mardi 29 décembre 2009

Chap 7 POMPE A VIDE

 
Il disait avoir peu de souvenirs d'enfance.

Il disait qu'il l'avait passée à rêver d'être grand, pour faire, enfin, ce qu'il voulait. Ne plus subir le joug de l'école. Cet âne là n'avait pas soif. Voilà ce que proféra fièrement l'abruti qui appela son père, un matin, pour se débarrasser de lui. Celui-là est peut-être mort sans savoir qu'on ne mesure pas toujours l'appétit des enfants à leur docilité. Qu'il ouvrait le sac à main de sa grand-mère, pour y respirer l'odeur du poudrier. Qu'il la regardait se farder et qu' elle lui avait appris à aimer les femmes. Cette grand-mère si gentille qu'elle n'osa pas le réveiller pour la dernière épreuve du bac, parce qu'il dormait si bien, et qui l'avait emmené à Venise, comme un amoureux. Il se rappelait aussi, avec son frère en Bretagne, du vieux paysan qui, à la burette, graissait leurs chaînes de vélos, dégoulinantes, à force, à chaque fois qu'ils passaient devant chez lui. Que cet homme là leur avait fait goûter des patates. Qu'il les avait coupées avec son couteau de poche, avant de soulever sa casquette, pour essuyer les deux faces de la lame sur ce qui lui restait de cheveux. J'imagine le coup d'œil qu'ils se donnèrent.
 
En voilà, tiens, des jolis souvenirs. On dirait de l'argentique. Il prétendait avoir presque oublié les périodes désagréables. S'il était honnête, j'envie sa capacité à faire le tri: ne conserver que l'utile. Mes souvenirs à moi me tapent sur les nerfs. Ce ne sont pas les bons. Lui vivant, je m'en rappelle à peine. Comme si ces trop longs mois de deuil finissaient par laminer jusqu'à notre passé commun qui, certains jours, maintenant, s'étiole en une vague tonalité d'ensemble.
Les bribes qui me restent augmentent ma peine, ravivent mon désir nécrophile, et résonnent de son silence définitif. Mieux vaudrait ne se rappeler de rien. Table rase.


J'ai, après maintes hésitations, acheté le « Journal de deuil » de Roland Barthes. Fallait-il l'éditer? Aucune idée. Immobilité impuissante dans le flux et reflux incessants du chagrin. Dénuement, désolation. Impitoyable introspection qu'impose, par défaut, l'isolement du deuil . Mépris de soi. Une pensée profonde chaque jour. Mortel. J’ai lu, victime de mon empathie. J'ai fini en diagonale. Ce n'est pas ce que j’y cherchais. Je connais trop la musique. J'espérais, naïvement, déceler dans ce bouquin ce qu'un brillant esprit comme lui pourrait bien tirer de sa perte. Et merde. Le deuil a su absorber toute l'énergie de cet homme à l'intelligence si vive: deux ans de pathos, qui lui ont servi à quoi? A prendre conscience de sa finitude, à se dire qu'il lui restait un bout de vie à tuer, et que sa tristesse ne finirait pas. Et finalement, il est mort lui aussi. Edifiant, ce qu'on tire du deuil. Rien à en attendre. Juste s'en tirer. Une pompe à vide.

Mais c’est un temps nécessaire.

Foutaises.
C'est juste du temps perdu. Je suis pressée. Je refuse de me faire ramasser, comme Roland, par une camionnette de blanchisserie, parce que je suis devenue incapable d'imaginer que j'ai quelque chose devant moi.


Au printemps, un type m'a raconté, dans un joli parc, qu'en Afrique, il avait assisté à un accident stupide. Un élagueur avait scié la branche sur laquelle il était assis. Après avoir constaté sa mort, et trainé autour de lui quelques minutes, ses collègues rentrèrent tranquillement chez eux. Je n'avais pas voulu connaître la fin de l'ennuyeux développement pédagogique de ce récit, censé lever mon désarroi: que la mort des autres n'est ici, chez nous, que l'idée qu'on s'en fait. La preuve, ailleurs, on s'en fout. Lumineux, non? Ce type, je le trouvais gonflé de vouloir me faire croire que c'était facile. Il suffisait de décider n'est-ce-pas? Le message eut été qu'il y a tellement de morts là-bas qu'on ne peut pas se laisser emmerder tous les jours, il aurait peut-être fait sens...
A moins que, givrée comme j'étais, il ne m'ait rendue encore plus coupable de ne pas pouvoir relativiser ce que je vivais. 

