lundi 28 décembre 2009

Chap.2 AVANT LE GONG


Entre le coup de sonnette et la découverte de traces de cendres dans ma manche, il s’est passé d'autres  de choses. Après le demi-sec aussi. Là, on est maintenant. Mais d’abord,

      Avant.

Aujourd’hui j’ai cousu une tunique plutôt moche _un côté branché, et lassant_ que j’ai coupée dans une cotonnade à dominante orange : un motif de papier peint années soixante-dix. J’ai le même tissu imprimé en vert acide. Deux coupons de mauvaise qualité, quelques euros le mètre, en cent cinquante. Comme toujours, il m’a regardée faire. Il adorait me voir couper le tissu, le coudre, essayer. La femme, à qui je disais cela, quelques jours après, m’avait répondu en riant : « parce que tu étais toujours à poil ! » C’est vrai, mais pas seulement. Je sais ce qu’il aimait. Il aimait me voir manipuler le tissu, le plier, le déplier, le toucher. Mais ce qu’il aimait  surtout,   c’était ma détermination.Il aimait me voir commencer, et ne m’arrêter qu’une fois le vêtement terminé.

Même si j’y passais une partie de la nuit. C’était toujours pénible de devoir m’arrêter avant d’avoir fini. Il le savait. Il avait envie de moi, je le savais, et il savait que je n’allais pas m’arrêter. C’était un merveilleux jeu de dupes. Nous faisions l’amour après, ou le lendemain, ou pas.

Ce soir, il est parti au judo avant que j’aie terminé et je l’ai à peine embrassé, alors qu’il allait mourir. Vous savez bien que cela se passe presque toujours comme ça, avant.

Dans quelques semaines, je chercherais partout cette tunique, alors que je m’en suis débarrassée cette même nuit à mon retour, avec toutes les chutes. Je ne m’en souviendrais que bien plus tard.

Après l’annonce de son malaise il a bien fallu se mettre en route pour l’hôpital. J’ai commencé à avoir peur dans la voiture, et à tout prévoir. J’envisageais un homme, mon homme, plongé dans un coma irréversible: je lui lisais les nouvelles. Je pensais aux enfants visitant un père qui ne les entendait plus et finissaient par s’ennuyer : je les déculpabilisais. Un réveil, avec des séquelles lourdes : je me sacrifiais. Puis un légume.
Le débrancher ? HA HA HA !!! Pourquoi pas ?

Je me préparais à ces multiples éventualités. J’ai pensé à l’histoire des autres. Que « ça n’arrive qu’aux autres ». Que j’étais passée chez les autres. Que ma vie prenait une autre tournure. Que je n’étais pas faite pour le drame. Que j’allais devoir apprendre, tout de suite, et je me préparais.

Dans la voiture, j’ai reçu un appel des urgences. Les pompiers s'étaient déroutés, l' avaient emmené ailleurs .
"_Comment ça se présente ?
_Mal. Très mal, Madame" 
J’ai pleuré, vaguement, parce que je comprenais que j’allais, en effet, vivre un drame.

Le médecin porte un bonnet stérile et un tablier vert pâle, une tenue de bloc. Il est accompagné de deux autres médecins, un homme et une femme. Eux portent uniquement des blouses blanches. Il nous invitent à nous asseoir dans une petite pièce.
J'envisage alors autre chose. Pas le coma, pas les tubes, pas les machines.

Il est possible qu’il soit mort.

Je regarde les deux autres médecins. Ils ne sont pas là pour la réanimation, mais parce qu’il est mort. Je me dis que je l’aime, et que je vais m’en tirer. Que je ne veux pas que cela me casse. Ils s’assoient avec nous. Le premier nous parle doucement. Il nous dit que rien n’a été possible. Je lui réponds que nous avons trois enfants, un vrai mélo n’est-ce-pas ? Je suis prête. Je pleure un peu. Un tout petit peu. Je me dis que je suis une brute mais j’ai déjà fini de pleurer pour aujourd’hui. Je suis en mode accéléré. Une vraie bouilloire. Trop de trucs à prévoir.
Je pleurerais bien sûr. Le lendemain, plus tard, dans mon lit, quand les enfants sont ailleurs, en me fourrant dans sa veste en cuir. Je m’étonnerai du son de mes plaintes, et à chaque fois, c’est ce qui les arrêtera. Je pleurerais dans ma voiture, dans mon bain, sur mon vélo, devant mon écran au travail, au marché, au supermarché, dans la rue, dans toutes les rues. Y a-t-il un lieu ou je n’ai pas pleuré ? Une fois, en me disant que tout de même, c'était exagéré, j'avais tenté un calcul du  volume de mes larmes : des dizaines de litres ? Des hectolitres ? Le résultat serait sans doute bien décevant.

