mercredi 29 septembre 2010

une bière, Albert?

Dans les lettres que j'ai reçues, plusieurs citaient Albert Camus.

Je ne sais pas s'il est encore présenté à l'école, mais si mes enfants me demandaient qui c'est, je dirais que c'est un type qui pense que comme on est tous foutus, c'est une bonne occasion de se comporter comme des hommes.

quand vous voulez, on s'en jette une.

mardi 28 septembre 2010

pin pon


j'ai un pote,
un pote tôlier                                  qui sera bientôt pompier



ben quoi, c'est vrai
pas de sot métier

car tout ce qui compte,                              
c'est d'arroser.

                                
Pin Pon!


lundi 27 septembre 2010

au dessin

Pour recoller mes morceaux, je cherchais des activités. Le dessin me parut adapté. Longtemps que je n'avais pas taillé une mine. La dernière fois que je m'étais appliquée, j'avais atteint une aisance  qui me procurait de la joie, et me laissait espérer des résultats suffisants pour vouloir poursuivre. 
Comment faire? Lisant les annonces, j'en trouvai une sur mesure, et dénichai mon sujet de chair. Un homme voulait reprendre le modelage, et souhaitait échanger des poses. Je lui donnai rendez-vous dans un bar. Prudente, je voulais m'assurer, avant de commencer les séances, qu'il ne m'inspirerait aucune envie, et que, symétriquement, je lui serais indifférente. Acupuncteur, il avait été longtemps modèle pour une école d'art. Le corps nu disait-il, dans un contexte sans intimité, ne lui posait aucun problème. J'avais, moi aussi, à différentes périodes, prêté mes services: nous étions à égalité. Ayant trouvé un local,_l'entresol d'un café_ pour nous héberger, une séance hebdomadaire de quatre heures fut programmée, avec alternance des rôles. C'était l'hiver. Le lieu, trop volumineux, était mal chauffé. Il apportait un petit radiateur soufflant, qui affolait les plombs s'il fonctionnait trop longtemps. L'air glacial s'insinuait au travers des fenêtres qu'il fallait, pour nous protéger des passants, calfeutrer de larges rouleaux de papier. Nos rapports restaient neutres et polis, et limitée aux généralités, la conversation tournait court. 
Je fus vite déçue. Bien que professionnelles, ses poses n'étaient pas incarnées. Il attendait, simplement, la fin de l'esquisse. A ma demande, il posait debout. Je trouvais son corps mou. Son être, atone, m'agaçait. Me manquait la nervosité des formes, pour trouver tension, concentration et acuité,  nécessaires à la rééducation de mon oeil, et à la précision de mon trait. 
Lorsque je pus, enfin, me laisser aller, je compris, simultanément, que ce n'était plus lui mon modèle, et que j'extrapolais. Sur une pose que j'avais tant aimée, mon dessin ressemblait à ceux qui occupaient, déjà, les premières pages de mon dernier carnet. Je  dessinais, avec une volupté perverse, complaisante, organisée, par coeur. Je ne l'ai pas accepté. Voulant guérir, et me défiant de moi-même, contre ce jeu morbide que j'avais installé, j'ai voulu lutter. Il fallait, simplement, me discipliner. Laborieusement, chaque mercredi, trois mois durant, j'ai insisté, n'obtenant que des jets sans âme, raides, ridicules, forcés. Une corvée.
J'eus, tout de même, mes compensations. Je posais sur un large plan en inox, que nous recouvrions d'une couverture, pour nous préserver du contact du métal. Assis sur un tabouret, sa terre humide sur un guéridon, il tournait autour de la table pour former, progressivement, l'ensemble de mon corps. Il était lent. Je choisissais, arrogante, des attitudes difficiles, qu'avec orgueil, sans frémir et jusqu'à la fin, je tenais. Pour combattre le froid, les yeux fermés, je pensais à nos carnets d' été, au sable et à la brise. Le souvenir m'enivrait. M'interdisant le premier jeu, aveugle, du second, je me rendais complice. C'était le même, je me mentais: de celui là, je n'étais pas moins actrice. A ces séances de pose, oubliant l'air glacé, j'ai pris, chaque fois, du plaisir. Et c'est facile, mais c'était beau, aussi, de voir à la fin mon ébauche, qu'il détruisait aussitôt, rassemblant l'argile dans un chiffon mouillé.

Fin février, le café a fermé. Au dessin, je n'avais pas progressé. Et j'ai jeté, sans regret, tous mes croquis de cet homme, qu'il m'aurait fallu, sans doute, désirer.


*voir peut-être Etoiles filantes, vices cachés chaises pliantes, décembre 2009

dimanche 26 septembre 2010

raconte moi ta vie

Je voudrais pouvoir y aller deux fois par semaine. La fois précédente, ça n'allait vraiment pas. Il fallait mettre un tablier et des gants. Il y avait sur sa tablette une petite bouteille que sa mère lui avait ramené de Lourdes. Il m'avait dit qu'elle lui avait reproché de ne pas l'avoir bue. On avait ri car j'avais répondu que beaucoup trop de gens mettent les mains là dedans, et qu'il récolterait une bonne chiasse, dans le meilleur des cas. La dernière fois, à l'hôpital, il était parti, mais il n'y a pas eu de miracle.

