jeudi 15 avril 2010

dans l'escalier

Je ne suis jamais seule.

J'ai mon garde du corps. Sans bruit, il me suit.  
Je peux sortir tard, rejoindre un homme que je ne connais pas. Je n'ai rien à craindre la nuit. Il est là. Si je prends un café, sur le trottoir d'en face, il est tranquille, adossé. Comme sur le poster de James Dean, qu'on voit sur les marchés. Quand je travaille, il m'attend jusqu'au soir. Patient, il se tait. Au retour, il m'accompagne. Il sait toujours ou je vais.
Je ne prends plus l'ascenseur : il est joueur, c'est trop étroit. Je préfère l'escalier. Il monte derrière moi, quelques degrés plus bas. Si ma jupe est légère, je marche un peu plus vite, pour faire tanguer les volants. Je sais que ça lui plait. Je regarde les noms sur les portes, pour ne pas y penser.
Je sais qu'il est content.
Premier: Peupier. Un vieux monsieur, avec une grosse fraise sur le nez.
Second: Quiquandon. Celle-là je vous jure, c'est une commère. J'accélère.
Troisième: encore une mégère.
Quatrième: Labonne Menu. Je ne l'ai jamais vue. Chaque jour, à dix heures, c'est sûr, on doit sonner chez elle. Elle enfile ses mules roses; par sa porte entrouverte, avance un museau pointu. « Bonjour mon grand !! t'as pris des croissants? » Elle est mignonne dans sa combine, et puis gaie avec ça. Elle aime la dentelle.
Ca l'amuse comme moi. Il voit tout ce que je vois. Je n'entends pas ses pas.
Cinquième: Une femme, la cinquantaine. Frêle, la peau claire. M'a raconté sa vie, devant les poubelles. Amoureuse, quinze ans durant, d' un veuf gouverné par sa fille : il en avait peur. Une passion secrète dit-elle, dont elle a  deux enfants, qu'il n'a jamais voulu  voir. Ils se retrouvaient à l'hôtel. Chez lui, aux heures d'école. Plus tard, elle l'a rencontré dans la rue, par hasard. Elle a dit à son fils: « Tiens, voilà, c'est ton père. »
Il regarde ailleurs.
Sixième: Martinez. Le roi de la perceuse a des yeux doux, des cheveux blancs, une femme qui rêve. Au printemps dernier, dans le hall, elle a affiché un poème .

Septième. C'est chez moi. Il entre, s'installe dans un petit coin de ma chambre. Il est debout. Parfois je voudrais qu'il me parle.

c'est comme dans le film d'Ozon, 
"Sous le sable". 2001.


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