samedi 28 août 2010

sainte bernadette, sauvez-nous

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« Le premier qui voit les cheminées a gagné »
L'apparition au loin, de la cimenterie, débutait nos vacances de Pâques, d'été, ou d'automne. Nous allions chez mes grands parents, entre Nevers et La Charité. C'était un ancien bistrot, que j'aurais aimé connaître, planté au bord du canal de la Loire, avec, en face, son alter ego. De cette première vocation subsistaient deux portes battantes, qui nous évoquaient un saloon, séparant la cuisine de la salle du café. Au débouché du pont, à dix pas de l'écluse, la maison donnait sur la rue, et voisinait une station service. A l'opposé, en contre-bas du chemin de halage, une cour encaissée assurait aux enfants l'espace nécessaire et la sécurité. Côté canal, un gros tilleul donnait, en juillet, ses fleurs pour la tisane que consommait, chaque soir, ma grand-mère.
Elle parlait peu, et n'était pas marrante. Elle avait de l'ouvrage  un sens aigu. Aucun du temps perdu. Elle retouchait, reprisait, coupait, cousait pour le village. Nous retrouvions là-bas ma cousine, mon cousin, Parisiens et proches en âge.
Mon grand-père, ancien ouvrier de l'usine de ciment qui lui avait pris deux phalanges, profitait d'une retraite méritée. Il avait acheté, à une centaine de mètres, un grand garage à voûte métallique et, attenant, un terrain pour le jardin. Il y passait l'essentiel de son temps. Il réparait les voitures, les solex des adolescents, étudiait Paris-Turf et le Chasseur Français. Il entretenait, avec un soin professionnel, son immense potager, qui assurait, avec la pêche et la chasse, une autarcie presque parfaite. C'était son domaine réservé, ou venait rarement sa femme. Nous y étions, nous aussi, peu admis. Une fois, entrés sans lui, nous découvrîmes dans les tiroirs, mêlées aux outils, _mon cousin fut ravi_ des images de femmes dans des poses écartées. Notre grand mère nous envoyait, France et moi, le chercher, là-bas, à onze heures cinquante pétantes . S'il portait son tiercé, nous le trouvions au café, avec ses potes, et un petit ballon de blanc. Il rajustait alors son béret et nous suivait, nous demandant gentiment ce que nous avions fait. Par chance, s'il était plus tôt, il nous offrait un diabolo menthe.
Mon père, à peine arrivé, disparaissait avec son frère, pour pêcher dans la Loire, débusquer le chevreuil, la bécasse et le sanglier, ou ratisser la girolle. Au retour, jamais bredouilles, ils écaillaient, vidaient, dépeçaient, plumaient,  buclaient, équarrissaient, laissant aux femmes, classiquement, lavage et épluchage. Ma mère, placide, restait là, et se joignait en alternance, entretenant la conversation, à la cuisine et aux travaux couturiers. Ma tante, elle s'ennuyait. Elle sortait en voiture, et dépensait en babioles . Elle ramenait en souriant, pour sa fille et pour moi, de menus objets en verre soufflé, des petits sacs, des écharpes, des miroirs de poche pailletés. Mon oncle enrageait de cette futilité, et publiquement, au repas, en faisait tout un plat. Sa mère, en quelques mots efficaces, le soutenait, et elle, pendant qu'il l'humiliait, se taisait. On la trouvait trop dépensière.
Je le trouvais avare, et méchant. Il y eut une période ou le soir, il épiait, en silence, mes conversations avec ma cousine. Nous chuchotions prudemment. Parfois, il ouvrait brutalement la porte, avec un sourire qui me terrifiait. France, habituée, me disait « laisse faire ». Une fois, elle m'avait raconté que rentrant un peu tard de l'école, elle avait rencontré son père, qui lui avait dit: « Salope ! ». Elle avait dix ans. Elle me confiait que ses parents, sans cesse, se disputaient violemment. Qu'une fois, très en colère, il avait encore frappé sa mère, qui s'était cassé le bras en tombant. Il faut dire qu'elle buvait. Ce fut, pendant des années, notre secret. Je le haïssais.
Nos jeux étaient variés, mais peu recommandables. S'il pleuvait, nous jouions aux cartes. Le pouilleux massacreur déchaina, trop peu de temps, nos passions. Ma mère, découvrant un jour nos mains bleues, imposa son interdiction. A la fin de la partie, le perdant posait, stoïque, sa main sur la table. Les autres, chacun leur tour, énumérant les cartes restantes, infligeaient leur sanction. Cœur, une caresse, accompagnée d'un sourire niais. Carreau, un brutal coup de poing. Trèfle, un pincement féroce, grimaçant. Pique, l'index planté avec force . Il fallait des ongles. Mon frère les rongeait. Pendant ces joutes, de loin le plus solitaire, il remplissait, de ses élucubrations, l'almanach Vermot et les agendas offerts par Poliet et Chausson.