On l'a installé chez lui, dans le salon de son appartement, et il préfère être là. J'ai apporté des petits gâteaux et il choisit celui à la framboise, ça m'amuse. Le télévision diffuse un documentaire sur les crocodiles. Il me dit qu'elle est allumée en permanence, mais qu'il n'écoute pas toujours.
Deux portes fenêtres donnent sur une petite cour plantée, à l'usage de l'ensemble des habitants de l'immeuble. C'est le début de l'après midi, mais les rideaux sont tirés, et la pièce est sombre. Je voudrais faire entrer le soleil. Les haies sont taillées trop bas. L'intimité dans les logements à rez de chaussée, c'est délicat. Il s'inquiète du bassin au pied de son lit, et je réponds que ce n'est pas là que se loge sa dignité. Il me dit je déprime, mais je ne voudrais pas que ça se voie. Je lui dis que c'est normal d'avoir peur. Parlant de l'achat de mon appartement, il m'explique qu'aucune assurance ne lui consentirait un prêt. Qu'il aurait pu mentir avant mais là, ce n'est plus possible. Un recueil de poêmes de Francis Ponge est rangé à côté de lui. Je regrette de ne pouvoir en parler car je n'ai pas lu cet auteur. Je lui raconte ce que font mes enfants. Je lui demande s'il s'entend bien avec le personnel médical qui le visite trois à quatre fois fois par jour. Oui, ils sont formés pour ça. Il préfère tout de même deux femmes_ils sont quatre_ et trouve que l'infirmier lui dit parfois les choses un peu trop brutalement, qu'il aimerait qu'il mette plus de formes. En rentrant, je me demande ce que je vais lui dire la prochaine fois, parce que je n'aurais peut-être pas beaucoup de nouveau dans trois jours.

S'il veut bien, je lui demanderais de me raconter sa vie à lui, en entier.

vendredi 24 septembre 2010

pêche au lancer




 















Septembre est noir, le jour décline,
et mon humeur avec l’été,
l’eau est douce , la brise est fine
c’est l’heure de la pêche au lancer.

Chaque fois à mon  arrivée,
je sonde à la même souche,
oubliant  leurres et  moulinet,
je vais peut-être le croiser.
Nageant dans une eau trop profonde,
je n’ai pas la dextérité
qui ferait qu’il me réponde,
et morde un peu dans mes sujets.

Parfois dans l’eau, mieux invitée,
par des anonymes avisés,
j’amorce, leur lançant les lignes
de ma toile sur fond grisé.
Tirant les fils, fines mouches,
de mes nylons entremêlés,
certains m’ont laissé des consignes,
que je ne suis pas prête d’oublier.

Calant ma perche, découragée,
sur la berge mal assurée,
j'écume dans la vie des autres,
sans de la mienne rien livrer.
A la surface, je fais des touches,
en restant prudemment à gué,
les poissons n'ouvrent pas la bouche,
et passent au travers du filet.

Annonces troubles, coeurs amputés,
arêtes vives et regards muets
portraits trichés, buts frelatés,
dialogues de sourds, mots écaillés,
j’en ai assez de blacklister.

Il est temps de plier ma gaule,
mon abonnement est terminé
L’hiver approche, mon seau est vide,
et  on ne m’a pas repêchée.


photo Beno le scribe

jeudi 23 septembre 2010

mercredi 22 septembre 2010

30 Retour aux fondamentaux


Laminée par une non-histoire, je reviens à la vraie.

Et ce matin, pour m'aider dans mon retour aux sources sûres, une lettre tombe à pic. Pas du ciel, mais d'une femme, retrouvée cet été. 
"je me souviens de ce jour d'hiver, nous étions allés avec les enfants faire un bonhomme de neige, dans le champ en pente. Il s'était absenté, pour revenir avec tout ce qu'un bonhomme de neige peut espérer, carottes persillées, boutons, écharpe et bedaine triomphante". Oui, je m'en souviens. Je me souviens aussi que ce champ était, d'ordinaire, un espace canin. Les enfants y étaient retournés, pour faire de la luge sur des sacs en plastique. Le manteau neigeux était mince. Ils étaient rentrés.... couverts de merde.
Il avait fait une crise magnifique.
"Sa vision du vivre libre", je m'en souviens aussi.
On parle aussi de moi, c'est bien!
"tes mots,ton appétit formidable",... que rien n'a pu combler depuis. 

Je ressors alors mes archives, pour relire, encore, ce que j'ai conservé. Je fais de l'eau.


"le rouge, couleur de l'humour, couleur de l'amour" . Oui.

"Son caractère, tout droit". Oui, encore oui.
"Et maintenant, c'est trop tard". Tu n'y pouvais rien, d'habiter si loin.
"Elle dort dans le garage, c'était avec lui, le truc avec la CX"
"C'est trop tard pour vous voir sur la Martin, rien que vous deux".
 Il la faisait aboyer sous le tunnel, et je pensais à Jimmy Hendrix.

"Ce jour là, tout ce que tu as dit était juste"
Tu sais, je n'ai pas eu à chercher.
"sa revanche sur les huissiers" 
Qu'est-ce qu'on a ri.
"je me souviens du hammam, et du touriste allemand qui s'était fait détruire, par un masseur turc impressionnant" 
Aussi.
"comment vous arriviez à tenir" . 
Moi, je sais pourquoi.
"il revenait sur des choses que j'avais dites plusieurs semaines avant".
Il était ton ami.

