jeudi 31 décembre 2009

MON JARDIN, MA MAISON



Chouette, un rendez-vous!



Un peu plus hauts les talons? 




Faut que tout soit net, spa?








Qu'est-ce-qu'on peut rajouter?
Allez chiche, des pois





Une petite couche, 
sur la bouche,
sans déborder
Et on laisse sécher 






ça y est c'est sec
Plus que dix heures à attendre


-->
Angoisse
Peur
Trouille
Angoisse
Peur
Trouille
Angoisse
Peur
Trouille
MOULINAGE


Ça y’ est c’est l’heure
Bon j’y vais mais je ferais la tête


-->
M’EN FOUS
De toutes façons j’aime pas le bricolage
et puis le jardinage c’est encore pire.



-->
Je préfère la cuisine
Je suis douée pour ça



-->
JE FAIS UNE BELLE
 





NOEL


Noel chez les autres, c'est toujours bizarre, mais dans mon clan, c'est bien. Notre Noel n'est pas très protocolaire. Ni dinde, ni chapon. Les cadeaux , on les ouvre tous en même temps, alors on ne sait pas toujours qui les a faits. Sauf pour certains qu'on reconnait tout de suite: ceux de notre mère.Cette année, il a plu des  

Thermolactyl.

Le Thermolactyl n'est pas, comme son nom l'indique, un procédé breveté pour la conservation du lait. Le Thermolactyl est fabriqué chez Damart. Le Thermolactyl est la fibre mythique de Damart. 

Celle dont le pouvoir thermo-régulateur est synonyme d'une chaleur naturelle et saine.
La maison Damart, depuis 1959, cultive une double tradition: 
Qualité et Mocheté.
N'empêche, je ne connais guère de cadeau plus tendre :

"Je veux que tu aies bien chaud."



TLM

Comme je fais part de ma frustration,  on me répond:
"Mais on peut partager de l'intimité avec tout le monde"

Je considère mon interlocuteur par en dessous. Il n'a pas l'air aviné, il est tôt, il fait beau. Ca alors...Faut que je rentre, allez hop.

Quand même, ça me travaille cette histoire...

Bon. Ca doit être que je ne connais pas tout le monde. 

mercredi 30 décembre 2009

PETIT MOMENT DE DESOEUVREMENT



Quand vient la nuit







je m'ennuie








ça me fatigue

 
d'écrire des histoires vraies








ça m'énerve

 

 de ne regarder personne








à quatre heures



j'entends les oiseaux 











c'est nul




pourtant j'ai un beau cul







Alors




ce soir je mets ma robe de limande








demain je fais la morue



mardi 29 décembre 2009

PETIT MANUEL TRES TRES SUBVERSIF

-->




Ce manuel est dédié à ceux qui ont résisté, résistent ou résisteront. A l’heure où j’écris ces lignes, je suis peut-être perdue. La chose m’a reprise dans son sein glacé ; après des années de lutte, elle savait que j’étais affaiblie. Nous sommes infiltrés. Ceux en qui je croyais m’ont trahie: chez eux, j’ai trouvé les clefs et j’ai compris qu’ils s’étaient, eux aussi, et sans doute malgré eux, rendus complices de la bête immonde, celle dont personne ne peut prononcer le nom sans courir un grand danger. Pour qu’elle ne puisse pas nous entendre, nous l’appellerons


IK


Nous avons peur.

Nous avons froid.

Nous n’avons pas le choix.







IK EST PARTOUT
IK est en nous


IK sait avant nous que nous avons conçu le petit dernier, que nos chaussettes sont sales et orphelines, que nos torchons côtoient nos serviettes, et que nous avons encore perdu cette putain de fiche de paie de décembre.

IK sait tout


IK aime les jeunes
Parce qu’ils n’ont rien dans la courge

IK aime les pauvres
Parce qu’ils sont nombreux

IK aime les couples
Moi non plus



Chaque fois, IK revient nous chercher et nous le suivons dans son antre. Et IK nous endort. Et IK nous enfume.


