mardi 29 décembre 2009

Chap 5 LE SECRET DU KIMONO













Il fallait bien y aller, au funérarium. 
Nous apportions une chemise, pour masquer l’autopsie. Devant, j’avais peur ; je songeais, en diversion, à ce que m’avait raconté un ami, plusieurs années auparavant : sa déception, enfant, à la mort de son père, découvrant ce qu’on appelait encore « la chapelle ardente ».

Où nous étions, aucune mise en scène. Une salle d’attente.
Nous sommes entrés. Là non plus, on ne s’était pas embarrassé du décor. Carrelage, j’ai oublié la couleur. Blanc, ou jaune pâle peut-être. Il était sur un chariot métallique, recouvert d’un drap jusqu’en haut de la poitrine. Habillé comme nous l’avions demandé.
« On dirait une vieille pédale ! ».C'était caustique. Mais là, ça n’avait rien d’une blague. Pas de quoi être fière. Son teint était jaune, cireux, plastifié. Ses traits, vidés de toute expression. Liftés. Son crâne avait été découpé sur toute sa moitié arrière, et recousu. Ou ressoudé ? Frankenstein.
Un pansement blanc, assez large, partait de la naissance du cou et disparaissait dans le col. Je savais qu’il se poursuivait bien plus loin.
Comme je disais que ses mains étaient glacées, son frère m’a simplement répondu « tu sais, il sort du frigo ». A quoi bon avoir apporté cette chemise? Il avait bien l’air d’un cadavre. Un mannequin de plastique, froid, sec et muet. Partir le plus vite possible, et ne pas revenir.
Pour nous détendre, et finir sur une jolie note, j’ai proposé un café… et un loto
Il faut que je vous dise qu’en cherchant dans ses tiroirs, j’avais trouvé une dizaine de grilles, remplies, et certaines, validées. Ce fut une très mauvaise surprise. Voilà une chose que j’ignorais. Cette découverte me déplaisait: l’idée que je me faisais de lui? Il jouait. Depuis quand m'avait-il menti ? Nous méprisions ensemble les accros du pari. On devait jouer une fois, et gagner. Sinon, il fallait s’arrêter. Nous jugions la répétition pathologique. Confier son destin, de manière régulière, à ce jeu national, c'était minable.
Je l’avais admiré, pour l’incroyable ténacité dont il faisait preuve pour conquérir, définitivement, sa liberté. Le moyen qu'il s'était choisi? La force du poignet. Il me décevait. Je marchandai, et jouai, ce jour là, la première grille; la seconde, le jour de la dispersion des cendres . Par hasard, c’était mon anniversaire. Puis les autres, avec plus de détachement, mais jusqu’à la dernière.
Plus tard, quand je lui avais fait part de mon incompréhension, son frère m’avait dit, avec simplicité: « Mettre toutes les chances de son côté ». J'étais pacifiée. Oui, parmi toutes ses qualités, il était pragmatique. Il n'avait rien dissimulé. Je l’en remercie, il avait, simplement, en me taisant ces paris, surestimé mon rigorisme. Nous étions au bureau de tabac, sur mon initiative. Pensée magique ? Les grilles furent toutes perdantes. Devinez si j’en fus déçue ou rassurée.

Chez le buraliste, nous n’avions pas pu nous empêcher de dire en riant, au comptoir, que nous faisions jouer un mort. Au retour, je regrettais la chemise, qui disparaitrait avec lui. Il aurait pu tout aussi bien rester nu. Comment on habille les morts, finalement, ça n’a pas d’importance. On peut bien leur mettre n’importe quoi, cela ne change rien. Mais les vrais habits du mort, ceux qu’il portait à son dernier souffle, ceux là, ils sont spéciaux.
Il a fallu qu’il meure en kimono. Le judo.
En sortant de l’hôpital, on m’avait donné un sac. Il contenait le kimono. Je l’avais regardé, puis  trainé avec indifférence jusqu’à la sortie. Avec la même indifférence, j’avais cédé ce sac avant de rentrer chez moi. Ce n’était qu’un sac plastique, transparent, contenant un kimono, taché et découpé. J’avais bien d’autres soucis.