"je me souviens de lui, t'aidant pour ta jolie robe bleu gitane, de son ironie sur la vie, des ses décortications. Il a eu une belle vie à tes côtés. Un beau chemin tracé.
Tu peux compter sur moi".
Sur moi, de préférence, mais je sais que je peux te demander.
C'est ça qui compte.

"lui qui aimait tant montrer son pneu arrière"


.

Alors, cet après midi, cimetière.Je ne pensais pas que j'irais. Visite au monument minuscule, installé cet été, faute de pierre. Décidément j'ai bien fait, et il se serait marré. Kheops, Le Caire dans une jardinière. Solennellement géométrique, pas à l'échelle, un peu ridicule, inoxydable, parfait. C'est petit, mais au soleil, ça brille. Pour lire, il faut ajuster la lumière. On le voit de loin, ce petit objet,  j'ai peur qu'on me le pique. Je vais devoir surveiller. La pluie de la semaine dernière a fait sortir, du sable, des petits cailloux, et de l'herbe a poussé. Je laisse faire. Personne, je traîne. L'idée me traverse, assise, d'un bricolage incorrect, pour rire. Adossée à une colonnette, je m'en grille une tranquille.

mardi 21 septembre 2010

tout en une


Je suis un concentré.
Je m'engueule, et me congratule.


Au foyer, je suis Maman et Papa.
Au travail, j'ordonne et j'exécute.
En amour, je fais il et moi.


lundi 20 septembre 2010

poussez-vous

                                          



je suis une killeuse 
...


C'est quoi une killeuse? C'est une bête de course, un monstre d'efficacité, une gagneuse. La killeuse obtient tout ce qu'elle veut. Un boulot? Elle emballe, et que ça saute. Les killeuses? Ben ouais, des traînées, c'est ça le succès.
C'est pas vrai. Elles bossent, c'est tout. Beaucoup.
C'est après qu'elles se couchent. 
                                                       Les killeuses sont prêtes à tout.

dimanche 19 septembre 2010

29 on décante


Mon intranquillité s'est installée comme une habitude, un mode de vie. L'agitée du bocal que je suis trouve parfois ses moment d'apaisement, dans une seule certitude, scellée, pour toujours, un soir de janvier 2008.
Mon remède à la précarité.

mercredi 15 septembre 2010

j'aime pas les notices


Je m'appelle Framboise, et je fais les trottoirs. Quand y a de l'espace, je fais des places.Quand y en a pas, je fais du noir. Des kilomètres. Ce soir, j'en bave pour une radasse. Qu'on lui passe sur le corps, elle s'en fout. Elle en pince, la feignasse, pour un balaise, qui la sèmera toujours. C'est pas son périmètre, mais il l' encaisse, à l'aise. Le jour, sur ses hauts, on roule, et pas du gris. Sur ses bas, on court. C'est du joli. La nuit, on y pisse.

Vite, la police!!

Elle rase les murs, verdasse, tord du cul. Roulure. Je vais m'en occuper, de cette pétasse. Un coup de lame double passe, Gillette, elle va voir sa crinière. Je la friserais tellement, qu'elle fera plus un pli la rivière.

J'aime pas les notices.



*....je rédige actuellement une notice sur l'aménagement des quais de Saône......
...ça me rase.

dimanche 12 septembre 2010

chanson de toile...kakie

Avant d'être en soins palliatifs, mon pote Manu écrivait des poêmes. N'en comprenant pas le quart, je vous livre un des plus faciles. Lisez, la gloire n'est jamais posthume.


chanson de toile...kakie
(à blaise)

Il était un petit para
pari para paradu
il était un joli para
rose et piquant comme un radis

un soir de parade il me dit
pari para paradu
au fond d'un vieux rade il me dit
qu'il part demain pour Bassora
(ô dous tems dous tems des croséades!)

Qui parierait qu'il reviendra
pari para paradu
Radieux et rond comme un dieu Râ
(moi qui adorais ses cheveux ras
ses yeux vairons ses fessiers drus
Quand cuits nous disions des mots crus
Cui Cui)

Et jamais il ne reparut
pari para paradu
n'onques plus ne reparaîtra
de sa lointaine Bassora

une bombe l'aurait ravi
para pari paradu
le délicieux petit para
rose et piquant comme dans la vie

tous paradis sont-ils perdus?
pari para paradu
et tous paris aussi pardi?
S'est-il trompi? trompu?

ô dous tems dous tems des croséades!


dors

Dors, tu vas devenir folle. C'est vrai, je fais des choses étranges. Je déplie des vêtements, je me couche. A plat et bras en croix, pour bien leur correspondre. Ils me rassurent, je les respire. Je les comprends, je peux dormir. D'autres fois, tard, j'enfile une pelisse. J'escalade les façades, par les gouttières. Je lorgne dans les balcons, j'appelle. Personne ne parle. Toute la nuit, sur les toits, je miaule en regardant le ciel.