Il y eut aussi les lézards. Mon cousin , leste et expérimenté, savait les attraper. Il les plaquait au mur. Il inventa un jeu captivant. Chacun le nôtre, comme des petits chevaux, nous leur faisions passer des tests. D'abord, la baignade, dans le haut fût qui récupérait l'eau de pluie. Puis nous les réchauffions, les recouvrant de terre, en appuyant un peu. Ensuite, ils subissaient le test du labyrinthe, confectionné par nos soins. Ayant coupé leur queue par réflexe, et fatigués des premières épreuves, ils n'étaient guère agiles, et ne passaient plus les murets. Enfin, une fois bien entrainés, nous les propulsions dans l'espace, au moyen de boites de conserves catapultées . Ils récupéraient, au final, s'ils pouvaient, dans des chambres de décompression. Nous leurs parlions, les félicitant de leur résistance. Souvent ils mouraient, parfois non. Mon cousin fut, un jour, avec son poulain, un peu moins mort que vif, le plus créatif. Sans rien dire, il lui attacha une ficelle, et le jeta sur la route, réglant avec précision la longueur sur la trajectoire des pneus. Nous attendions, silencieux. Le fait accompli, il lança un rire diabolique qui me mit longtemps mal à l'aise.
Le clou, c'étaient les péniches, et l'éclusier. Nous regardions, du pont, leur passage. Vidage, ouverture des portes, entrée, lancée des cordes, amarrage. Profondeur insondable, ascenseur. Remplissage, montée, détachage des cordes, ouvertures des portes. Jamais un raté. Pourtant, avec les mariniers, l'éclusier éclusait.
Nous rêvions de la Loire, mais c'était interdit. Cette rivière capricieuse angoissait ma grand-mère. Il y avait eu des noyés, emportés loin par le courant. Les bancs de sable s'affaissaient, sous le poids des pêcheurs imprudents. La Loire les engloutissait. A cause des tourbillons, des barques chaviraient.
Tout au plus, le canal, mais pas pour se baigner: c'était sale. Nous adorions la pêche, dûment accompagnés. Mon père était patient, mais démêlait nos lignes en râlant. Nous gâchions les amorces, et parlions bien trop fort. En rigolant, Il râlait encore, et nous félicitait d'avoir si bien ferré, finalement. Le soir, c'était friture. Les têtes me dégoûtaient, je triais. Mon oncle se moquait. Je regardais sa femme, qui mangeait tout, voyant qu'elle se forçait.
Je ne comprenais pas comment deux frères, sortis d'un même moule, puissent être aussi différents. Mon père était pudique, mais gentil, aimant. Il y avait là un mystère qui me tourmenta longtemps.
Le dimanche à onze heures, il y avait la messe. Avant, séance de bigoudis. Ma grand-mère y tenait, coupant court à notre impatience: « Il faut souffrir pour être belle ». Dans l'église, nous réprimions nos fous rire quand les bigotes se mettaient à chanter. Le mieux, c'était quand même l'hostie. De temps en temps, nos parents absents, avec ma cousine, ma grand-mère nous envoyait nous confesser. Nous ne savions pas quoi dire. Pourtant, des trucs, il y en avait.
Après l'office, ma grand-mère rentrait. Pour nous, c'était la fête, chez la cousine Jeanne, qui offrait l'apéritif. Avec Gus, son mari aux oreilles gigantesques, ils vénéraient les enfants, et roulaient les R. Chaque fois, elle préparait un cake aux raisins, mouillés au rhum, dont je raffolais, comme toute la famille. Elle nous servait en riant sa crème de cassis. Leur nom, ils le portaient sans honte: Crotté. C'étaient eux, les anciens tenanciers du café.Leur fille serait toujours jeune. Son portrait, noir et blanc, posé sur un vaisselier aux napperons empesés, ne me semblait pas vrai. J'avais du mal à croire qu'ils puissent être aussi gais, étant marqués par le drame. 
Depuis, je sais.
Ma grand-mère aussi, faisait d'excellents desserts. Mais ils n'étaient pas bons. C'était toujours le même commentaire: "Pas mauvais". Le plaisir était-il coupable?
Quand les garçons étaient absents_ou étaient-ils... à la Loire?_on nous formait à la couture. Nous faisions les ourlets. Ma cousine s'appliquait. Ma grand-mère la jugeait minutieuse, douée, et regardait sa belle fille, qui ne savait pas tenir une aiguille. Elle nous confectionna, un jour, des pantalons écossais qui grattaient les cuisses. Le même imprimé, pour moi rouge, pour France, vert. En bas, des boutons dorés, et un gilet assorti. Je ne suis pas sûre qu'on s'en trouva fières.
Je me souviens des reliques de Bernadette de Nevers. Un jour, pour nous sortir, on décida de nous montrer ça. Sanctifiée, son corps était, disait-on, intact, dans une châsse de verre. J'avais peur. Ma cousine, le soir précédent, m'avait dit des choses sur les morts de l'Eglise. Régulièrement, leur sang, figé dans des flacons, se liquéfiait: c'était leur anniversaire. D'abord, on passa aux Dames de France, pour prendre du fil, et des fermetures Eclair. J'avais mal dormi. Il a fallu y aller. J'étais terrorisée. Mais finalement, elle était morte, mais bien conservée.