IK NOUS CHANGE LA TETE


Nous le suivons tous, puis nous attendons dans le froid.
Longtemps. Et IK nous ouvre ses portes et nous n’avons plus d’autre choix que d’entrer. Nous ne savons pas pourquoi, mais nous devons être les premiers. Nous sommes si nombreux, et nous sommes oppressés. Nous avons oublié ce qui doit, une nouvelle fois, nous arriver. Alors IK envoie ses valets qui nous font boire et manger. Et de nouveau, nous ne pouvons pas refuser. Et de nouveau, nous ne pouvons pas lutter. Ils ouvrent leurs griffes de métal et nous sommes aspirés dans la grotte…

Nous avons bu, mangé et bientôt


Ça tourne, ça tourne,
Et nous tournons, tournons


TOUS DANS LE MEME SENS


Je vois un homme fendre la foule et s’enfuir. Il disparait vers la gauche. Ça me fait mal car je sais qu’il est fichu; il croyait s’échapper...Il a pris le raccourci cuisine. C’est fini.

Nous n’y pouvons rien



IK nous dit que c’est facile

IK nous dit ce qu’il faut faire

IK nous dit ce qui est beau





IK VEUT NOTRE BIEN







IK nous fait dormir

IK nous fait manger

IK nous fait travailler





IK VEUT NOUS FAIRE




RANGER


Mais cette fois, nous n’en pouvons plus.




Tournons dans l’autre sens
IK a horreur de ça


Expédions nos Expedit
Brûlons nos Faktum
Chions dans nos Bönde


Foutons le bordel
dans nos étagères Billy
Mettons-y des vrais livres
IK ne sait pas comment sont les vrais livres
et qu’il y a des choses imprimées dedans


et surtout, devenons très vite


SEULS
RICHES
ET VIEUX



IK n’a rien prévu pour les vieux.
Ca le tuera.

Chap 9 ETOILES FILANTES, vices cachés, CHAISES PLIANTES


Les morts n'ont plus aucun défaut.
Nous n'avions pas de contrat. L'aurais je révoqué, si j'avais su qu'il pouvait mourir à tout moment? Je vous entends: mais tout le monde peut mourir tout le temps...
Quand même, avec un cœur mal foutu...Est-ce qu'il m'aurait tant plu? Ce vice caché aurait-il fissuré, au bout de quelques temps, un si bel édifice? J'interroge, encore, mon fidèle ami, mon témoin, même d'avant lui...en vain.

Il s'est noyé, une nuit, cet été. Je l'imagine, bercé entre le sable et l' eau, pailleté de lune. La blanche Ophélie. Un ami. De ceux qui n'admettent pas d'ambiguïtés.
Sauf la première soirée. On se plait, beaucoup. Enjoués, bras dessus, bras dessous. Préliminaires avinés, et puis...
« Je suis pédé ». 
Notre amitié n'a jamais cessé.

Un qui se tire en me laissant à poil, l'autre qui fait la sirène avec mes archives.
Pas de quoi être fiers.







_"Comment vas tu?
_Mal. J'ai faim.
_ C'est quoi cette histoire de faim, une métaphore? » 
Je me rue vers mon poste de travail.

J'ai faim, entre autres, d' intimité partagée. On ne trouve pas ça au supermarché.

Avec celui pour qui, maintenant, ça baigne, c'étaient des affinités électives. Cet hybride animal avait de moi une prescience que je ne m'explique pas tout à fait. Peut-être, à l'origine, notre communauté de paysages, ayant grandi pas bien loin l'un de l'autre. En société, on nous sentait complices: deux larrons en exposition. A nos images de fraîches et vertes collines, nous opposions, avec délice, les fanges sophistiquées de l' expérience urbaine... surtout les siennes.
Plus tard, nous confrontions nos livres, et bien plus souvent, nos vies. Nos rencontres en solo devenaient régulières et tranquilles. Des rendez-vous, pour des bilans choisis, lui pour moi, moi pour lui. Leurs thèmes s'adaptaient à notre type d'entendement. Nous avions, chacun, une idée bien précise de nos agitations. Sujets, entre nous, de plaisanterie comme de compassion.

Les jours d'abandon, je me promène, de temps en temps, avec lui. Mon ami mort, lui aussi.On effleure, ensemble, les algues moirées; doucement je me laisse couler, pour un moment, dans le silence nocturne de sa longue errance aquatique.