Mais au matin, de mon septième, par ma fenêtre ouverte, je retombe sur mes pattes.

vendredi 10 septembre 2010

28 trois rêves

Le premier, c'était deux semaines après. Il sonnait à la porte. J'ouvrais, et je le faisais entrer. Le regardant, je me demandais s'il avait l'air en vie ou pas. Il ne ressemblait pas au cadavre que j'avais vu au funérarium. Il était tout à fait normal pour un mort. Il voulait rester. Je lui disais que non,  que cela ferait trop mal aux enfants, puisque nous savions bien qu'il n'était plus vivant. 

Le second rêve, près d'un an plus tard. Il revenait. Nous étions émus et contents. Il fallait reprendre notre vie. C'était un problème. Personne ne nous croirait.  Nous avons décidé de partir très loin, tous les cinq, pour vivre ailleurs, sinon on nous poursuivrait. Il fallait quitter tous les autres.C'était interdit de vivre avec un homme mort.

Le troisième, c'était hier. Il revenait encore. Nous étions dans une pièce un peu sombre. Il s'est assis sur le lit, adossé aux oreillers. Je ne crois pas que c'était chez moi. J'ai enfoui ma tête dans son cou,  l'émotion me remplissait, c'était presque trop. J'ai appelé un ami à travers la pièce pour qu'il vienne le saluer, il est entré et je lui ai demandé "est ce que tu le vois? il est là! dis lui bonjour! Dis moi, n'est ce pas que tu le vois. Dis le moi s'il te plait." Il a quitté la pièce sans rien dire. Puis j'ai appelé ma mère, pour lui annoncer son retour, elle a passé sa tête à travers la porte, est vaguement entrée. "Tu le vois?" Elle n'a pas répondu, elle est venue l'embrasser, mais j'ai vu qu'elle faisait semblant.

mercredi 8 septembre 2010

la nuit, encore








La nuit, encore.
A trop compter les moutons, on finit par devenir chèvre.
Deux jours sur sept, c'est un bon score.
Passer à trois, ça ne va pas.

Je ne dors pas parce que je veux être prête.
Le loup n'est jamais loin.

je ne dors pas parce que la nuit
il se passe des choses sans moi.

Je ne dors pas parce qu' au réveil, rien n'est vrai.
Je ne dors pas à cause du contraire.

Je ne dors pas quand je n'ai pas le temps.
Y aurait-il mieux à faire?

Je ne dors pas parce qu'il n'est plus là.
On peut être absent et vivant ?

Je ne dors pas quand je n'ai pas compris.

Je ne dors pas parce que j'écris.
On ne peut faire ça qu'assis.

Je ne dors pas parce que j'ai peur de ne pas dormir.

Mais là, vraiment, je suis fatiguée.
Allez Morphée, aboule tes comprimés.

lundi 6 septembre 2010

cé koi une autofiction?

Après Pandi-panda-pendu on m'a demandé ça.
alors voilà:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Autofiction

Pas la peine de tout lire, en gros, c'est de l'autobiographie corrompue.

c'est pratique

Au collège, la dame qui contrôle les entrées, c'est Madame Cadenas. C'est pratique.
Au lycée il y un professeur qui s'appelle Pinatelle.
C'est pratique aussi.

dimanche 5 septembre 2010

no way


Ayant fréquenté, durant une semaine, un site de rencontres, je décidais un jour, quatre saisons après, de renouveler cette expérience, mais avec d'autres règles. Je soignai mon annonce, pour ne pas perdre de temps, la rendant suffisamment ouverte, mais capable d' opérer un tri efficace. J'y précisais notamment que bien que seule,  je n'étais pas en solde, que sans désir, il n'y aurait point de salut, que je ne pouvais pas imaginer une seconde vie maritale, et que je cherchais un énergumène*. Je démarrai mon enquête.
Mes critères? L'annonce, évidemment la photo, ainsi que le pseudonyme, qui était parfois intrigant.
A ma deuxième rencontre, je fus si frappée par le contraste entre ce qui était annoncé, sur le site, et la réalité de l'homme qui était là, en face de moi, que je décidai de poursuivre mon investigation. Elle pouvait s'avérer passionnante. Je résolus de rencontrer vingt-six hommes, les vingt-six lettres de l'alphabet. En rentrant chez moi, de recopier, au plus près possible, ce qui m'avait été livré. De l'envoyer à l'intéressé, en espérant recevoir, en retour, à mon sujet, le texte symétrique. Echaudée, un an plus tôt, par une majorité de contacts sans intérêt particulier, parfois même affligeants, je pensais, par ce biais, que même si je ne rencontrais pas un homme avec qui construire, cette démarche m'apporterait toujours quelque chose.
Elle me permettrait peut-être, en repérant, entre ces hommes triés, des dénominateurs communs, de retrouver qui moi j'étais. L'exercice m'excitait. Il fournissait aussi une matière pour l'écrit. J'avais enfin un projet.
De ces brefs rendez-vous, voici ce que j'ai retranscrit, avant de m'arrêter sur une lettre.