Des mois après, ayant dénoué les plus gros, je commençai à travailler du chapeau. Je pensais à ce kimono. Maculé et lacéré. Forcément, pour tenter les derniers gestes qui sauvent. Rien à faire, c’était massif. Mais les taches, c’était quoi ? Ne plus y penser. Juste le voir, peut-être ? Non, à quoi bon.
Tout de même, ce kimono, j’avais envie d’aller le chercher. Puis j’oubliais. Un peu. Il revenait . Lentement, j'ébauchais, malgré moi, l'idée de le réparer.
Aller le chercher. Evaluer les dégâts. Mettre les morceaux bord à bord. Et fil à fil, le recoudre. Main ou machine ? Plutôt main. Plutôt machine. Mes pourparlers duraient.Je me croyais lucide. Si j'avais été saine, j'aurai décelé l’absurdité d'un tel projet. J'hésitais. Enfin, je résolus de le recoudre à la main. D’avantage d’investissement. De soin. De tendresse. D’intimité. Le déplier, séparer les deux pièces, les étendre, poser mes mains sur les épaules, suivre l’encolure, dénouer le cordon de la taille, lisser les fronces.
Sa mère l’avait ramené chez elle. Elle l’avait lavé, à la main, repassé, plié et rangé, emballé, sur l’étagère haute d’un placard de sa chambre. En lui faisant part, gênée, de mon fantasme de couturière, la netteté de son refus ne me laissa aucun espoir. Le kimono lui appartenait. Je trouvais ça légitime, mais tout de même, le recoudre, ça m’aurait fait du bien. Et je jalousais le lavage, les gestes lents, l’eau tiède et le savon doux, le séchage à plat et le repassage en mode délicat. La volupté.
Pourquoi ne l’avais-je pas gardé ? A ce moment là je fouettais d’autres chats. Mais lui, je l’aurais bien caressé. Longtemps, La réparation me hanta, avant de quitter mes pensées, lorsque, enfin, je compris ma vraie motivation : remettre mon homme en état . Décidément, j’avais pris un coup. L’important, c’était de le savoir. Laisser tomber ce kimono.
Mais il revint, plusieurs mois après, visiter mes nuits sans sommeil, faisant renaitre toutes les interrogations, qui se démultipliaient comme des poupées russes. Découpé où, comment, par qui et à quel moment. Etait-ce dans l’ambulance ou sur le tatami… de nouveau, j’étais tentée de rappeler tous les témoins, de leur poser toutes les sordides questions que j’avais tues pour les ménager. Téléphoner aux urgences, lire la main courante du vingt-trois. Obtenir les vrais détails. La ceinture marron, qu’on avait jamais récupérée, qu’était-elle devenue? Et je me raillais, en me disant qu’au moins, je ne serais pas victime d’une autre construction mentale:
Hoï ! les arts martiaux recèlent des mystères insondables.
Le kimono me tourmentait.
Et je commençais à saisir ce que, réellement, je voulais obtenir. Parfois, vraiment, on touche le fond. Si jamais il me disait ce que je voulais savoir. Je n'ai pas pu lutter. Un soir, en revenant du supermarché, je suis allée le chercher. La nuit était déjà tombée. J’ai fait court : un emprunt, quelques jours. « Tu me le rends tel quel ». Nul doute qu’elle craignait un coup de zigzag. Je la comprends. J’ai promis. De toutes façons, je n’étais plus dans la couture. Je voulais juste en finir avec ce costume de mort.
En entrant dans notre appartement, j’ai dissimulé mon paquet sans l’ouvrir, et j’ai décidé d’attendre. Au fur et à mesure, je me disais que ce je cherchais ne serait pas dans ce kimono. Qu’il ne chuchoterait aucune réponse.
Lorsque j’avais demandé à celui qui l’avait immédiatement massé s’il avait eu peur, il m’avait répondu « si tu veux mon avis, il ne sait même pas qu’il est mort »
C’était comme le loto, ça ne collait pas. Il savait très bien tout ce qu’il faisait. Il vivait conscient, et tenait à cette acuité. Alors sa mort, vous pensez. Moi, je voudrais savoir s’il avait compris, et je suis sûre qu’il l’aurait voulu. Je lui souhaite d’avoir su qu’il allait mourir. Tant pis pour la peur.
J’ai quand même ouvert le paquet. J’avais fait place nette sur mon lit, et j’ai déplié les deux pièces du kimono.
.............

« Et puis, il y aura de la neige. »

C’est ce qu’il avait dit à sa mère, enfant, en parlant de la mort. J’imagine une plaine immense et vide, couverte de toute cette neige. La neige éteint tous les sons.
Il n’y a rien dans ce kimono.
Rien que des fibres de coton.

Et du blanc.

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