_« Alors quoi, la chasse à l'ours? »
 J'ignore ce vers quoi, précisément, en période de disette, je cours. J'avais commencé je crois, dans la deuxième moitié des années quatre vingt. Comme je ne parlais pas, faute d'interlocuteur adapté, j'écrivais. Je saturais des parchemins timbrés, dont mes destinataires, déroutés, accusaient peu réception. J'y mêlais mots, parfois objets, et images mal collées. J' en attendais, en retour, d'autres élucubrations, sous une forme au choix. Ces fictions restaient sans écho. Etaient-elles vraiment adressées?
Quand je n'écrivais pas, fatiguée de mes monologues, j'étais modèle. Je composais, à peine, ma nudité. Je me savais douée pour cet exercice. J'étais patiente, mais pas zélée: j'imposais mes poses. Mon talent me fut confirmé:  « un bon modèle, c'est un boulot à moitié fait »... vous y croyez? c'est pas vrai. Ma gratuité semblait suspecte. Le retour est si immédiat, cet échange là ne se monnaye pas.
Simple simultanéité d'expression. Je pose, tu dessines. Basique.
Je fomentais d'autres stratégies, en faisant des essais. Par exemple, je cousais. Cette marotte ne m'est pas encore passée. A quelques rares exceptions, _les hasards des mensurations_, les vêtements que je destinais, pour voir, à d'autres, hommes ou femmes, trop mal connus, restaient abstraits.
Seule, j'envie ceux qui, capables de fabriquer des objets utilitaires, s'adressent facilement à tous.

Et avec lui, quelle était, au juste, cette intimité?
Au commencement, nous n'étions guère popotes. Aucune communauté d'expérience: pas d'immédiate, et béate connivence... complicité manipulée, qu'on découvre en se disant, stupidement, l'air surpris, l'œil transi, moi aussi, moi aussi.
Ma prédation s'orientait, depuis longtemps, vers l'autodidacte. Sa nouveauté me plaisait. Il avait bien l'air d'un phénomène.
Une négligence _Polichinelle !_ précipita notre installation. Les premiers temps, notre proximité tenait du duo d'équilibristes: on ne donnait pas cher de nous. Nous n' avons pas parié.
Je l'observais avec une prudente curiosité. Chaque surprise le remettait en jeu. Un jour, je l'aimais. Le lendemain,un peu moins. Au début, il m'était bien trop étranger. Je me méfiais. Longue phase d'évaluation. Le désir était là.

On s'est eus à l'honnêteté.

Nos affrontements tenaient parfois de la décortication. Lorsqu'il avait tort, il se rendait avec une telle simplicité, que je n'en tirais aucun triomphe. J'abandonnais, presque aussi facilement, les lieux communs formatés par ma caste: sa liberté d'esprit me toilettait.
Au début, pour partager, il n'était pas bien doué. Trop longtemps sevré, l'autre, c'était juste un confort supplémentaire. J'ai appris avec lui.
II est mort intarissable.

J'ai mis longtemps à le trouver beau.

Sa manière? Il incarnait la virilité. Il abordait l'inconnu comme s'il disposait d' universels outils d'apprentissage. Lorsqu'il possédait la méthode, il l'appliquait avec rigueur. Sa précision me stupéfiait. L'objectif atteint, il se fixait, très vite, le suivant. De l'échec, il tirait aussitôt les leçons adéquates: il ignorait l'apitoiement.
Il fallait le voir découvrir un objet. En quelques secondes, il mesurait sa qualité. Il le saisissait, et le faisait pivoter, pour en saisir l'assemblage. Je revois ses mains. Face au manque de soin, il soupirait, agacé, et, vivement, l'éloignait d'un geste sec. Trouvant de l'ingéniosité, il l'approchait, ajustait ses lunettes, évaluait les moulages, actionnait le mécanisme, en déduisait la conception. Il avait de la forme une compréhension innée, et des systèmes une intelligence profonde. La technique... je la méprisais. J'ai compris grâce à lui qu'elle n'oppose pas à l'art.
Il était affamé. En travaillant, il avalait, toute la journée, quantité de documentaires. Me décrivait, au hasard des programmations, à mon retour et à peine installée, la récolte du sel, l'aiguisage des couteaux, ou les bizarreries motrices de l' infiniment petit. Parmi toutes ses boulimies, la propulsion le passionnait. Sa foulée, à lui, était rapide, et légère. Elle me faisait sourire; la pointe de son crâne tressautait. Il comparait mon pas à celui d'une actrice, qui fit valser deux compères. J'en étais fière. Nos marches s'accordaient. 
 