 
M'en foutre, qu'est-ce-que ça changerait? Profiter de ma chance. Ne pas emmerder mes amis que j'ose à peine encore fréquenter, faute d' apporter du nouveau. Dormir. Me réveiller presque fraiche comme une rose. Ne pas me dire chaque matin bordel, c'est vrai. Cinocher, bouquiner, sans y voir, à chaque fois, le reflet de mon propre drame. Manger parce que c'est bon. Quitter mon habit d'araignée. Faire du sport pour rester gironde et pas pour m'assommer. Ne pas différer, le soir, mon retour à la maison. Même citronné, le Perrier, ça ballonne.
Aborder les gens avec simplicité. Ne pas paniquer à l'approche du week-end parce que je vais encore le foirer. Ne pas érotiser, des mois durant, un kimono ruiné. S'il était mort en costume de lapin, est-ce que j'aurais tripé sur les oreilles?

Ça aurait pu arriver. Dans une fête de famille, on tirait au sort pendant le repas celui qui allait porter le costume de lapin. Un quart de la salle priait son dernier dieu pour ne pas y passer. Il s'était acquitté de cette tâche avec beaucoup de classe.

Ne pas me demander sans cesse si j'optimise ma vie...Vous vous le demandez, vous?

Il fait beau. Notre chambre est plein sud. C'est la fin de l'hiver et le soleil tiédit les draps. C'est l'heure de notre sieste de crapules. On a consacré la petite mort.. Il a la main sur son coeur, le souffle coupé. Combien de temps ça dure?Quelques dizaines de secondes, peut-être. Il s'écoulera encore dix mois, sans que nous sachions que nous vivons un sursis..Enfin, lui surtout.

C'est avec gaité que nous avions envisagé mon veuvage, quand cette première occasion s'était présentée. Ce coup là nous avait fait bien rire: à l'issue de cette alerte, la première surprise passée, bêtement, au lieu de nous inquiéter et de partir fissa à l'hôpital, nous m’ avions imaginée en veuve voluptueuse. Inconscients? Sans doute, mais optimistes, c'est sûr. Qu'est-ce que j'ai foutu depuis? A peu près la même chose que Roland pendant deux ans de journal. Bouffer du vortex. Et j'en ai marre.

Je voudrais penser dès maintenant que c'est juste absurde de mourir alors qu'on pouvait vivre, et qu'il fallait que cet élagueur soit drôlement crétin... à moins que l'arbre ait été si circonvolu qu'on n'ait pu s'y retrouver.
Avec un peu de chance, ses quinze mouflets, qui eux, ne vont pas à l'école, se foutent royalement de sa disparition et mangent à leur faim tous les jours. Et ses quatre veuves ont des mecs tout le tour du ventre et s'en gavent joyeusement.

J'ai un copain dont l'une des expressions favorites est qu'il faut changer de braquet. J'aimerais bien savoir comment m'y prendre.
Roland, son bouquin m'a saoulée. Mais il avait fait déjà tellement de trucs...il n'était même pas en colère; ça ne le dérangeait pas tant que ça, l'idée de perdre son temps.

Moi je n'ai pas fait grand chose. Mes projets s'étaient formés avec un homme. Il est mort. Ça me rend furax. Avec tout ce temps qui me reste.
Je ne peux pas nettoyer ma mémoire. Je ne veux pas. Mais je veux que vous sachiez que j'ai encore la dalle. Même si ça ne se voit pas.


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1 commentaire:

  1. Bonsoir Framboise,
    merci pour ton témoignage et merci à france 3 pour ce reportage, ça fait des lustres que j'attendais une émission sur notre sort de v. J'ai découvert que nous vivons cela tous différemment et que nous avons chacun notre manière de vivre ou survivre. Au contraire de toi je ne supporte pas d'être traitée de v. le mot même me fait horreur comme le mot mort. Pour moi nous sommes séparés et, de fait, c'est ce que nous sommes, d'un commun désaccord.
    Je n'ai pas trouvé où te contacter alors je poste ici...
    A bientot car maintenant je suivrai ton blog. Julia

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