lundi 28 décembre 2009

Chap.1 COUP DE SONNETTE


Vous n’imaginez pas comme c’est brutal.
Un coup de sonnette, le temps d’enfiler un pantalon, et pas le plus joli, un petit tour en bagnole, et vous vous retrouvez devant un fait irrémédiable :
IL EST MORT.
On se réveille, et il est mort.
Le lendemain, c’est la même chose. Et tous les autres matins, rien à faire, il est toujours mort.

 
De battre pour moi son cœur s’est arrêté....De battre son cœur s’est arrêté tout court. Comme ça, sans prévenir, parmi des gens que je connaissais à peine.
L’homme qui soulevait mes cheveux, plongeait dans ma nuque et me disait que je sentais bon. Qui s’enivrait comme ça et me disait que j’étais la plus belle. L’homme qui était plus fier de moi que moi-même. Autant sans doute que je l’étais de lui .L’homme qui m’avait appris la ténacité et l’exigence. L’homme qui dès son réveil se levait d’un bond élastique et toujours bien mâté.

 
Pas d’autre choix que de laisser lyophiliser mon défunt. 
Ses restes ? De la cendre, il n’avaient que la couleur, sans le poudreux que j’imaginais. Ils ressemblaient plutôt au café soluble. Une granulométrie, exprimée en millimètres, d’environ 1 à 3, cassante à l’ongle , mais moins facile à écraser entre les doigts. Alors que j’avais été terrorisée par l’idée de voir, puis d’ouvrir l’urne, tout cela se passa le plus tristement, mais le plus simplement du monde. Et encore, pas si tristement, au gré des brises contraires, comme dans les  films comiques. En rentrant, j'en avais encore plein les manches. 
C'était fait. J'avais jeté aux bigorneaux cette curieuse matière, qui ne savait même plus qui j’étais. Qui ne savait plus rien du tout d’ailleurs. Même pas ce qu’elle avait été.

Et après ?

Après, j'ai rembobiné.  Pour être sûre que moi, au moins, je m’en rappelais. Bobinage, débobinage, rembobinage, la pelote du deuil, c’est à devenir chèvre. Tout çela mâtiné d’hyper-activité,  mises en eau et déluges en tous genres : calmes, enragés, résignés, et parfois même hilares devant le ridicule de cet inutile apitoiement.
Un vrai désastre.
Veuve, du jour au lendemain. Le front, désormais et pour toujours, marqué d'un V. Je m'inquiétais de voir, chaque matin, devant ma glace, le sceau de ma tragédie. Les autres, le voyaient ils?

Ils avaient intérêt.
Ma fierté de veuve fut revendicative. Moi, divorcée? On ne m'avait pas laissée, je n'avais rien raté. Encore aujourd'hui, je rectifie. Veuve, c’est chic, n’est-ce-pas ? J'en ai troué, des formulaires, ajoutant avec rage la case VEUVE s'ils l' avaient oubliée. Mes enfants, eux, ne se présentaient pas comme moi, et ne faisaient pas cas de leur cas. Leur effacement m’épate encore, moi qui en  fais encore tout un plat. Moi qui suis une veuve précoce. Un truc spécial ? Un peu ! « Nous sommes environ 360 000 veufs et veuves précoces en France, et dans 78% des cas, nous sommes des femmes ». C’est dur, on peut nous faire une case, non ?
D’autant plus dur quand on fait partie des veuves transparentes : « les veuves et veufs qui vivaient en union libre sont invisibles dans les sondages. »

Précoce et invisible. On allait voir si j’étais invisible !

Le  travail de deuil ? Pas rémunéré. Aucune préparation, aucune formation à ce sale boulot. L'énergie requise ? Phénoménale. Tout ça pour une seconde, un petit coup de sonnette fatal.
Faudrait se syndiquer. Car tout ça dure longtemps. Quand c’est fini, y en a encore. Le taf repointe son nez n'importe où, sans prévenir. Vous tombe dessus, tiens,  devant votre miroir, quand vous vous rendez compte que vous vous habillez encore avec soin, mais cette fois pour un tas de poussière. Que vous vous êtes même mise à porter des talons parce que ce tas d’à peine trois kilos dissous dans l’eau salée les aimait et que vous lui aviez toujours refusés, question de confort. Et vous vous demandez pourquoi, bordel, ne pas avoir commencé plus tôt à mettre ces saloperies de talons. Comme si ça aurait changé quelque chose. 

Ca ne changeait rien, mais moi, je devenais n'importe quoi. Alors que tout ce que je faisais, disais et pensais était déterminé par le coup de sonnette, je passais mon temps à me dire que tout cela était provisoire. Parfois, alors que j’avais déménagé et que mon tas ignorait mon adresse, je m’attendais, l’œil humide, à le trouver, reconstitué, devant l’ascenseur, à l’ouverture des portes. Je mettais même en scène nos émouvantes et lubriques retrouvailles.
Ma raison déraillait. Je comptais et recomptais inlassablement le délai qui me séparait de sa mort. Deux semaines et deux heures, trois mois et un jour, un semestre, une semaine, deux jours et quatre heures. Compter jusqu’aux minutes. La veille du jour anniversaire: Et nous avons été ensemble, combien déjà, ah oui, quatorze ans, vingt-deux jours et vingt-et-une heures cinquante cinq. Tout ça pendant douze mois environ, jusqu’à ce qu’une autre veuve, plus expérimentée, m’explique dans son livre que je n'étais pas folle, et que le deuil consiste essentiellement à dérouler et enrouler cette bobine, avec le travers de tenter d’exercer, sur le fait accompli,

la pensée magique :

_Si je choisis bien mes lunettes, il va revenir, les femmes à lunettes, ça le fait triper.
_Si je garde le Charlie du jour de sa mort, avec en première page Sarko et le Pape qui disent « le pouvoir d’achat est au paradis », il va revenir pour le lire parce que c’est drôle.
_Si mon pneu crève il viendra mettre une rustine.
_Si je répare son kimono il va revenir et passer sa ceinture noire comme prévu.
J’ai compris grâce à elle que je faisais mon travail de deuil bien comme il faut et que je n’étais pas folle du tout. J’ai clos cette première année en recopiant le rapport transmis à l’assurance de la MJC et cela m’a fait beaucoup de bien.
 