Je sais pourquoi les deux autres sont là. Ils sont là pour les organes.

Pour moi, l’évidence a été immédiate. J’ai entamé une conférence pour persuader les autres, qui venaient d'arriver,  que c’était la bonne décision. En sortant, on m’a dit qu’il aurait aimé que je prenne cette liberté. En suis-je convaincue, vraiment ? Son frère a ajouté que de toutes-façons, ce n’était plus lui, mais sa dépouille. C’est aussi ce que je pensais, et cela m’arrangeait. Prenez tout ce que vous voulez ! Philanthropie ? Pas tant que ça. Une manière de me convaincre de la réalité de sa mort. Est-ce-que je pressentais que j’allais être confrontée à la difficulté d’y croire ? En effet.
J’ai voulu le voir. Alors que l’idée de voir un mort m’avait toujours terrifiée, je m'étais dit : «  il est conseillé de voir pour le croire » ; c’est ce que j’avais vaguement lu ou entendu, à propos des difficultés du deuil. Je voulais régler ça tout de suite. Honnêtement, je ne crois pas être entrée dans la pièce pour  le voir une dernière fois .

Je n’avais pas peur, et je n’ai pas été étonnée. Nul doute que le cinéma m’avait préparée à la scène. Des machines fonctionnaient. Il était étendu sur une table médicale, un drap blanc lui couvrait le corps. Son visage était rouge, des petits vaisseaux affleuraient sa peau. Ses yeux avaient été fermés, mais sa bouche était grande ouverte. J’ai dit très brutalement « On ne peut pas lui fermer la bouche ? ». Son frère se tenait derrière lui. Il l’a fait en pleurant, avec beaucoup de tendresse. Je suis passée sur son côté gauche, et je l’ai caressé à travers le drap. Il était encore tiède, cela m’a surprise. Je pensais à un reportage sur la médecine légale, qui décrivait ce qui se passe dans les heures qui suivent la mort. J’ai posé ma tête sur son torse, mais pas de tout son poids. Plus que caressé, je l’ai touché, en l’effleurant de la paume. Suffisant pour sentir que son corps était totalement relâché. Il était encore souple, mais d’une souplesse inhabituelle : aucune réaction. J’ai soigneusement évité d’approcher la main de son sexe, parce que c’était inutile, ça m’a vaguement fait sourire.

J’avais conscience de rater mon adieu, et ça me faisait mal.
Mais lui non plus, il n’était pas là.

En rire, je ne pouvais pas m’en empêcher. Lui vivant, je l’aurais fait aussi, mais lui mort, c’était un concentré. Le soir ou nos amis sont venus à la maison, j’ai donné l’horaire des obsèques en précisant qu’il fallait être ponctuel, car sinon, ce serait cuit. Simultanément, je me disais : « est-tu vraiment obligée de faire ça ? ». Oui. Quitte à être dans la caricature de notre couple, il fallait bien lui faire honneur. Les amis n’ont pas ri.
Même affaire pour les vêtements. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai choisi un T-shirt avec des squelettes, dansant autour d’un Christ en croix, titré d’un « 2000 ans de christianisme, ça suffit. ». Un truc acheté à Berlin, bien trash. Je me disais qu’il était totalement vulnérable, qu’il allait être visité par des tas de cons, que ça les tiendrait à distance. Mais pourquoi diable des cons seraient ils allés le voir ? Ma fille aînée était ravie. Les pompes extra-pourries étaient assorties. Mais l’autopsie ne l’avait guère rendu présentable. Une chemise plus couvrante, de mon cru, dut être ajoutée pour le funérarium. Mon fils en fut soulagé ; il me dit en pleurant, « ça n’aurait pas été très gentil ». Quel monstre, quelle brute  j’étais devenue. Déguiser le cadavre de l’homme qu’on aime, histoire d’être sûre qu’il demeure égal à lui-même. Même mort. Quelle mascarade ignoble  de le manipuler ainsi. Je me dégoûtais.

Je me suis rattrapée sur son oraison funèbre, quelques mots, écrits en quinze minutes, mais relus inlassablement pendant les deux nuits précédant les obsèques. Je découvrais, étonnée, que c’était mon rayon. Sûr qu’il s’en serait passé, mais même si ce n’était pas fait pour lui, il n’en aurait pas rougi, n’est-ce-pas ? Il aurait été sûr, avec ça, d’avoir été aimé ? La vérité, c’est qu’il s’en fout. Mais bon, j’avais assuré comme une bête.
Parfois je me récite encore cette oraison. Elle me rassure comme une comptine.

On fait une petite pause.

Partager

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire