mardi 29 décembre 2009

Chap 6 LES CONS ET LES DOLEANCES


Annoncer la mort de l’homme qu’on aime, c’est difficile. Parfois, il faut répéter deux ou trois fois. Se lancer dans les explications. Livrer les détails. Avec certains, on a envie d’en donner ; avec d’autres, on regrette d’avoir appelé.
Il y a ceux qui vous disent qu’enfin, il y avait bien quelque chose à faire. Ceux qui vous disent ce qu’il faut faire. Ceux qui se rappellent de leur cousin à qui c’est arrivé tout pareil. Et parfois, il y en a plusieurs. Ceux qu’on ne peut pas joindre et avec qui il faudra recommencer une série. Ceux qui posent des questions idiotes. Ceux qui demandent quel âge il avait et soupirent. Ceux qui veulent tout de suite la date des obsèques pour s’organiser. Ceux qui veulent des coordonnées. Ceux qui vous donnent, d’emblée, l’adresse de leur psychiatre et pédopsychiatre. Ceux qui savent comment ça se passe : les pros du claquage. Ceux qui vous parlent comme si vous étiez une débile mentale. Ceux qui vous disent qu’il faut que malgré tout, arf, la vie continue. Ceux qui vont tout prendre en main. Ceux qui vous énervent vraiment. Ceux qui vous demandent ce que vous prenez. Somnifères ou anti-dépresseurs ? Et vous donnent la marque idoine. Ceux qui en profitent pour demander des nouvelles de toute la famille. Ceux qui vous assènent que vous êtes dans la merde. Ceux qui vous disent que ça va prendre du temps.
Bien sûr qu’ils étaient gentils. Mais je leur préférais les autres. Ceux qui ne disent rien et pour qui on n’ose pas raccrocher. Ceux qu’on ne connait pas et qui sont terrassés. Ceux qu’on voudrait pouvoir consoler. Ceux dont la peine rend la vôtre plus insupportable. Ceux qu’on oublie de prévenir alors qu’ils sont si proches. Ceux qui m’ont fait du bien en me parlant de lui, et avec qui on a pu rire au téléphone.
Parler de lui, si peu de gens osaient. Je ne demandais que ça.

Nous allions au marché ensemble. Un groupe de maraichers nous avait fidélisés, des gens très gentils et toujours de bonne humeur. Ils nous aimaient bien : nous étions patients, et l’attente était toujours longue. On se racontait des blagues. Le samedi qui suivit sa mort, la gorge nouée, je leur ai expliqué. L’un d’eux, _mon préféré_ a levé la tête, m’a regardée, a balancé son plateau de patates, et a quitté son étalage en disant tout bas:
« Je suis dégoûté. »
Il a toute ma gratitude. Cela vaut toutes les lettres de condoléances.

Des lettres, nous en avons eu beaucoup.
Un grand nombre d’entre-elles venait de gens que je ne connaissais pas, ou à peine. Pourquoi nous écrivaient-ils ? Parfois, il suffisait de voir l’enveloppe pour comprendre qu’il était inutile de l’ouvrir. Vous savez, ces petites enveloppes spécialisées. On les achète avec la carte et il n’y a plus qu’à signer. Souvent, ce sont des motifs floraux, gris pâle, avec des rehausses argentées. Pourquoi pas pré-timbrées ? C’est pourtant pratique.
Il y en a une que je regrette d’avoir jetée. Elle était longue. L’image d’en tête, c’était une sombre et épaisse forêt, avec au fond, un halo de lumière. J’’ai appelé les enfants pour la lire à haute voix. « Ecoutez ça mes zouaves » :
Le gouffre, la pénombre, le parcours semé d’embûches, la souffrance, le froid, la sécheresse, les mains tendues, le désespoir, puis la lumière au bout du tunnel. Trois pages, quand même, pour sortir du tunnel. Qu’est-ce-qu’on a ri. Mon fils en a eu mal au ventre. Ma seconde fille a conclu, avec son esprit de synthèse habituel :
« Elle est complètement folle ».

J’ai gardé les lettres dont la chaleur transparaissait, celles qui disent que nous nous aimions, et que c’était un type incroyable. Je ne remercierais jamais assez leurs rédacteurs.
Le troisième matin, mon fils a ouvert la boite aux lettres et il est remonté en criant «  Y a plein d’argent ! Les VOISINS nous donnent de l’argent Maman ! ». Les voisins. Il exultait. Et ma fille aînée, découvrant le contenu, juteux, de l’enveloppe, de se dandiner, et de gouailler, imitant la veuve : « Alors tu sais ce que j’ai acheté avec ton argent ? Un sac Lancel suuuper chou, la ceinture assortie, une montre Gucci et des chaussures troooop claaasse ! » On se tenait les côtes et je pensais à lui, qui rirait avec nous et serait content de ses gosses. Au début, nous débordions souvent comme ça . C’était si bon, ces défoulements.
En réalité, de l'argent, on en avait besoin, et vite : entre le gros notaire envoyé d’office et toute sa bande d’affreux, le loyer, la voiture qui lâchait et le reste, il valait mieux avaler ma fierté. Ce souci faisait parfois diversion.
Mais j’étais dans une furie noire. Nous mettre dans une situation pareille ! Malheureux ! Dépendants ! Nous, une si belle famille, démantibulée ! Je ne pouvais pas lui en vouloir. Il me fallait des victimes. Certains jours, j’étais si en colère que ma méchanceté prenait toute la place. Ma rage s’exprimait surtout quand je sortais.
Je ne supportais plus les couples usés, les femmes indifférentes, les hommes blasés. Je ne tolérais plus aucun de ceux qui ne savaient pas vivre et se plaignaient d’un rien.
Mon drame à moi, il valait la peine. Place aux méritants ! Les autres, à la benne !
Mes amis et mes proches étaient les seuls épargnés. Nos valeurs communes leur donnaient le droit d’avoir des ennuis. D’être écoutés. Au boulot, c’était le pompon ; je n’en foutais pas une, mais les soucis des autres, je les trouvais hors de proportion.
Devant la cour d’école, je regardais les hommes et les jugeais stupides, laids, et lâches. Je considérais leurs visages imbéciles ; leur mollesse m’écœurait. Ils ne méritaient pas d’être là, puisqu’ils n’avaient pas conscience de leur chance. J’en choisissais un, innocent, dans la rue, et me disais, très fort :
Pourquoi ce connard là ne meurt-il pas d’un infarctus ?
Je l’imaginais s’écroulant en sortant d’une boutique, l’air hébété, la main droite sur le cœur. iiiiikkkk…
Puis un autre. Et encore un. Régulièrement, j’organisais des hécatombes.

Quelle fatuité... pouvais je moi-même jouir de ma propre vie? J’en avais honte.

Aujourd'hui, ma brutalité s’atténue : lorsqu’il m’arrive encore d’être un monstre, à chaque tentation homicide, je me calme en pensant à la veuve et aux enfants. Finalement, j’aime bien les gens. Et puis moi aussi, j’ai mes petits ennuis.
Des trucs à la con.

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2 commentaires:

  1. Ben dis donc ! vous écrivez ce que je pense ! J'ai vu votre sourire sur France 3. Respect.

    Anne (Veuve aussi...)

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