lundi 28 décembre 2009

Chap. 3 MAINTENANT


Après mon discours, j’avais résolu de m’occuper de mes gosses, de ne pas me pendre et de nous tirer de là. C’était déjà ça.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai refait la liste de tout ce que je devais faire rapidement, de toutes les décisions qu’il faudrait prendre, de tous les ennuis potentiels que je pouvais m’éviter. J’ai entamé mon marathon.
Une tornade. Le jour, la nuit, pas de différence. Débarrasser les encombrants, comme on range son bureau avant le début d'un projet. Grande lessive. Mise à jour. Rouleau compresseur.
Mais je n’avais aucun projet.

Et en même temps, je déroulais ma bobine…

Lorsque je dis  Avant, ou Maintenant, mes enfants savent bien ce que contiennent ces mots. Nul besoin d’évoquer ce qui a suivi, ou précédé. Lorsque je les prononce, je sais l’ombre qu’ils portent sur eux. Et eux, ce qu'ils pèsent pour moi. Je m’étais toujours représentée la vie comme une droite ascendante. Je ne parviens pas à lui faire reprendre son cours naturel. Et son point d’inflexion est devenu mon repère. Celui qui a gommé tous les autres.

Ce genre de référence, bien qu’historique, vous alourdit vite une conversation mondaine.
Ce que j’avais fait, juste après le coup de sonnette, devenait ma plus grande performance. Allez partager ça avec un inconnu. Au lieu de «salut, je suis plombier », ou « j’ai battu le record de la plus grasse poutine », je voulais parfois dire, pour me présenter, « salut, j’en ai bavé et j’en bave encore ». C'est mauvais pour draguer. Je prenais pourtant soin de ne pas piper mot de mon défunt, question de politesse. Mais mon exploit, ça je pouvais, non ? Vous n’en reviendrez pas : il épatait parfois, mais était anti-baise.  Il fallait trouver autre chose. Un autre exploit. Mais autre chose, c’est avant le coup de sonnette. Et avant, c’était avec lui. Je ne pouvais tout de même pas l’oublier ! Il me resterait quoi ? Des nèfles. 

Est-ce-que sa mort m’avait changée ? Au début, je ne savais tout simplement plus qui j’étais. Je ne distinguais plus ce qui, sans lui, pouvait bien me définir. Je me disais que mes amis ne tarderaient pas à abandonner bientôt ce demi-couple qui ne ressemblait plus à rien, sinon à un jerrican trop plein.
Encore aujourd’hui, il m’arrive de me dire que de cette incroyable performance, je ne suis même pas l’athlète principale
 
C’est en faisant l’andouille avec mes popotes, que je me suis rendue compte que les blagues qui les faisaient tant rire étaient bien les miennes. Je n’en fus pas peu fière. Les plus désopilantes rappelaient mon défunt à leurs bons souvenirs . Sa mort, et sa périphérie, étaient une mine inépuisable. Assurer, c’était ça aussi. Je le fais encore, parce que c’est drôle. Et parfois, maintenant, lorsqu’une vaine colère me rend trop féroce, sa publication, provoquant l’hilarité, instaure mon retour au calme.
Avec mon étiquette de veuve, je brandissais mon capital. De ce couple envié, j’avais été, quand même, la moitié. Lorsque je ne pleurais pas, je hurlais, à qui voulait l’entendre, que tout de même, j’avais eu de la chance.
Une chance, et un boulet. Je traine une casserole mal polie. Parfois j'en coupe la ficelle, ou je l'envoie  paître : elle revient toute seule. Quand je ne vais pas la chercher.


Ou quand des imbéciles ne me la ramènent pas, avec un sourire compassé :
« Vous vous en sortez ? »
Ça, c’est pour la logistique.
Je t’ai dit que j’assure comme une bête, bordel !
« Et les enfants ? »
Ils seront forcément un peu tarés.
« Il faut penser un peu à vous »
Ça, c’est pour me rappeler mon sens perdu du sacrifice ; penser à moi ? Je ne fais que ça.
« Vous avez retrouvé quelqu’un ? Non? Mais vous pourrez refaire votre vie ! »
Ça, c’est une baffe dans ta gueule.
Parce qu’en effet, j’ai perdu un truc qui n’était pas du tout, mais alors pas du tout abîmé. Et ça m’énervait. Je suis une femme très susceptible : C’est moi qui fixe les règles de la compassion. Quand j’en ai besoin. C’est moi qui décide quand je vais mal. C’est moi qui décide si je veux qu’on en parle. C’est moi qui décide si j’ai besoin de conseils. C’est moi qui décide si mes enfants sont givrés. C’est moi qui décide quand on doit s’inquiéter pour moi. Enfin, je sais que j’exagère, mais c’est aussi moi qui décide si un homme me plait. Même si c’est un crétin : il faut bien que je m’entraîne !
Tremblez, amis, famille, collègues, voisins !
Je suis devenue un tyran.



Il y a deux sortes de célibataires. Ceux pour qui c’est un style de vie, et ceux qui passent leur temps à ne plus vouloir l’être. Vous serez surpris… je fais partie de la seconde catégorie. Aucune imagination. La vie, c’est à deux ! Comme on m’a appris. Les nuances ? Ce n’est pas mon genre. Mais… je suis engluée comme une blatte dans son piège. Je ne parviens pas à me dépatouiller de mon cumul. Et puis, il y a le reste ! Les handicaps.
Je suis invisible, mais j’ai fait des études. J’ai consulté les sondages, pour avoir des excuses, si je ne m’en tirais pas. Histoire de prévoir aussi, bien sûr. Une veuve avertie en vaut deux. Tous ces chiffres stupides me sont défavorables : bien que précoce, je ne suis pas fraîche. Qu’à cela ne tienne. Nique Bourdieu, et toute sa clique !

Je serais cette exception qui fait, secrètement, bander le sociologue.

Voilà mon projet !

Bon, les sondages, ils sont là quand même.
Et puis il y a lui.
Quand j’ai rencontré mon futur défunt, je l’ai pris pour un con. Alors, vous pensez bien, ça ne pouvait que s’arranger. Pendant quatorze années et vingt-trois jours, il n’a pas cessé de me surprendre. Alors, j’ai un devoir de mémoire. Quitte à le coiffer d’une paire de cornes, il faut qu’elles soient gigantesques.
Qu’il en soit fier comme de son échec au bac.

Ça ne va pas être facile.

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