Il était drôle,

Notre petite se plaint; son petit doigt est rouge, et enflé.
_ « Où tu l'as mis? »Elle réfléchit, hésite.
_ »Ben chais pas, moi.»
Lui, hilare:
_ « Et bien c'est qu'il est très content .»
                                                                                                                          et lubrique.

Nos perversions atteignaient des sommets. Un soir d'été, il était très excité: c'était la nuit des étoiles filantes. Installés sur le balcon, nous attendions. C'est moi qui ai ouvert le feu. D'abord une, puis deux...Le ciel en était constellé. Il levait les yeux...elles disparaissaient. «  Là regarde, encore une ! Encore! Tu l'as pas vue? » Il ne voyait rien. Sa tension montait. J'insistais. « Enfin regarde! Y'en a plein! » Il rongeait son frein. J'ouvrais des yeux émerveillés. Il souffrait. Exaspéré, furieux.
 _ »J'y vais.  
_Ben moi, je reste un peu. »
Le lendemain, au réveil, je lui ai dit que moi non plus, je n'avais rien vu ... 


Mais lui aussi, il m'énervait. Il adorait me torturer: souvent, il admirait mon sens mécanique. Il m'observa, une fois, longtemps, réjoui, installer trois grandes chaises pliantes.

Tu peux pas m'aider?                                                        

Quand il s'en foutait, c'était royalement: je vous passe nos querelles ménagères. Ses chantiers se concentraient en des lieux cernés, mais délibérément annexés. Je répartissais les miens au hasard, mais de manière homogène, dans les espaces qu'il n'avait pas mobilisés.
L'ensemble de ces tas était notre abrégé.


Ses colères étaient rares. Ses irritations, quotidiennes. Elles s'exerçaient à l'heure des nouvelles. Parfois, tout de même, il me fatiguait.

Nous croisions nos lectures. Au fur et à mesure, lisant pour moi, je savais ce qu'il retiendrait. Ses impatiences, ses émois, ses images poétiques, ajoutés aux miennes, donnaient à mon ouvrage une saveur multiple. S'il avait lui-même défriché, il choisissait, soigneusement, ce qu'il allait me restituer.
On s'est connus aussi par les livres.

J'ai trouvé, avec lui, un plaisir au dessin que je n'espérais pas connaître. De ce que nous avons fait, ce fut l'émotion la plus grande.

Il fut brillant.

Son trait était économe. Je rajoutais des effets. Ses résumés de moi me bouleversaient. Sous nos esquisses mêlées, mains, pieds, portraits, corps entiers, nous ajoutions, de temps en temps, de truculents commentaires. Je voyais mieux son corps d'homme. Ce qu'il était se précisait. Aujourd'hui, regardant mes croquis, je crois pouvoir, de mémoire, les corriger.


Il fut mon amant, un amant total.




aujourd'hui
je ne sais toujours pas le décrire,
mais



                                                                                                                les choses



                                               les livres




                                                                                         l'art


                                                                                              
                                                                                                              le corps




                      nos enfants





                                                                                       la vie



lui ressemblent
par petites touches.







J'ai, de nouveau, de drôles de plaisirs solitaires. Pas ceux là, éliminés, qui me font trop pleurer.
A  fins d'illustration, je détoure une photo. Mon outil est performant. Il me faut également effacer son visage. Une baguette magique suffit, puis hop, Suppr, pour le faire disparaître...
Deux clics.
J'ai le temps.

Je préfère suivre son contour, par tous petits segments scintillants. C'est tendre et délicat. Voilà. Il reste une seule commande. Je tergiverse. J'annule alors le travail effectué, contrôle D, et je reprends, lentement et plusieurs fois, ma sélection..

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Chap 8 LE COUP DU LAPIN


Vous vous souvenez? Les oreilles. Il m'est arrivé quelque chose de beau. Au cirque Plume, une succession de tableaux. Celui-là est pour moi. La scène est pleine, tous les acteurs sont là. Un homme, athlétique, apparaît dans un costume de lapin blanc, approche une femme venue à sa rencontre, la soulève, et marche en silence en la portant dans ses bras. Un onirisme bouleversant. Cette image m'accompagne. Quand elle s'estompe, je la rappelle: elle m'apaise. L'espace de quelques pas, je suis cette femme, libérée de son poids.