Circonstances de l'évènement survenu le 23 janvier 2008
Cours de judo ados/adultes 19h30 à 21h30
Début de cours avec échauffement jusqu'à environ 20h15.
20h15: début du travail de randori (combats au sol)
Aux environs de 20h30, Monsieur F.V. a commencé à se sentir mal, à devenir blanc avec des remontées acides.
Il a stoppé le cours. Vers 20h50, Monsieur V m'a demandé d'appeler du secours, de le conduire à l'hôpital.
Immédiatement, nous l'avons allongé sur le dos le temps que l'un de nous se prépare pour le conduire à l'hôpital.
Vers 20h55, il a arrêté de respirer et son coeur s'est arrêté. Monsieur H.M, kinésithérapeute a commencé un massage cardiaque, et moi-même lui ai fait du bouche à bouche.
Pendant 15 minutes, nous avons tenté de le réanimer jusqu'à l'arrivée des pompiers et SAMU.
A 21h07, il a été pris en charge par les pompiers.
Monsieur V est décédé d'un arrêt cardiaque.
T.D. Professeur de judo à la MJC de .......
 
Plus tard, un ami m’a dit qu’on est toujours au moins une fois dans sa vie rattrapé par le fait divers. Un jour, accompagnant ma fille à une compétition de judo, j'avais rencontré par hasard un jeune homme qui travaillait dans ma salle de sport. Il m’avait demandé quel était le club de ma fille, et à ma réponse, il m’avait dit « Mais il y a un type qui est mort là- bas! » J'avais répondu que c’était mon mari. Il avait mis sa main sur mon épaule. C'était encore plus vrai. 
A l’hôpital, lorsque le médecin urgentiste m’avait demandé qui j’étais, j’avais dit spontanément que j’étais sa femme. Nous n’étions pas mariés . Avant, je ne disais jamais ça. J'étais  donc bien une veuve posthume.
J’avais recopié le rapport, et c’était tout à coup devenu rassurant de voir que quelqu’un que je ne connaissais pas était vraiment sûr que ç’était arrivé.

Compter.
Le jour anniversaire j’ai invité mes amis, et je n’ai pas vu passer 20h55. Ils savaient tous, je pense, pourquoi ils étaient là. Nous avons trinqué et bien rigolé. J’ai eu un peu honte parce que j'avais pris, par erreur, du Champagne demi-sec. Pas terrible. Vis-à-vis de lui, un peu honte.
Non  qu’il ait été un mâle dominant et moi une femme soumise. Mais comme pour les talons, je faisait tellement plus pour lui que lorsqu’ il était là, que ça me faisait mal. Pire et plus bête encore : je faisais à sa place ce qu’ il ne faisait plus. En plus du partage des tâches devenu impossible, j'en rajoutais. Vivre à sa place. Je pense tout à coup, en écrivant, à Anthony Perkins dans Psychose. Et je me dis qu’ heureusement, je ne me suis pas rasé la moitié du crâne, vu qu’ il était chauve.

J’ai entretenu cela autant que j’ai pu le faire. Jusqu’à ce que cela commence à me casser les pieds. Je sentais bien que si je m’arrêtais, il allait s’éloigner. Que si je pleurais moins, j’allais m’éloigner. Mais je pleurais moins. Je ne voulais pas m’éloigner si vite, mais je luttais avec acharnement pour regagner ma liberté. Car figurez-vous qu’en même temps qu’on devient veuve, on devient également célibataire. Je ne m’étais pas aperçue de l’implacable imbrication de ces contraires. Deux évènements concomittants. Trois, en comptant  le coup de sonnette.
Le célibat s’insinuait peu à peu dans mon esprit vidé par plus d’un an de lutte. Est-ce que mon tas préféré ensablait mes portugaises en ricanant ? J’étais malgré tout bien plus veuve que célibataire.

Puis avec l’habitude, ces deux tâches devinrent cumulables. Je pouvais même les effectuer simultanément. Marcher en compensées comme Jackie Brown devant une terrasse remplie de mâles, tout en pensant au tas qui adorait la même Jackie. Et ce cumul, c’était toute la nouvelle difficulté, mais ça c’est une autre histoire.

En réfléchissant pour avoir lu d’un très proche que la mort ne sert à rien...à vrai dire, même veuve, je ne m’étais pas posé la question du sens : je me trouvais simplement injustement punie d’une faute que je n’avais pas commise… En réfléchissant un tout petit peu, je m’étais dit qu’elle en avait un, de sens, et très simple. Comme dans la nature. 
 
Faire de la place aux autres.
 
J’ai élargi mon cercle d’amis mais ce n’est pas de ces autres là dont je parle.
Qu’ils y viennent ! On verra bien.
Peut-être que ce sera une autre histoire.

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