mardi 29 décembre 2009

Chap 9 ETOILES FILANTES, vices cachés, CHAISES PLIANTES


Les morts n'ont plus aucun défaut.
Nous n'avions pas de contrat. L'aurais je révoqué, si j'avais su qu'il pouvait mourir à tout moment? Je vous entends: mais tout le monde peut mourir tout le temps...
Quand même, avec un cœur mal foutu...Est-ce qu'il m'aurait tant plu? Ce vice caché aurait-il fissuré, au bout de quelques temps, un si bel édifice? J'interroge, encore, mon fidèle ami, mon témoin, même d'avant lui...en vain.

Il s'est noyé, une nuit, cet été. Je l'imagine, bercé entre le sable et l' eau, pailleté de lune. La blanche Ophélie. Un ami. De ceux qui n'admettent pas d'ambiguïtés.
Sauf la première soirée. On se plait, beaucoup. Enjoués, bras dessus, bras dessous. Préliminaires avinés, et puis...
« Je suis pédé ». 
Notre amitié n'a jamais cessé.

Un qui se tire en me laissant à poil, l'autre qui fait la sirène avec mes archives.
Pas de quoi être fiers.







_"Comment vas tu?
_Mal. J'ai faim.
_ C'est quoi cette histoire de faim, une métaphore? » 
Je me rue vers mon poste de travail.

J'ai faim, entre autres, d' intimité partagée. On ne trouve pas ça au supermarché.

Avec celui pour qui, maintenant, ça baigne, c'étaient des affinités électives. Cet hybride animal avait de moi une prescience que je ne m'explique pas tout à fait. Peut-être, à l'origine, notre communauté de paysages, ayant grandi pas bien loin l'un de l'autre. En société, on nous sentait complices: deux larrons en exposition. A nos images de fraîches et vertes collines, nous opposions, avec délice, les fanges sophistiquées de l' expérience urbaine... surtout les siennes.
Plus tard, nous confrontions nos livres, et bien plus souvent, nos vies. Nos rencontres en solo devenaient régulières et tranquilles. Des rendez-vous, pour des bilans choisis, lui pour moi, moi pour lui. Leurs thèmes s'adaptaient à notre type d'entendement. Nous avions, chacun, une idée bien précise de nos agitations. Sujets, entre nous, de plaisanterie comme de compassion.

Les jours d'abandon, je me promène, de temps en temps, avec lui. Mon ami mort, lui aussi.On effleure, ensemble, les algues moirées; doucement je me laisse couler, pour un moment, dans le silence nocturne de sa longue errance aquatique.


_« Alors quoi, la chasse à l'ours? »
 J'ignore ce vers quoi, précisément, en période de disette, je cours. J'avais commencé je crois, dans la deuxième moitié des années quatre vingt. Comme je ne parlais pas, faute d'interlocuteur adapté, j'écrivais. Je saturais des parchemins timbrés, dont mes destinataires, déroutés, accusaient peu réception. J'y mêlais mots, parfois objets, et images mal collées. J' en attendais, en retour, d'autres élucubrations, sous une forme au choix. Ces fictions restaient sans écho. Etaient-elles vraiment adressées?
Quand je n'écrivais pas, fatiguée de mes monologues, j'étais modèle. Je composais, à peine, ma nudité. Je me savais douée pour cet exercice. J'étais patiente, mais pas zélée: j'imposais mes poses. Mon talent me fut confirmé:  « un bon modèle, c'est un boulot à moitié fait »... vous y croyez? c'est pas vrai. Ma gratuité semblait suspecte. Le retour est si immédiat, cet échange là ne se monnaye pas.
Simple simultanéité d'expression. Je pose, tu dessines. Basique.
Je fomentais d'autres stratégies, en faisant des essais. Par exemple, je cousais. Cette marotte ne m'est pas encore passée. A quelques rares exceptions, _les hasards des mensurations_, les vêtements que je destinais, pour voir, à d'autres, hommes ou femmes, trop mal connus, restaient abstraits.
Seule, j'envie ceux qui, capables de fabriquer des objets utilitaires, s'adressent facilement à tous.

Et avec lui, quelle était, au juste, cette intimité?
Au commencement, nous n'étions guère popotes. Aucune communauté d'expérience: pas d'immédiate, et béate connivence... complicité manipulée, qu'on découvre en se disant, stupidement, l'air surpris, l'œil transi, moi aussi, moi aussi.
Ma prédation s'orientait, depuis longtemps, vers l'autodidacte. Sa nouveauté me plaisait. Il avait bien l'air d'un phénomène.
Une négligence _Polichinelle !_ précipita notre installation. Les premiers temps, notre proximité tenait du duo d'équilibristes: on ne donnait pas cher de nous. Nous n' avons pas parié.
Je l'observais avec une prudente curiosité. Chaque surprise le remettait en jeu. Un jour, je l'aimais. Le lendemain,un peu moins. Au début, il m'était bien trop étranger. Je me méfiais. Longue phase d'évaluation. Le désir était là.

On s'est eus à l'honnêteté.

Nos affrontements tenaient parfois de la décortication. Lorsqu'il avait tort, il se rendait avec une telle simplicité, que je n'en tirais aucun triomphe. J'abandonnais, presque aussi facilement, les lieux communs formatés par ma caste: sa liberté d'esprit me toilettait.
Au début, pour partager, il n'était pas bien doué. Trop longtemps sevré, l'autre, c'était juste un confort supplémentaire. J'ai appris avec lui.
II est mort intarissable.