Ma grand-mère était gentille, mais comment dire? Austère. Ma mère nous raconta que jeune, pourtant, elle dansait au bal avec mon grand-père. 
Sur les tables. Encore un mystère.


6 commentaires:

  1. Autre mois (et année) : autre style, c'est parti pour l'autobiographie alors ?
    Car, du coup j'ai tout lu (ou presque :-)et je sais que je n'aurai plus besoin d'aller à la bibliothèque.
    Merci Dame Françoise
    F-A (anonyme uniquement par handicap technologique)

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  2. c'est tellement loin... Je sais bien que c'était nous, sur ces photos, mais j'ai toujours de mal à croire qu'on est vraiment ces enfants là, devenus adultes.

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  3. c'est parce qu'on est pas bien conservés
    trop de péchés
    Bernadette Soubirous, sauvez nous!

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  4. L'évocation des souvenirs souvent me laisse perplexe; trop ampoulés,trop sirupeux, trop longs, trop lents - trop loin de moi...
    Mais ici le décor, les lézards, le café, la tante et la mémé à poil sur les tables, super !
    On aimerait aller plus loin dans le mystère.
    O.Pointues (idem handicap !)

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  5. Moi ça me rappelle la fête foraine, la pluie, les mecs qui arrivent pas à barrer leur péniche, une fin aout pourrie, des restes de Kouign Amann et le retour en voiture ou on a écouté 7 fois le disque de Coldplay avec les enfants !!!

    De bons souvenirs quoi !!

    titoo (en mode anonyme / pas clair / voire illégal!!)

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  6. merde pas en mode anonyme finalement !!

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