Je m'appelle Y. J'ai 37 ans, je vis en Ardèche. Je suis un néo-rural installé en France après deux ans passés aux Etats-Unis. J'adore ce pays. J'aime les films hollywoodiens qui disent que si on croit, on peut réussir. Mes parents étaient professeurs. J'enseigne l'histoire et la géographie dans un collège. Je suis trotskyste et les écologistes m'insupportent. J'ai mis mon activité militante en sommeil pour pouvoir écrire ma thèse. Je suis rationaliste et je publie des articles sur le blog d'un zététicien.J'ai une grande admiration pour Chomsky, même si en politique il a manqué de clairvoyance. Je vis seul dans la maison que je viens d'acheter. Pendant mes promenades il m'arrive de photographier des animaux. Depuis le hameau, la vue sur la vallée est très belle, mais je crains d'être gêné par le bruit d'un élevage de pintades situé en contre-bas. Il n'y a pas de soution à ce problème. Je suis en conflit avec l'un des habitants sur une question de mitoyenneté, mais pour l'instant ce différent est sans gravité. J'écoute du Métal, avec une préférence pour Metallica, Opeth et Gojira. Je joue de la guitare, que je ne travaille pas assez, et je lis beaucoup. J'ai acheté des bibliothèques Ikea pour ranger mes livres. Je ne mange jamais de viande le soir et je ne bois pas d'alcool. Si je fais une rencontre je n'offre pas le restaurant : je suis pour l'égalité Homme Femme.

Je m'appelle A, j'ai 48 ans. je suis étranger et je vis à Lyon. Mon père est mort lorsque j'avais treize ans, d'un cancer du pancréas.C'était difficile de supporter sa maladie. Je suis chercheur pour un organisme international , dans le département statistiques. J'ai un très bon salaire, mais je suis parfois mal à l'aise dans mon travail. J'ai refusé récemment de signer une publication. Il n'y a aujourd'hui, dans l'état actuel de nos connaissances, toujours pas de lien précis à établir entre l'alimentation et le développement des cancers, à l'exclusion du cancer colorectal. Le week-end, je me fais du bien en vélo, mais pour cela il faut que je me fasse mal. Je voyage souvent et je fais des photos que je publie sur Internet. J'ai un jeune chat roux et j'aimerais acheter la maison d'en face. Je n'ai jamais voulu d'enfants, mais j'ai accepté à deux reprises d'être un père biologique. Ils ont aujourd'hui quate et six ans et sont élevés par deux femmes. L'ainé est légèrement autiste. Je suis athée . Le comportement de l'Eglise vis à vis du Sida est inadmissible. Végétarien depuis l'âge de trois ans, je préfère le vin à la bière. Je vis seul. Je n'ai pas terminé le dernier roman de Beigbeder.

Je m'appelle E et j'ai 45 ans. J'ai quitté Paris il y a trois ans pour changer de vie. J'ai une fille de seize ans qui vient chez moi un week-end sur deux, et pendant les vacances scolaires. Ce n'est pas une contrainte, mais un plaisir de m'occuper d'elle. Je travaille comme consultant informatique. J'ai réduit mon activité professionnelle, parce que je ne veux plus vivre que pour travailler. Je cherche à remplir ma vie autrement. Guitariste passionné de rock, je joue régulièrement avec mes amis, en public ou en privé. Mon groupe préféré est un groupe australien, Radio Birdman. J'ai eu la chance de rencontrer un de ses membres au cours d'un voyage. Je pense me différencier fortement de la plupart des gens de ma génération: j'ai beaucoup plus d'envies. Je ne veux pas vivre comme tout le monde. Je suis capable de travailler toute une journée, de faire ensuite trois heures d'escalade, d'enchainer sur un concert, et de me lever le lendemain à midi. J'aimerais parfois aller plus loin mais ce ne serait peut être pas raisonnable. J'ai Ma vie sociale est riche, et je me réjouis que des femmes en fassent partie. Je suis un abruti.

Je m'appelle D et j'ai 45 ans. Je vis seul, avec mes enfants une partie du temps. Je travaille au Nord de Lyon comme éducateur spécialisé dans un foyer d'enfants en difficultés.Ce sont de pauvres gosses dont il faut vraiment s'occuper. Je joue régulièrement avec mon groupe de rock, sans prétention.. La solitude me pèse mais je préfère vivre seul que mal accompagné. Je suis un habitué de ce site de rencontres. J'aime les femmes de caractère que je préfère aux poupées.

Je m'appelle M et j'ai 43 ans. J'ai eu un fils avec une femme dont je me suis séparé. Je suis né au Cambodge. A trois ans j'ai fui le pays avec mes parents. J'ai oublié ma langue maternelle. Je voulais réussir.
J'ai commencé ma carrière dans une maison de luxe qui travaille le cuir. Mon évolution a été très rapide. Mon métier me passionne. Mon rôle est aujourd'hui de concevoir, rationaliser, d'organiser et contrôler la production, en maintenant l'excellent niveau qui fait la réputation de cette entreprise de tradition artisanale, tout en préservant une qualité constante. Je viens de quitter l'antenne suisse de cette entreprise, parce qu'un supérieur stupide y abuse de son pouvoir et travaille de manière absurde, sans tenir compte du savoir faire des salariés. J'ai des projets personnels . Je pense à un bijou de luxe dont la forme et la matière auraient une forte connotation sexuelle, qui évoquerait le sado-masochisme, dont le marché cible serait une clientèle riche, mais particulière. Ce bijou pourrait, pour cette communauté, devenir, comme un code, un signe de reconnaissance. Je réfléchis actuellement beaucoup sur ce concept, et j'aimerais réussir à le développer.