J'ai mis longtemps à le trouver beau.

Sa manière? Il incarnait la virilité. Il abordait l'inconnu comme s'il disposait d' universels outils d'apprentissage. Lorsqu'il possédait la méthode, il l'appliquait avec rigueur. Sa précision me stupéfiait. L'objectif atteint, il se fixait, très vite, le suivant. De l'échec, il tirait aussitôt les leçons adéquates: il ignorait l'apitoiement.
Il fallait le voir découvrir un objet. En quelques secondes, il mesurait sa qualité. Il le saisissait, et le faisait pivoter, pour en saisir l'assemblage. Je revois ses mains. Face au manque de soin, il soupirait, agacé, et, vivement, l'éloignait d'un geste sec. Trouvant de l'ingéniosité, il l'approchait, ajustait ses lunettes, évaluait les moulages, actionnait le mécanisme, en déduisait la conception. Il avait de la forme une compréhension innée, et des systèmes une intelligence profonde. La technique... je la méprisais. J'ai compris grâce à lui qu'elle n'oppose pas à l'art.
Il était affamé. En travaillant, il avalait, toute la journée, quantité de documentaires. Me décrivait, au hasard des programmations, à mon retour et à peine installée, la récolte du sel, l'aiguisage des couteaux, ou les bizarreries motrices de l' infiniment petit. Parmi toutes ses boulimies, la propulsion le passionnait. Sa foulée, à lui, était rapide, et légère. Elle me faisait sourire; la pointe de son crâne tressautait. Il comparait mon pas à celui d'une actrice, qui fit valser deux compères. J'en étais fière. Nos marches s'accordaient. 
 
Il était drôle,

Notre petite se plaint; son petit doigt est rouge, et enflé.
_ « Où tu l'as mis? »Elle réfléchit, hésite.
_ »Ben chais pas, moi.»
Lui, hilare:
_ « Et bien c'est qu'il est très content .»
                                                                                                                          et lubrique.

Nos perversions atteignaient des sommets. Un soir d'été, il était très excité: c'était la nuit des étoiles filantes. Installés sur le balcon, nous attendions. C'est moi qui ai ouvert le feu. D'abord une, puis deux...Le ciel en était constellé. Il levait les yeux...elles disparaissaient. «  Là regarde, encore une ! Encore! Tu l'as pas vue? » Il ne voyait rien. Sa tension montait. J'insistais. « Enfin regarde! Y'en a plein! » Il rongeait son frein. J'ouvrais des yeux émerveillés. Il souffrait. Exaspéré, furieux.
 _ »J'y vais.  
_Ben moi, je reste un peu. »
Le lendemain, au réveil, je lui ai dit que moi non plus, je n'avais rien vu ... 


Mais lui aussi, il m'énervait. Il adorait me torturer: souvent, il admirait mon sens mécanique. Il m'observa, une fois, longtemps, réjoui, installer trois grandes chaises pliantes.

Tu peux pas m'aider?                                                        

Quand il s'en foutait, c'était royalement: je vous passe nos querelles ménagères. Ses chantiers se concentraient en des lieux cernés, mais délibérément annexés. Je répartissais les miens au hasard, mais de manière homogène, dans les espaces qu'il n'avait pas mobilisés.
L'ensemble de ces tas était notre abrégé.


Ses colères étaient rares. Ses irritations, quotidiennes. Elles s'exerçaient à l'heure des nouvelles. Parfois, tout de même, il me fatiguait.

Nous croisions nos lectures. Au fur et à mesure, lisant pour moi, je savais ce qu'il retiendrait. Ses impatiences, ses émois, ses images poétiques, ajoutés aux miennes, donnaient à mon ouvrage une saveur multiple. S'il avait lui-même défriché, il choisissait, soigneusement, ce qu'il allait me restituer.
On s'est connus aussi par les livres.

J'ai trouvé, avec lui, un plaisir au dessin que je n'espérais pas connaître. De ce que nous avons fait, ce fut l'émotion la plus grande.

Il fut brillant.

Son trait était économe. Je rajoutais des effets. Ses résumés de moi me bouleversaient. Sous nos esquisses mêlées, mains, pieds, portraits, corps entiers, nous ajoutions, de temps en temps, de truculents commentaires. Je voyais mieux son corps d'homme. Ce qu'il était se précisait. Aujourd'hui, regardant mes croquis, je crois pouvoir, de mémoire, les corriger.


Il fut mon amant, un amant total.




aujourd'hui
je ne sais toujours pas le décrire,
mais



                                                                                                                les choses



                                               les livres




                                                                                         l'art


                                                                                              
                                                                                                              le corps




                      nos enfants





                                                                                       la vie



lui ressemblent
par petites touches.







J'ai, de nouveau, de drôles de plaisirs solitaires. Pas ceux là, éliminés, qui me font trop pleurer.
A  fins d'illustration, je détoure une photo. Mon outil est performant. Il me faut également effacer son visage. Une baguette magique suffit, puis hop, Suppr, pour le faire disparaître...
Deux clics.
J'ai le temps.

Je préfère suivre son contour, par tous petits segments scintillants. C'est tendre et délicat. Voilà. Il reste une seule commande. Je tergiverse. J'annule alors le travail effectué, contrôle D, et je reprends, lentement et plusieurs fois, ma sélection..

Partager

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire