mardi 29 décembre 2009

Chap 8 LE COUP DU LAPIN


Vous vous souvenez? Les oreilles. Il m'est arrivé quelque chose de beau. Au cirque Plume, une succession de tableaux. Celui-là est pour moi. La scène est pleine, tous les acteurs sont là. Un homme, athlétique, apparaît dans un costume de lapin blanc, approche une femme venue à sa rencontre, la soulève, et marche en silence en la portant dans ses bras. Un onirisme bouleversant. Cette image m'accompagne. Quand elle s'estompe, je la rappelle: elle m'apaise. L'espace de quelques pas, je suis cette femme, libérée de son poids.

Mes jours de liberté sont rares. C'est toujours pareil. Optimiser. Je me dis que cette fois , ça y est. Il va m'arriver quelque chose. Mais oui, quelque chose de bien. De quoi ai-je donc besoin? J'ai faim. Je sais bien qu'on en meurt pas, de cette faim là, mais tout de même, j'en crève d'avoir la dalle. Pas âme qui vive. Je m'agite. Faire diversion. M'épuiser.
C'était bien, tes vacances? J'ose à peine raconter. Mes jours de liberté, je marche. Des kilomètres. Je relie des antipodes. Je marche vite. Mes jours de liberté ? Absurdes parcours monocentrés. La solitude aiguise la perception. La ville est belle, l'automne, ça marche à tous les coups. Mais je ne vois rien. Bien trop faim.

Je me souviens de cet été. Trente sept degrés. Rue de Marseille, même état. Je fendais la foule. L'odeur épicée des hommes me rendait dingue.

Je marche et j'attends le soir. Forcément, c'est toujours le soir qu'il arrive quelque chose. Mais rien, rien n'advient ces jours là. La ville est magnifique. Cette effronterie m'exaspère. Je vous fiche mon billet que je vais me gâcher ces quatre jours. J' inspire et j'accélère. Pour sentir l'effort à la marche, il faut mettre la gomme. Faire fonctionner ma machine encore presque neuve. L'éprouver.
Car personne ne s'en sert.
Les hommes passent et ne s'arrêtent pas. Une fois, l'un d'entre eux s'attarde, oh, pas longtemps, quelques heures... Enfin, une vraie pause. Des mots, de la douceur et...allez, appelons un chat un chat... Un peu.
Je dis merci.
Je rentre, en marchant vite. Trop rare, trop court, ça pèse bien trop lourd. C'est pourtant si simple, ces choses là, et puis je savais bien. Les habitués les prennent comme elles viennent. Elles me minent, des jours, des semaines. Je marche, il est tard et j'ai froid. Je restaure les sensations. Je fixe les instants. Je déroule la conversation. J'y traque, des heures durant, les signes du rapprochement. On s'est raconté, mollement, des trucs: est-ce que c'était bien? J'attends et rien ne vient. Je ronge mon frein. Comment peut-il n'en rester rien? On a juste aggravé ma faim. Je deviens enragée. Un chien, efflanqué, à qui on aurait présenté une écuelle, aussitôt confisquée. J'entame mon travail de sape.
« _Je ne te raccompagne pas »
Voilà ce que je retiens. Ce n'était pas bien, même pas un peu bien. Je m'érige en prix de la quiche. Ça m'est arrivé, juste parce que j'avais faim. L'échange? Une parodie. Et puis le corps, si c'était de l'intime, ça fait longtemps que ça se saurait. Qu'est-ce que je croyais? Ce qu'il en reste? J'ai drôlement mal,derrière la tête. Moi, la migraine, c'est après.
Je pense au livre de cet été. Un norvégien y parle de sa faim*. De la honte d'avoir faim, et de l'excès d'orgueil, qui, peu à peu, organisent, avec le corps malmené, le rejet de toute nourriture. Quelle qu'elle soit. Il en devient fou.
Comment en être là? Evidemment c'était bien. Faut-il qu'on me le dise? J'ai oublié la simplicité de ces rencontres. Je comprends qu'il faut accepter de se réalimenter peu à peu. Des petites quantités. Savoir patienter. Que la faim n'a rien de honteux, et que ma tristesse n'est pas une obscénité. Qu'on ne peut pas juger ce qui advient à l'aune de ce qui n'est plus. Qu'il est possible que de nouveaux, et beaux horizons, puissent découler, directement, d'une mort. En seront-ils souillés pour autant? Je comprends que ma police intérieure, indispensable gardien de ma dignité, est devenue mon ennemie, et n'entretient plus que ma privation. Ne plus me faire mal, toute seule, derrière la tête.
Des mois passés, à me cacher ma nudité. J'aborde l'hiver avec appréhension. Pour faire face aux jours trop brutaux, j'achète, à bon marché, un vêtement en fausse fourrure, d'un beau violet profond. Et contente, je l'exhibe, fièrement. « Touche comme c'est soyeux ». L'étiquette a été coupée. On l'examine. Aucun doute, c'est du lapin. Une mauvaise farce? Je ris: pas du lapin, des tas de lapins. Basta.
Tout ce sang versé pour mon confort, je m'en fous. Après tout, mon gilet est chaud et doux..

* La faim . Knut Hamsun.

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