Je m'appelle J, et j'ai cinquante ans. Je suis architecte et je vis à Alonne. Je suis amoureux de Paris mais j'ai quitté cette ville, peut-être pour me recentrer. Je lutte dans mon métier pour une certaine éthique. Je suis séparé, et j'ai deux filles déjà grandes, qui n'auront bientôt plus besoin de moi. Je les rejoindrais à New-York cet été. Je réfléchis aux modes de financement du logement social; une stratégie pourrait consister à construire des logements normaux, et au bout de quinze ans, une fois l'investissement rentabilisé, de changer leur statut en logements sociaux. Il est possible que je sois dépressif. Je passe mon temps à la piscine. Je suis peut-être un nageur compulsif.

Assez vite, j'ai privilégié une des lettres de mon alphabet, et je n'ai plus fréquenté le site de rencontres. Le second plan_ une collection, la quête d'un fil conducteur_ disparaissait. Ce ne fut pas mon premier rendez-vous, mais l'ayant retenu, et pour garder l'anonymat, ici, c'est donc A.
L'annonce d'origine, que j'ai supprimée, je le regrette encore, par erreur, dans mes documents, disait à peu-près:
Etranger, bonne condition physique, (l'origine, évidemment pas neutre, était précisée), travaille dans le domaine scientifique. Parle bien le français. Le week-end, je me ballade en vélo. Pas toujours facile à vivre, je cherche une femme intelligente pour des relations amicales, pour faire du sport, ou autres si affinités (mammifère normal). 
J'ai corrigé les fautes, il y en avait, et j'espère n'avoir rien oublié. Je ne souhaite pas aujourd'hui retourner sur le site pour restituer l'exact libellé. En annexe, quelques photos, légendées, étaient jointes. Il était doué. Il y avait aussi un portrait. Dans la grille, une brève description physique. Il citait, comme ce qu'il préférait, ses mains. Il se disait agréable à regarder, pas du tout romantique, excluant le mariage.
J'ai rempli son questionnaire avec honnêteté. Puis c'est lui qui m'a contactée.
Au restaurant, je fus, comme je l'ai dit, saisie par le contraste. L'auteur de cette annonce, si légère, me frappait par sa gravité. Rentrant chez moi, je rédigeai le texte que vous connaissez, et l'envoyai, consciente du fait subjectif.
C'était beau de dire je à la place de ces hommes. Pourtant, je ne voulais pas être eux.

Sans l' avoir demandé, j' obtins la réponse suivante:

"Framboise vient du Nord-Est, mais elle est implantée à Lyon depuis ses jours estudiantins. Sa voix est belle et quand elle dit "ouais", ça me fait penser à une fille... Elle assume sa vie, aime le rouge, fait du sport. L'écologie lui est importante.
Quand elle n'avait pas encore trente ans, elle a rencontré celui qui serait l'homme de sa vie et ils ont fait ensemble 3 enfants. Il y a deux ans, il est subitement mort. Depuis, elle travaille comme une folle et cherche à s'inventer une nouvelle vie. Elle ne montre pas de tristesse, semble très vivante et pleine d'énergie... Il se peut qu'elle soit légèrement déboussolée devant l'envie de trouver un autre homme, l'absurdité de vouloir remplacer l'ancien et l'impossibilité de recommencer comme si elle avait de nouveau vingt ans.
"

Il s'était trompé sur l' âge, car l'homme qui était mort, je l'avais rencontré à 30 ans. J'ai rectifié.

Plus tard, j'ai ajouté d'autres éléments, au fil de notre rapprochement, cette fois sans lui adresser:

Je possède environ mille disques classiques...

puis j'ai précisé:

les conclusions des rapports de recherche manquent souvent de rigueur scientifique...

et

Je sors progressivement d'une histoire difficile avec une femme plus jeune, qui a finalement choisi un autre que moi. Je préfère la compagnie des femmes à celle des hommes...
Il y a, sur un de mes deux sites publics, une très beau cliché de celle avec qui j'ai vécu en Australie.

Les femmes que je rencontre se posent beaucoup de questions sur leur vie.

Je suis un technicien avisé. 

Ma mère est morte d'une pneumonie.

Je suis un amateur d'art contemporain.

J'aime la période cubiste.

Je ne suis pas machiste. 

Je pourvois financièrement aux soins du premier enfant auquel j'ai contribué.

Je me méfie des opinions préformatées.

Mon livre de chevet est l'Etranger.

