mardi 29 décembre 2009

Chap 4 LE PETIT MUSEE



« De toutes façons, on finira tous dans un carton » m’avait dit son frère, lorsque me débattais pour trier les affaires.
Je ne suis pas d’accord. Nous finirons beaucoup plus mal.

Avant, je disais souvent que les objets ne devaient pas m’entraver, qu’ils devaient être pratiques, et, si possible, jolis. A l’exclusion de quelques uns, que leur qualité épargnait, je les cédais sans ambages, devenus obsolètes ou encombrants.
L’idée des reliques me répugne. Pourtant, mon rapport aux choses a changé.

Mon lit occupe cinquante pour cent de la surface utile de ma chambre, gêne l’ouverture de la porte de mon placard, et son matelas est hors d’usage. J’ai, pu, au bout d’un an, annexer le deuxième oreiller pour lire avec plus de confort, mais même pendant mon sommeil, encore aujourd’hui, je ne franchis jamais la frontière des quatre vingt centimètres. Je ne peux pas me résoudre à remplacer ce lit devenu trop grand pour moi, et inadapté à mon nouvel espace. J’ai envisagé plusieurs fois l’acquisition d’un modèle pratique et peu onéreux, d’une taille raisonnable. Sans succès.

Il a bien fallu changer les draps. J’ai attendu trois semaines pour le faire. Je l’ai fait très vite, comme s’ils allaient me brûler les doigts. Je vous tairais depuis combien de temps ils étaient en place. Vous aurez ainsi le loisir de l’imaginer vous-même, hygiénistes, ou bande de cochons.


Sur l’étagère basse de ma bibliothèque, un caillou. Moche. En quittant le site de la dispersion des cendres, j’avais vu son père remplir l’urne de pierres. Il projetait de la déposer dans le caveau familial, mais ne pouvait accepter de la laisser vide. A l’ instant où je le voyais faire, j’avais trouvé cela exagéré, et même un peu ridicule : comme si l’esprit du mort avait déjà investi, in petto, ce banal tas de schiste. J’ai tout de même, en partant, ramassé furtivement une pierre, sans vraiment la choisir, en me disant que cela ne mangerait pas de pain, et que je regretterais peut-être plus tard de ne pas l’avoir fait. Je n’y tiens pas spécialement, mais elle a suivi notre déménagement.
Trois étages plus haut, j’ai posé le grand verre jauni, que j’ai toujours trouvé affreux, dans lequel il prenait ses deux cafés quotidiens. Les restants de sucre et la poussière accumulée y ont figé la sixième petite cuillère de notre foyer. J’ai un croquis de ce verre dans un de nos carnets communs, avec la même cuillère. Bien que laid, et sale, je ne le jette ni le nettoie.
En regardant ce verre,  revient chaque  fois la discussion que nous avions eue au sujet de nos choix de dessin. Il pouvait dessiner n’importe quoi. De ce fait, il progressait beaucoup plus vite que moi. Je me moquais de ses non-choix, me limitant à son corps nu, à son visage, entiers ou morcelés, et aux fruits.
Ce qui comptait vraiment, c’est qu’il me dessinait aussi.

Certaines choses m’imposent maintenant des usages tortueux . L’ennui, c’est qu’il habite également…du consommable. Sur mon bureau, un bloc de « Post-it » blancs contient son écriture sur les trois pages supérieures : sur la première, le numéro d’un garage, sur la seconde, celui d’un autre garage, et sur la troisième, mon numéro de téléphone professionnel, sans indication de mon prénom. J’utilise parfois ce bloc, lorsque je n’ai rien d’autre sous la main.  En prenant les feuillets du dessous.
Ce n’est pas commode, et c’est même agaçant. Je constate régulièrement que le volume du bloc diminue, et, à chaque fois, je me demande ce que j’en ferais.
Arrivera, fatalement, le moment où il faudra trancher : le jeter ? Ne plus m’en servir et le ranger dans un tiroir, en garantissant une épaisseur suffisante pour assurer à ce bloc une conservation dans des conditions acceptables, et donc admettre l’idée sordide du musée ? Ou bien, avec l’air d’y toucher, le laisser, intact, sur mon bureau, comme un objet faussement utilitaire …et me rendre dupe d’un totémisme mal assumé.


C’est plus simple avec les objets pérennes. Je les emploie avec plaisir. Je déteste le bricolage, mais j’aime faire vivre ses outils. Enfin, le peu d’entre eux qui sont à ma portée : le marteau et les tournevis. Je suis plus heureuse encore en voyant mon fils s’en servir. Il s’est approprié l’ensemble des témoins de l’exceptionnel savoir faire de son père. Je me régale de ce patrimoine transmis par le geste.