Mes jours de liberté sont rares. C'est toujours pareil. Optimiser. Je me dis que cette fois , ça y est. Il va m'arriver quelque chose. Mais oui, quelque chose de bien. De quoi ai-je donc besoin? J'ai faim. Je sais bien qu'on en meurt pas, de cette faim là, mais tout de même, j'en crève d'avoir la dalle. Pas âme qui vive. Je m'agite. Faire diversion. M'épuiser.
C'était bien, tes vacances? J'ose à peine raconter. Mes jours de liberté, je marche. Des kilomètres. Je relie des antipodes. Je marche vite. Mes jours de liberté ? Absurdes parcours monocentrés. La solitude aiguise la perception. La ville est belle, l'automne, ça marche à tous les coups. Mais je ne vois rien. Bien trop faim.

Je me souviens de cet été. Trente sept degrés. Rue de Marseille, même état. Je fendais la foule. L'odeur épicée des hommes me rendait dingue.

Je marche et j'attends le soir. Forcément, c'est toujours le soir qu'il arrive quelque chose. Mais rien, rien n'advient ces jours là. La ville est magnifique. Cette effronterie m'exaspère. Je vous fiche mon billet que je vais me gâcher ces quatre jours. J' inspire et j'accélère. Pour sentir l'effort à la marche, il faut mettre la gomme. Faire fonctionner ma machine encore presque neuve. L'éprouver.
Car personne ne s'en sert.
Les hommes passent et ne s'arrêtent pas. Une fois, l'un d'entre eux s'attarde, oh, pas longtemps, quelques heures... Enfin, une vraie pause. Des mots, de la douceur et...allez, appelons un chat un chat... Un peu.
Je dis merci.
Je rentre, en marchant vite. Trop rare, trop court, ça pèse bien trop lourd. C'est pourtant si simple, ces choses là, et puis je savais bien. Les habitués les prennent comme elles viennent. Elles me minent, des jours, des semaines. Je marche, il est tard et j'ai froid. Je restaure les sensations. Je fixe les instants. Je déroule la conversation. J'y traque, des heures durant, les signes du rapprochement. On s'est raconté, mollement, des trucs: est-ce que c'était bien? J'attends et rien ne vient. Je ronge mon frein. Comment peut-il n'en rester rien? On a juste aggravé ma faim. Je deviens enragée. Un chien, efflanqué, à qui on aurait présenté une écuelle, aussitôt confisquée. J'entame mon travail de sape.
« _Je ne te raccompagne pas »
Voilà ce que je retiens. Ce n'était pas bien, même pas un peu bien. Je m'érige en prix de la quiche. Ça m'est arrivé, juste parce que j'avais faim. L'échange? Une parodie. Et puis le corps, si c'était de l'intime, ça fait longtemps que ça se saurait. Qu'est-ce que je croyais? Ce qu'il en reste? J'ai drôlement mal,derrière la tête. Moi, la migraine, c'est après.
Je pense au livre de cet été. Un norvégien y parle de sa faim*. De la honte d'avoir faim, et de l'excès d'orgueil, qui, peu à peu, organisent, avec le corps malmené, le rejet de toute nourriture. Quelle qu'elle soit. Il en devient fou.
Comment en être là? Evidemment c'était bien. Faut-il qu'on me le dise? J'ai oublié la simplicité de ces rencontres. Je comprends qu'il faut accepter de se réalimenter peu à peu. Des petites quantités. Savoir patienter. Que la faim n'a rien de honteux, et que ma tristesse n'est pas une obscénité. Qu'on ne peut pas juger ce qui advient à l'aune de ce qui n'est plus. Qu'il est possible que de nouveaux, et beaux horizons, puissent découler, directement, d'une mort. En seront-ils souillés pour autant? Je comprends que ma police intérieure, indispensable gardien de ma dignité, est devenue mon ennemie, et n'entretient plus que ma privation. Ne plus me faire mal, toute seule, derrière la tête.
Des mois passés, à me cacher ma nudité. J'aborde l'hiver avec appréhension. Pour faire face aux jours trop brutaux, j'achète, à bon marché, un vêtement en fausse fourrure, d'un beau violet profond. Et contente, je l'exhibe, fièrement. « Touche comme c'est soyeux ». L'étiquette a été coupée. On l'examine. Aucun doute, c'est du lapin. Une mauvaise farce? Je ris: pas du lapin, des tas de lapins. Basta.
Tout ce sang versé pour mon confort, je m'en fous. Après tout, mon gilet est chaud et doux..