Puis un jour, pour m'amuser, je lui ai envoyé ceci:

A ne sait pas s'habiller.
A le fait-il exprès? 
A est-il innocent comme une jeune fille au corps de pute, qui mettrait des robes de gourde?
A est-il pervers comme une jeune fille au corps de pute, qui mettrait des robes de gourde?
A est il une gourde?
Ce qui est sûr, c'est qu' A n'est pas une jeune fille.
Quand A sort de son travail pour la pause, il porte un jean mal coupé (mes souvenirs des premiers jeans vendus par correspondance à la Redoute?), d'affreuses baskets, une chemise à rayures bleues ciel et blanches non repassée, boutonnée presque jusqu'en haut, sur un T- shirt dont il ignore la couleur, un badge à la ficelle entortillée, et un sweet à fermeture Eclair de la pire espèce. Quand A n'est pas rouge à cause du soleil, il est rose comme un Anglais (et parfois sa peau me fait mal).
Tout ça ensemble, c'est parfait. Qu'il emballe un vrai corps de sportif sous ce... bordel... quelle classe. Parce que même si je ne suis pas la seule, il y a sans doute peu de femmes, ici, qui savent ce qui est là-dessous. A a des jambes à s'évanouir. Je ne comprends pas encore toutes les blagues de A, (il y a là dedans des trucs de mathématiciens?... et j'ai décroché depuis des années de cette catégorie d'humour en changeant de lycée?) Je ris, parce que je sens que c'est drôle, et que sa manière de les raconter est drôle. Mais son français est parfois si approximatif, que je n'ose pas toujours lui dire qu'il y a un mot que je n'ai pas compris.
Quand A est en bermuda, il est ...élégant. A est le seul homme, à ma connaissance, qui porte bien ce vêtement (qui coupe la jambe, il faut les avoir longues) Les vêtements pour le sport sont finalement les moins incertains pour les étrangers, qui en font tellement ? A est terriblement sexy sur son vélo jaune, avec ses lunettes assorties.
Moi qui aime tant ma garde-robe, je suis toujours sortie avec des hommes qui s'en foutaient royalement, et çela me plaisait. De ce côté là, je suis constante.
Je voudrais faire une chemise à A, dont le tissu serait fin, doux et confortable, et qui ne se repasserait pas.

Plus tard, j'ai ajouté:


A se double d' une très grande humanité, et d'un individualisme forcené.
A est un homme attentionné et extrêmement respectueux, mais distant et très peu démonstratif dans ses échanges. Il est difficile de savoir, pour une personne de culture latine, à quel point il peut être attaché dans un rapport amoureux. 

A n'exprime aucun besoin. Ses émotions sont peu perceptibles. A semble craindre de subir l'impact des autres, comme il ne veut en avoir aucun sur eux.

Puis,
Il est possible que l'histoire forte et difficile qu'il vient de traverser l'empêche de s'engager trop avant dans une suivante. Il est possible que cette épreuve l'ait rendu un peu indifférent. Qu'il s'en tienne à un comportement passif, ou à une prudente neutralité: soit qu'il préfère ne pas risquer une réaction imprévue qui le mettrait en difficulté, soit qu'un niveau de confort affectif minimal lui soit suffisant. Il est également possible qu'il ait, selon ses critères, un investissement normal, et qu'il ne comprenne pas qu'on puisse souffrir par lui.
Dans toutes les hypothèses, il vaut mieux qu'il se tourne vers une femme confiante en elle et en demande affective raisonnable, car il a traversé suffisamment d'épreuves pour mériter une relation sereine, quel que soit son degré d'implication.

A est aussi aventurier que pantouflard.

En en-tête, j'ai joint une photo que j'avais trouvée sur Internet. Il l'avait publiée dix ans plus tôt. La photo, en noir et blanc, était un nu partiel, debout, montrant une partie de sa fesse droite, et sa main, le long du corps.

Depuis, à ces textes du A, que je lui ai tous adressés, je n'ai rien pu ajouter.
J'avais fait un constat, NO WAY, auquel je ne pouvais me résigner. Je cherchais, avec obstination,  à préciser la nature de ce lien, qui ne s'apparentait ni à ceux que j'avais pu expérimenter, ni à ceux que j'avais, chez les autres, ou dans les livres,  observés. Incapable d'estimer le degré de souffrance admissible, comparée à celle que j'avais traversée, je  cherchais une alternative. J'ai continué, encore longtemps, à le rencontrer. Rompre m' était impossible.
 
Il l'a fait pour moi.
Je ne sais pas encore si c'est une bonne chose.
C'était un mercredi.





Voilà.




* les variations de cette annonce, que j'ai fait évoluer au fur et à mesure, figurent dans la même catégorie Visites dans la vraie vie .

samedi 4 septembre 2010

pandi, panda, pendu



Quand on dort peu, on ne vit pas mieux. Des insomniaques, il y en a plusieurs types. On peut, en les regardant bien, faire des catégories.
J'en connais quelques uns.






D'abord, les voluptueux, que les cieux étoilés maquillent de cernes bleues .
Ceux qui pour compenser, se perdent en excès, et gonflent leurs paupières, ce sont les alcooliques. D'autres, seuls dans leur draps, sèment des voies lactées ; les pauvres, privés, n'ont pas le regard frais.
Les pandas négatifs, qui portent sous leurs yeux de sombres auréoles, ce sont les dépressifs.
Il reste les anxieux, qui tissent sans fin dans l'ombre les fils de leurs histoires, et au matin se vident ; s'ils ont le regard vif, leur oeil est souvent creux. J'en fais partie.