Les vêtements, c’est un autre genre. Cinq jours après le décès, j’ai appelé un ami, toujours très cher, bien que très mort, lui aussi, pour lui demander de donner leur quasi-totalité à une association. Je craignais de céder au macabre de la collection posthume.
J’ai gardé les chemises que je lui avais faites, que je destine à mon fils s’il veut un jour les porter, sa blouse de travail, sa veste en cuir, sa casquette, un T-shirt gris, devenu presque transparent, auquel il était très attaché, son clone encore neuf et non déballé qu’il se réservait pour plus tard, et un pull, troué et passablement effrangé aux poignets : ces deux derniers, en concertation avec les enfants, à cause de son odeur.
Oui, il sentait bon.
Deux nuits éplorées passées avec le T-shirt ont eu raison de ce qui l' imprégnait, mais pas de son existence. Le pull s’est vite retrouvé, par hasard, dans la voiture, aboutissant au même résultat. Mais les enfants ont décidé que comme il sentait le garage, il sentait leur père. La voiture a changé depuis, mais le pull y demeure. Il est formellement interdit de s’asseoir dessus. En boule, dans la poussière du coffre, il jouit du plus grand respect. La blouse, je l’ai tachée de blanc en repeignant une porte. Ma fille aînée l’a élue pour ses cours de chimie. Gare à celui ou celle qui voudra l' emprunter.
J’ai gardé tellement de choses…
Il détestait les vêtements neufs, ne commençait à les aimer que lorsque leur degré d’usure les lui rendait assez confortables, gardait presque tout, et se faisait un devoir, pas toujours un plaisir, de réparer les objets abîmés. Un jour, pour l’épater, j’avais reprisé une paire de collants de laine. Il fut extrêmement fier de voir que je faisais partie des rares femmes qui savent encore le faire. J’en suis fière aussi, mais j’ai tout de même jeté ses chaussettes usagées.
Certains de mes vêtements lui restent dédiés. Je les porte encore, en espérant qu’un autre s’en emparera. Et lorsque j’en achète, ou que j’en confectionne, après avoir vérifié leur seyant dans mon miroir, je m’arrête devant

La photo.

Evidemment, les photos ne sont pas des objets comme les autres. Après sa mort, à ma première visite chez mes parents, j’ai constaté avec rage qu’un portrait de lui trônait, sur le buffet, aux cotés des autres morts : sur la photographie d’origine, nous figurions tous les deux. On m’avait fait effacer. Le contraire eut été plus logique, mais un mort, ça doit être tout seul. J’ai ricané, méchamment. La solitude donne plus de prestance aux défunts.
Je le trouvais beaucoup plus mort comme ça, sans moi. J'étais furieuse. J’ai changé de place pendant les repas familiaux. Derrière moi, son isolement rendait le mien trop insupportable. Et puis, à côté de ma chaise, il y avait la sienne. Je voulais prendre des bonnes habitudes, et tout de suite, m’adapter. A la même période, je fis reproduire, en série, une photo destinée à nos proches : Il fallait, absolument, et au contraire, que sur cette photo souvenir, nous soyons ensemble. A ma grande satisfaction, les enfants affichèrent cette photo dans leur chambre. Elle nous résume : goguenards, lui, mal sapé, moi, pas coiffée, son bras gauche posé sur mon épaule, dans un environnement minable, adossés à notre première CX commune, rouillée, une demi-heure avant son rebut la casse, riant du burlesque de ce cliché.
Ce condensé de nous, je l’avais encadré, et posé sur mon bureau, à côté de deux autres portraits de lui.
L’un pris par un ami, sur la plage, pendant les vacances ou nous avions tant dessiné : Allongé, lisant, torse nu, très concentré, sa casquette à l’envers. Beau. J’aimerais me souvenir de ce qu’il lisait à ce moment là. J’ai oublié, mais je suis sûre que nous avions partagé cette lecture. L’autre portrait, j’en suis l’auteur. Je l’ai pris dans un moment très intime. Il est assis, accoudé, sa clope roulée éteinte à la main, devant son fameux verre de café vide, dans notre premier appartement. Il me regarde et me sourit.
Ce que nous avons fait après la prise de cette photo, je me le rappelle très bien.
Cette image, elle a été empruntée, dupliquée, et posée, sans mon autorisation, dans une chambre de la maison de sa grand-mère, une pièce inoccupée depuis des années, la plus froide et la plus sombre du rez de chaussée, en face de tous les morts de sa famille. Je ne supporte pas de la savoir là-bas, et je vais demander sa restitution. C’est moi qu’il regarde, pas eux.
Les deux portraits de mon bureau, je les ai finalement déplacés. Trois photos, ça freine un peu l' indépendance.

Ils sont rangés, debout, avec mes sous-vêtements.

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