lundi 27 septembre 2010

au dessin

Pour recoller mes morceaux, je cherchais des activités. Le dessin me parut adapté. Longtemps que je n'avais pas taillé une mine. La dernière fois que je m'étais appliquée, j'avais atteint une aisance  qui me procurait de la joie, et me laissait espérer des résultats suffisants pour vouloir poursuivre. 
Comment faire? Lisant les annonces, j'en trouvai une sur mesure, et dénichai mon sujet de chair. Un homme voulait reprendre le modelage, et souhaitait échanger des poses. Je lui donnai rendez-vous dans un bar. Prudente, je voulais m'assurer, avant de commencer les séances, qu'il ne m'inspirerait aucune envie, et que, symétriquement, je lui serais indifférente. Acupuncteur, il avait été longtemps modèle pour une école d'art. Le corps nu disait-il, dans un contexte sans intimité, ne lui posait aucun problème. J'avais, moi aussi, à différentes périodes, prêté mes services: nous étions à égalité. Ayant trouvé un local,_l'entresol d'un café_ pour nous héberger, une séance hebdomadaire de quatre heures fut programmée, avec alternance des rôles. C'était l'hiver. Le lieu, trop volumineux, était mal chauffé. Il apportait un petit radiateur soufflant, qui affolait les plombs s'il fonctionnait trop longtemps. L'air glacial s'insinuait au travers des fenêtres qu'il fallait, pour nous protéger des passants, calfeutrer de larges rouleaux de papier. Nos rapports restaient neutres et polis, et limitée aux généralités, la conversation tournait court. 
Je fus vite déçue. Bien que professionnelles, ses poses n'étaient pas incarnées. Il attendait, simplement, la fin de l'esquisse. A ma demande, il posait debout. Je trouvais son corps mou. Son être, atone, m'agaçait. Me manquait la nervosité des formes, pour trouver tension, concentration et acuité,  nécessaires à la rééducation de mon oeil, et à la précision de mon trait. 
Lorsque je pus, enfin, me laisser aller, je compris, simultanément, que ce n'était plus lui mon modèle, et que j'extrapolais. Sur une pose que j'avais tant aimée, mon dessin ressemblait à ceux qui occupaient, déjà, les premières pages de mon dernier carnet. Je  dessinais, avec une volupté perverse, complaisante, organisée, par coeur. Je ne l'ai pas accepté. Voulant guérir, et me défiant de moi-même, contre ce jeu morbide que j'avais installé, j'ai voulu lutter. Il fallait, simplement, me discipliner. Laborieusement, chaque mercredi, trois mois durant, j'ai insisté, n'obtenant que des jets sans âme, raides, ridicules, forcés. Une corvée.
J'eus, tout de même, mes compensations. Je posais sur un large plan en inox, que nous recouvrions d'une couverture, pour nous préserver du contact du métal. Assis sur un tabouret, sa terre humide sur un guéridon, il tournait autour de la table pour former, progressivement, l'ensemble de mon corps. Il était lent. Je choisissais, arrogante, des attitudes difficiles, qu'avec orgueil, sans frémir et jusqu'à la fin, je tenais. Pour combattre le froid, les yeux fermés, je pensais à nos carnets d' été, au sable et à la brise. Le souvenir m'enivrait. M'interdisant le premier jeu, aveugle, du second, je me rendais complice. C'était le même, je me mentais: de celui là, je n'étais pas moins actrice. A ces séances de pose, oubliant l'air glacé, j'ai pris, chaque fois, du plaisir. Et c'est facile, mais c'était beau, aussi, de voir à la fin mon ébauche, qu'il détruisait aussitôt, rassemblant l'argile dans un chiffon mouillé.

Fin février, le café a fermé. Au dessin, je n'avais pas progressé. Et j'ai jeté, sans regret, tous mes croquis de cet homme, qu'il m'aurait fallu, sans doute, désirer.


*voir peut-être Etoiles filantes, vices cachés chaises pliantes, décembre 2009

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