Un jour, lassée de ma double vie, j'allai voir un médecin, pour enfin, dormir. Rompu à cet exercice, il se mit vite à l'analyse, en quête d' évènement déclencheur. Sans crainte du paradoxe, j'évoquai, sans chercher, une plage de deux heures d'un unique soir, ou je n'aurais pas dû m'assoupir: j'aurais dû être ailleurs. La cause identifiée, il n'y avait rien à faire, à part les somnifères. Sujette à l'addiction, je refusai, sauf en cas d'exception, toutes ses propositions. Le débat était clos. Me saluant, il me dit que tout de même, de ces nuits blanches, il faudrait tenir un registre. Je payai ma consultation, et quittai le généraliste.
Deux jours après, dans un petit carnet, je commençais mes bâtonnets. Un par nuit. Le temps passait, je continuais. Au fur et à mesure, et sur un pas de quatre, je tirais, sur ces traits, des lignes horizontales. J'obtenais des clôtures.
Je m'ennuyais.
Au bout de quelques mois, n'aimant pas m'enfermer, je supprimai les lices, et mis mes nuits en perspective. J'augmentais mes formats, et composais, patiemment. Mes tuteurs, ménageant des allées, formaient des alignements. Croisés, ils dessinaient des parcelles, qu'en trames régulières, je remplissais. Et un matin à marée basse, je découvris , sur ma page, un  vaste champ mytilicole. C'était beau, mais... 
Je ne pouvais plus compter, j'en eus vite plein les bottes.
Un jour, à l'école, attendant l'ouverture des portes, je laissai trainer mes oreilles. Une étudiante , flemmarde et un peu bête, sur un ton dramatique, décrivait ses charrettes. Elle se sentait menacée. Les nuits blanches répétées, disait-elle, réduisaient l'espérance de vie. On s'enterrait soi-même, chaque nuit manquée était un coup de pelle. Quelle idiotie. Je me moquai bien d'elle. Ne dormant pas,  il était évident, logique, qu'on vivait plus longtemps. Entre mort et sommeil, elle pouvait bien choisir: les lundis, pour mon cours, elle n'avait qu'à venir, mais il lui fallait un réveil.
Oubliant sa bêtise, j'eus le soir même, marquée par l'actualité, une nouvelle insomnie. Au fil de mes heures de veille, de plus en plus agitée, je m'identifiais aux futurs condamnés, que l'on avait à peine jugés. En plein délire, à l'aube, de victime, je passai à bourreau, et en toute innocence, fatiguée des bouchots, je me mis aux potences. C'était un jeu paisible, inspiré de l'enfance. En premier lieu le socle, le poteau, l'équerre  et la corde, pour former le gibet. Cinq traits. Puis le pendu. La tête, _un petit cercle_, puis en segments, le tronc, les bras  les jambes. Et ainsi de suite. Mes affreux périssaient, mais compter en base  onze, ce n'est pas si pratique. La structure était bonne, mais le corps faisait six. Si j'omettais la tête, c'était la guillotine. Si j'omettais la corde, le pendu s'en allait.
La nuit porte conseil. On peut, sans coup férir , pendre un manchot, ou un unijambiste : limpide, base dix. Rajoutant des kikis, j'ai varié les plaisirs, d'une série à l'autre, miroitant les dessins, enlevant bras ou jambes, jouant l'asymétrie.
J'en ai occis cinquante, et ça fait cinq cent nuits.

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vendredi 3 septembre 2010

Samba, ou es-tu ?

Hier, j'étais une femme du monde. J'avais des rendez-vous.

Le premier n'était pas prévu. 
Je languissais, à la gare, pour un train qui ne partait pas. J'avais encore un quart d'heure, et je trainais dans un relais, devant les livres et les revues. Je m'ennuyais dans une jaquette, qu'il me semblait avoir déjà lue.
Soudain, un haut-parleur: Samba Massan' Dié est attendue à l'accueil. 
Samba, quel joli nom, si frais. Elle devait être belle. J'ai eu envie de la voir. Postée en face, j'ai décidé d'attendre. J'imaginais une jeune fille, arrivant en courant, robe fleurie, riant de sa galère, raconter, essoufflée, toutes ses péripéties. Deux gares dans la même ville. Des valises inversées, heureusement retrouvées. Des horaires facétieux, surtout non concordants. En remontant du quai, un voisin trop collant, une Samba trop polie...J'ai patienté longtemps.
Samba n'est pas venue.

Le second fut moins impromptu. 
Je rejoignais, à Paris, une femme que je n'avais jamais vue. A treize heures, elle était là, sous l'horloge. A la sortie d'un train, une jupe à pois, c'est souverain : elle m'a tout de suite reconnue. Frêle, avec les yeux clairs. Vivante, forte, précise comme une  jeune veuve. Deux petites heures, passées à partager , avec plaisir, notre précoce adversité. Avant, maintenant, comment c'était, ce qui s'est passé, comment c'est.
On s'est très bien entendues.

Après, c'était sur une passerelle.
Sur le Viaduc des Arts, mon garçon, avec sa petite bande. Il trouva que j'avais grandi. Dans le désordre, ils racontèrent Belle-Ile, la pêche à pied, la citadelle, les niniches et les caramels. Autour de la forteresse, on avait semé du gazon: ça amortit, parait-il, les boulets de canons. Mais Vauban, au fait, il est mort? Je m'en doutais. La pluie, la baignade interdite. Mais moi j' y suis allé.  Le dortoir, les monitrices, les salsifis, les petits rats dans leur terrier.
C'était bon de les écouter.

Le dernier fut moins gai, et l' homme s'est fait la belle.

Mais Samba, ou est elle?