* La faim . Knut Hamsun.

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Chap 7 POMPE A VIDE

 
Il disait avoir peu de souvenirs d'enfance.

Il disait qu'il l'avait passée à rêver d'être grand, pour faire, enfin, ce qu'il voulait. Ne plus subir le joug de l'école. Cet âne là n'avait pas soif. Voilà ce que proféra fièrement l'abruti qui appela son père, un matin, pour se débarrasser de lui. Celui-là est peut-être mort sans savoir qu'on ne mesure pas toujours l'appétit des enfants à leur docilité. Qu'il ouvrait le sac à main de sa grand-mère, pour y respirer l'odeur du poudrier. Qu'il la regardait se farder et qu' elle lui avait appris à aimer les femmes. Cette grand-mère si gentille qu'elle n'osa pas le réveiller pour la dernière épreuve du bac, parce qu'il dormait si bien, et qui l'avait emmené à Venise, comme un amoureux. Il se rappelait aussi, avec son frère en Bretagne, du vieux paysan qui, à la burette, graissait leurs chaînes de vélos, dégoulinantes, à force, à chaque fois qu'ils passaient devant chez lui. Que cet homme là leur avait fait goûter des patates. Qu'il les avait coupées avec son couteau de poche, avant de soulever sa casquette, pour essuyer les deux faces de la lame sur ce qui lui restait de cheveux. J'imagine le coup d'œil qu'ils se donnèrent.
 
En voilà, tiens, des jolis souvenirs. On dirait de l'argentique. Il prétendait avoir presque oublié les périodes désagréables. S'il était honnête, j'envie sa capacité à faire le tri: ne conserver que l'utile. Mes souvenirs à moi me tapent sur les nerfs. Ce ne sont pas les bons. Lui vivant, je m'en rappelle à peine. Comme si ces trop longs mois de deuil finissaient par laminer jusqu'à notre passé commun qui, certains jours, maintenant, s'étiole en une vague tonalité d'ensemble.
Les bribes qui me restent augmentent ma peine, ravivent mon désir nécrophile, et résonnent de son silence définitif. Mieux vaudrait ne se rappeler de rien. Table rase.


J'ai, après maintes hésitations, acheté le « Journal de deuil » de Roland Barthes. Fallait-il l'éditer? Aucune idée. Immobilité impuissante dans le flux et reflux incessants du chagrin. Dénuement, désolation. Impitoyable introspection qu'impose, par défaut, l'isolement du deuil . Mépris de soi. Une pensée profonde chaque jour. Mortel. J’ai lu, victime de mon empathie. J'ai fini en diagonale. Ce n'est pas ce que j’y cherchais. Je connais trop la musique. J'espérais, naïvement, déceler dans ce bouquin ce qu'un brillant esprit comme lui pourrait bien tirer de sa perte. Et merde. Le deuil a su absorber toute l'énergie de cet homme à l'intelligence si vive: deux ans de pathos, qui lui ont servi à quoi? A prendre conscience de sa finitude, à se dire qu'il lui restait un bout de vie à tuer, et que sa tristesse ne finirait pas. Et finalement, il est mort lui aussi. Edifiant, ce qu'on tire du deuil. Rien à en attendre. Juste s'en tirer. Une pompe à vide.

Mais c’est un temps nécessaire.

Foutaises.
C'est juste du temps perdu. Je suis pressée. Je refuse de me faire ramasser, comme Roland, par une camionnette de blanchisserie, parce que je suis devenue incapable d'imaginer que j'ai quelque chose devant moi.


