez moi, je rédigeai le texte que vous connaissez, et l'envoyai, consciente du fait subjectif.
C'était beau de dire je à la place de ces hommes. Pourtant, je ne voulais pas être eux.

Sans l' avoir demandé, j' obtins la réponse suivante:

"Framboise vient du Nord-Est, mais elle est implantée à Lyon depuis ses jours estudiantins. Sa voix est belle et quand elle dit "ouais", ça me fait penser à une fille... Elle assume sa vie, aime le rouge, fait du sport. L'écologie lui est importante.
Quand elle n'avait pas encore trente ans, elle a rencontré celui qui serait l'homme de sa vie et ils ont fait ensemble 3 enfants. Il y a deux ans, il est subitement mort. Depuis, elle travaille comme une folle et cherche à s'inventer une nouvelle vie. Elle ne montre pas de tristesse, semble très vivante et pleine d'énergie... Il se peut qu'elle soit légèrement déboussolée devant l'envie de trouver un autre homme, l'absurdité de vouloir remplacer l'ancien et l'impossibilité de recommencer comme si elle avait de nouveau vingt ans.
"

Il s'était trompé sur l' âge, car l'homme qui était mort, je l'avais rencontré à 30 ans. J'ai rectifié.

Plus tard, j'ai ajouté d'autres éléments, au fil de notre rapprochement, cette fois sans lui adresser:

Je possède environ mille disques classiques...

puis j'ai précisé:

les conclusions des rapports de recherche manquent souvent de rigueur scientifique...

et

Je sors progressivement d'une histoire difficile avec une femme plus jeune, qui a finalement choisi un autre que moi. Je préfère la compagnie des femmes à celle des hommes...
Il y a, sur un de mes deux sites publics, une très beau cliché de celle avec qui j'ai vécu en Australie.

Les femmes que je rencontre se posent beaucoup de questions sur leur vie.

Je suis un technicien avisé. 

Ma mère est morte d'une pneumonie.

Je suis un amateur d'art contemporain.

J'aime la période cubiste.

Je ne suis pas machiste. 

Je pourvois financièrement aux soins du premier enfant auquel j'ai contribué.

Je me méfie des opinions préformatées.

Mon livre de chevet est l'Etranger.

Puis un jour, pour m'amuser, je lui ai envoyé ceci:

A ne sait pas s'habiller.
A le fait-il exprès? 
A est-il innocent comme une jeune fille au corps de pute, qui mettrait des robes de gourde?
A est-il pervers comme une jeune fille au corps de pute, qui mettrait des robes de gourde?
A est il une gourde?
Ce qui est sûr, c'est qu' A n'est pas une jeune fille.
Quand A sort de son travail pour la pause, il porte un jean mal coupé (mes souvenirs des premiers jeans vendus par correspondance à la Redoute?), d'affreuses baskets, une chemise à rayures bleues ciel et blanches non repassée, boutonnée presque jusqu'en haut, sur un T- shirt dont il ignore la couleur, un badge à la ficelle entortillée, et un sweet à fermeture Eclair de la pire espèce. Quand A n'est pas rouge à cause du soleil, il est rose comme un Anglais (et parfois sa peau me fait mal).
Tout ça ensemble, c'est parfait. Qu'il emballe un vrai corps de sportif sous ce... bordel... quelle classe. Parce que même si je ne suis pas la seule, il y a sans doute peu de femmes, ici, qui savent ce qui est là-dessous. A a des jambes à s'évanouir. Je ne comprends pas encore toutes les blagues de A, (il y a là dedans des trucs de mathématiciens?... et j'ai décroché depuis des années de cette catégorie d'humour en changeant de lycée?) Je ris, parce que je sens que c'est drôle, et que sa manière de les raconter est drôle. Mais son français est parfois si approximatif, que je n'ose pas toujours lui dire qu'il y a un mot que je n'ai pas compris.
Quand A est en bermuda, il est ...élégant. A est le seul homme, à ma connaissance, qui porte bien ce vêtement (qui coupe la jambe, il faut les avoir longues) Les vêtements pour le sport sont finalement les moins incertains pour les étrangers, qui en font tellement ? A est terriblement sexy sur son vélo jaune, avec ses lunettes assorties.
Moi qui aime tant ma garde-robe, je suis toujours sortie avec des hommes qui s'en foutaient royalement, et çela me plaisait. De ce côté là, je suis constante.
Je voudrais faire une chemise à A, dont le tissu serait fin, doux et confortable, et qui ne se repasserait pas.

Plus tard, j'ai ajouté:


A se double d' une très grande humanité, et d'un individualisme forcené.
A est un homme attentionné et extrêmement respectueux, mais distant et très peu démonstratif dans ses échanges. Il est difficile de savoir, pour une personne de culture latine, à quel point il peut être attaché dans un rapport amoureux. 

A n'exprime aucun besoin. Ses émotions sont peu perceptibles. A semble craindre de subir l'impact des autres, comme il ne veut en avoir aucun sur eux.

Puis,
Il est possible que l'histoire forte et difficile qu'il vient de traverser l'empêche de s'engager trop avant dans une suivante. Il est possible que cette épreuve l'ait rendu un peu indifférent. Qu'il s'en tienne à un comportement passif, ou à une prudente neutralité: soit qu'il préfère ne pas risquer une réaction imprévue qui le mettrait en difficulté, soit qu'un niveau de confort affectif minimal lui soit suffisant. Il est également possible qu'il ait, selon ses critères, un investissement normal, et qu'il ne comprenne pas qu'on puisse souffrir par lui.
Dans toutes les hypothèses, il vaut mieux qu'il se tourne vers une femme confiante en elle et en demande affective raisonnable, car il a traversé suffisamment d'épreuves pour mériter une relation sereine, quel que soit son degré d'implication.

A est aussi aventurier que pantouflard.

En en-tête, j'ai joint une photo que j'avais trouvée sur Internet. Il l'avait publiée dix ans plus tôt. La photo, en noir et blanc, était un nu partiel, debout, montrant une partie de sa fesse droite, et sa main, le long du corps.

Depuis, à ces textes du A, que je lui ai tous adressés, je n'ai rien pu ajouter.
J'avais fait un constat, NO WAY, auquel je ne pouvais me résigner. Je cherchais, avec obstination,  à préciser la nature de ce lien, qui ne s'apparentait ni à ceux que j'avais pu expérimenter, ni à ceux que j'avais, chez les autres, ou dans les livres,  observés. Incapable d'estimer le degré de souffrance admissible, comparée à celle que j'avais traversée, je  cherchais une alternative. J'ai continué, encore longtemps, à le rencontrer. Rompre m' était impossible.
 
Il l'a fait pour moi.
Je ne sais pas encore si c'est une bonne chose.
C'était un mercredi.





Voilà.




* les variations de cette annonce, que j'ai fait évoluer au fur et à mesure, figurent dans la même catégorie Visites dans la vraie vie .

1 commentaire:

  1. Début et fin d'une histoire entre deux personnes sur fond d'enquête sociologique. Super à découvrir et de s'immiscer dans ce monde de la rencontre virtuelle.
    "Gros" texte qui se lit très bien, avec avidité, avec juste ce qu'il faut d'une pointe de voyeurisme...
    O.P

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