dimanche 3 janvier 2010

Chap 10 L'HIVER

Maintenant, l'hiver,
                      ça sent le sapin.
Décembre.
Plus jamais ses cadeaux, si finement choisis.
La première fois, des pendentifs en acier brossé dont la trouvaille m'avait épatée.L'année suivante, il m'offrait une  paire de gants de cuir bleu de Chine, me disant en riant

« Un achat bourgeois, au Gant Grenoblois »

Un an après, il dénichait une drôle de petite pendule boule, à pied tulipe, dont l'achat avait été délicat: simultanément, et à deux pas, je cherchais, pour ses lectures, une jolie lampe spirale...Croisement fatal...notre amie, au courant de nos plans respectifs, avait, in extremis, modifié l'aiguillage.

Puis une belle éponge naturelle, pour le bain




« Tu vas voir, ma grand-mère en avait une, c'est tellement doux »

Un livre d'art, Caravage, m'avait laissée coite. Une seule fois, me semblait-il, et peu de temps après notre rencontre, je lui avais parlé de cette découverte à Rome.
Plus tard,  une théière japonaise au décor subtil, d'un vert sombre et mat, parce qu'il aimait, non pas le thé, mais me le voir verser. Récit désopilant de l'acquisition: un commerçant trop prétentieux qu'il avait fait un peu souffrir.
Une fois, il m'avait oubliée: il l'avait senti passer.
Une autre fois encore, dans un écrin laqué, un rouge à lèvres carmin et son petit pinceau. Je l'attendais pour l'appliquer... lui, me laissait assister à son rasage soigneux. Tous deux, silencieux, l'oeil allumé. 

Une paire de faux cils, pour me rendre "encore plus pointue".  
Je l'imaginais chez Mac, savourant les explications de la petite vendeuse parfumée, son petit sourire en biais. Dans ces boutiques, il était à son aise: il adorait les femmes. 
Petites boulottes, grandes cheminées_ "ça tire bien"_brunes, blondes, vénitiennes, je n'étais pas jalouse:

j'étais la sienne.


Bientôt deux ans, et un qui commence.

La première année fut un chaos que je voulais, sans cesse, pouvoir maîtriser. A mes journées folles, la tête en laisse, cherchant l'action à tout prix, se succédaient des nuits délirantes, hystériques, qui libéraient , en torrents, heure après heure, les flots que j'avais comprimés. Des matins épuisés, qu'il fallait remplir, jusqu'aux repas, qui se présentaient comme des épreuves. Des après-midi anxieuses de l'approche du soir, qui déchaînerait une nouvelle tempête.
Et puis la seconde, qui devant moi, n'en finissait pas de dérouler ce tapis gris souris, jonché des dégâts collatéraux dont j'avais cru, aveuglément, pouvoir me prémunir.

De nouveau, janvier.
Je ne m' habitue pas à mon nouvel aspect.

Premiers mois gonflés au lait fariné, enfance menue, adolescence boulotte, majorité indécise, mon corps paraissait avoir pris, à mes trente ans, sa forme définitive:.Je le savais alors promis, comme il l'est pour chacun, à une altération inévitable, mais régulière, dont je me préoccupais peu.
Nos quatorze ans à deux l'ont modelé doucement. Après chaque enfant, il retrouvait la forme à laquelle nous étions habitués. Il suivait simplement son cours, sans transformation spectaculaire. Celui qui m'aimait, et le savait par cœur, attentif aux marques des ans, dont il notait avec tendresse les lentes opérations, continuait à s'en réjouir, et s'en étonnait encore. Cette reconnaissance me rendait aussi fière que de son corps à lui, dont le dessin se poursuivait, posément, au rythme du mien. Le temps lui allait bien .
Sa mort brutale m' imprima, en moins de quatre mois, des changements  si barbares que sans doute, aujourd'hui, me croisant dans la rue, il passerait tranquillement son chemin. Jusqu'ici, je ne doutais pas que l'accalmie me rendrait, progressivement dans mon miroir, une image, sinon identique, au moins familière. Refusant les photos,  pour ne  pas garder  trace de mes nuits démentielles, de mes colères hideuses, de mes abandons honteux ... j'espérais regagner, en douceur, un peu de matière...
L'effet de la gravité. Il va falloir m'y faire.

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