Au printemps, un type m'a raconté, dans un joli parc, qu'en Afrique, il avait assisté à un accident stupide. Un élagueur avait scié la branche sur laquelle il était assis. Après avoir constaté sa mort, et trainé autour de lui quelques minutes, ses collègues rentrèrent tranquillement chez eux. Je n'avais pas voulu connaître la fin de l'ennuyeux développement pédagogique de ce récit, censé lever mon désarroi: que la mort des autres n'est ici, chez nous, que l'idée qu'on s'en fait. La preuve, ailleurs, on s'en fout. Lumineux, non? Ce type, je le trouvais gonflé de vouloir me faire croire que c'était facile. Il suffisait de décider n'est-ce-pas? Le message eut été qu'il y a tellement de morts là-bas qu'on ne peut pas se laisser emmerder tous les jours, il aurait peut-être fait sens...
A moins que, givrée comme j'étais, il ne m'ait rendue encore plus coupable de ne pas pouvoir relativiser ce que je vivais. 

 
M'en foutre, qu'est-ce-que ça changerait? Profiter de ma chance. Ne pas emmerder mes amis que j'ose à peine encore fréquenter, faute d' apporter du nouveau. Dormir. Me réveiller presque fraiche comme une rose. Ne pas me dire chaque matin bordel, c'est vrai. Cinocher, bouquiner, sans y voir, à chaque fois, le reflet de mon propre drame. Manger parce que c'est bon. Quitter mon habit d'araignée. Faire du sport pour rester gironde et pas pour m'assommer. Ne pas différer, le soir, mon retour à la maison. Même citronné, le Perrier, ça ballonne.
Aborder les gens avec simplicité. Ne pas paniquer à l'approche du week-end parce que je vais encore le foirer. Ne pas érotiser, des mois durant, un kimono ruiné. S'il était mort en costume de lapin, est-ce que j'aurais tripé sur les oreilles?

Ça aurait pu arriver. Dans une fête de famille, on tirait au sort pendant le repas celui qui allait porter le costume de lapin. Un quart de la salle priait son dernier dieu pour ne pas y passer. Il s'était acquitté de cette tâche avec beaucoup de classe.

Ne pas me demander sans cesse si j'optimise ma vie...Vous vous le demandez, vous?

Il fait beau. Notre chambre est plein sud. C'est la fin de l'hiver et le soleil tiédit les draps. C'est l'heure de notre sieste de crapules. On a consacré la petite mort.. Il a la main sur son coeur, le souffle coupé. Combien de temps ça dure?Quelques dizaines de secondes, peut-être. Il s'écoulera encore dix mois, sans que nous sachions que nous vivons un sursis..Enfin, lui surtout.

C'est avec gaité que nous avions envisagé mon veuvage, quand cette première occasion s'était présentée. Ce coup là nous avait fait bien rire: à l'issue de cette alerte, la première surprise passée, bêtement, au lieu de nous inquiéter et de partir fissa à l'hôpital, nous m’ avions imaginée en veuve voluptueuse. Inconscients? Sans doute, mais optimistes, c'est sûr. Qu'est-ce que j'ai foutu depuis? A peu près la même chose que Roland pendant deux ans de journal. Bouffer du vortex. Et j'en ai marre.

Je voudrais penser dès maintenant que c'est juste absurde de mourir alors qu'on pouvait vivre, et qu'il fallait que cet élagueur soit drôlement crétin... à moins que l'arbre ait été si circonvolu qu'on n'ait pu s'y retrouver.
Avec un peu de chance, ses quinze mouflets, qui eux, ne vont pas à l'école, se foutent royalement de sa disparition et mangent à leur faim tous les jours. Et ses quatre veuves ont des mecs tout le tour du ventre et s'en gavent joyeusement.

J'ai un copain dont l'une des expressions favorites est qu'il faut changer de braquet. J'aimerais bien savoir comment m'y prendre.
Roland, son bouquin m'a saoulée. Mais il avait fait déjà tellement de trucs...il n'était même pas en colère; ça ne le dérangeait pas tant que ça, l'idée de perdre son temps.

Moi je n'ai pas fait grand chose. Mes projets s'étaient formés avec un homme. Il est mort. Ça me rend furax. Avec tout ce temps qui me reste.
Je ne peux pas nettoyer ma mémoire. Je ne veux pas. Mais je veux que vous sachiez que j'ai encore la dalle. Même si ça ne se voit pas.


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