mercredi 7 avril 2010

ma galette beurrée

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Elle avait un prénom de petite fille, qui dépassait les modes.
Elle était vive et gaie. Gourmande comme sa chatte grise, elle m'offrait, l'après-midi, du thé fumé et des petits biscuits. Dans son fauteuil de style, les jambes allongées sur son repose pieds, elle sortait, d'un étui de plexiglass, des Dunhill dont elle n'avalait pas la fumée.

La première fois, c'était pour vérifier. Magali, le sens aigû des alliances, s'assurait que j'étais bien née. Un peu déçue, elle me donna ma chance, malgré un défaut à ma main gauche qu'elle remarqua de suite:
« Dites-moi, c'est de naissance? »
Mon annulaire dévié m'ôtait, lui dis-je, à jamais, toute chance de m'enchainer, même à celui qu'elle nommait son petit Frédéric. Elle aimait la malice. Ce trait scella notre amitié.
Guère plus tard, le jour même, elle m'avouait, d'une voix fière: « Je me suis mariée pour baiser ». C'était un as de la voltige. Un obus, gloussait-elle, et doué. La grivoiserie la réjouissait.

Son homme, parfois, était obtus, et l'avait souvent brimée. Elle s'était consolée en allant, fort tard mais en femme libre, à la faculté, étudier la psychologie.
Libre, mais pas rebelle; le pouvoir et les biens restaient où ils étaient: à ceux qui les détenaient. C'était tout simplement, disait-elle, un ordre naturel.
Elle n'était pas bigotte, mais s'exclamait « Mon Dieu! On ne peut pas leur mettre une culotte?» quand l'été nos enfants couraient nus, en petits sauvageons, avec le tuyau d'arrosage. Elle évoquait alors, avec nostalgie, ses dimanches d'enfance: on rentrait de la messe, en jolie robe; la bonne avait fait des gâteaux, qu'on mangeait à l'ombre, dans le jardin, avec de la citronnade.
Elle s'étonna de mon sourire, lorsqu'elle me demanda s'il était bien normal qu'à l'automne, ses arbres perdissent autant de feuilles: c'était lassant à force, de faire balayer la terrasse.
« Ah oui, c'est vrai...»
Elle était parfois si naîve que j'hésitais à la détromper: c'était joli.
Elle achetait, toute l'année, des framboises d'Argentine qu'elle sucrait en excès, ne pensant pas à mal, et dans ses pulls d'angora, s'effarait qu'on puisse supporter l'acrylique.
Nous échangions films et livres, et entre deux vouvoiements, elle me livrait, doucement, des souvenirs chaque fois repeints, selon son humeur, à l'huile ou au au pastel.
Ayant perdu trois enfants, elle ne gardait aucune aigreur, mais tenait sa chatte prisonnière. D'angoisse, elle la cherchait sans cesse, et devenait folle lorsqu' on oubliait les portes. Trop de pertes vous rend méfiante.
Un jour, Magali fit des bêtises, et quitta sa maison pour une petite chambre. Elle y dormait des heures, les yeux mi-clos sur le parc. A notre dernière visite, elle avait oublié nos prénoms, mais son coeur nous reconnaissait. Contente, elle nous raconta qu'elle était à l'école, et que son petit lit était aussi celui du Soldat inconnu. La coquine.

Quand je revins sans son petit-fils, ses yeux lavés mouillèrent tant les miens, que je ne pus lui parler. Et peu de temps après, Magali ferma ses volets.

Il n'est jamais trop tard pour les départs.


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